LA CHARITÉ
Les devoirs envers l’État terminent la liste des obligations de la justice. Âu-dessus de la justice est la charité.
Xénophon ne nous a pas transmis d’entretien spécial de Socrate sur cette partie de la vertu; mais la vie de ce
philosophe est remplie de traits de bienveillance, de générosité, de clémence et de pardon, et il encourageait ses disciples à entretenir dans leur âme les mêmes sentiments. Quelqu’un s’indignant de ce qu’un homme à qui il avait adressé le salut d’usage chez les anciens, ne lui avait pas répondu : Si tu avais rencontré, lui dit Socrate, un homme contrefait, t’en serais-tu courroucé! Pourquoi te choques-tu davantage d’une difformité de caractère (!}? Un maître avait châtié rudement son esclave. — Qu’a-t-il fait, dit Socrate? — Il est aussi gourmand que stupide, et aussi cupide que paresseux. — As-tu quelquefois examiné lequel de vous deux, sous tous ces rapports, mériterait le plus de correction (2)? Socrate ayant luimôme été frappé du pied par un passant, se contenta d’en rire, et dit à ceux qui s’en étonnaient : Si un âne m'avait donné un coup de pied, irais-je lui faire un procès (3)? Sa patience à l’égard de Xantippe est devenue proverbiale. On n’a pas connaissance qu’il se soit jamais irrité contre personne : il pardonnait les injures et recommandait aux autres le pardon. 11 ne laissa pas échapper une seule parole de colère contre ses accusateurs ni contre ses juges. Quand il eut été condamné, il se résigna sans se plaindre. Pendant les trente jours de captivité qui précédèrent sa mort, il ne fit entendre aucun murmure; on ne vit aucun changement dans son humeur qui avait toujours été remarquable par la sérénité et la gaieté (â).
Il avait dit à Hermogène, qui le pressait en vain de
(1) Xénophon, Mém,, liv. III, cli. xiii, § 1.
(2) Mém., liv. III, ch. xiii, § à.
(3) Diogène de Laërte, sur le témoignage de Démétrius de Bjrzance, liv. il, ch. Y, § 6.
(4) Xénophon, Mém., liv. IV, ch. vm.
s’occuper de sa défense : Tu l’élonnes qu’il paraisse meilleur aux dieux de mettre fin dès à présent à ma vie? Mais je n’accorde à personne d’avoir mené une vie meilleure ou plus agréable que la mienne. Si je vis plus longtemps^ il me faudra subir les maux de la vieillesse : mes yeux et mes oreilles s’affaibliront, ma pensée ira plus mal, j’apprendrai plus difficilement, j’oublierai plus vite. Si je ne le sens pas, sera-ce la peine de vivre ; si je m’en aperçois, ma vie sera pleine d’amertume et de regrets. Mais, dis-tu, je mourrai injustement; la honte sera pour les hommes qui m’auront frappé d’une condamnation injuste. Ceux des anciens qui ont commis l’injustice n’ont pas laissé la même mémoire que ceux qui l’ont subie. Quand je ne serai plus, les hommes auront pour moi d’autres sentiments que pour les auteurs de ma mort. On me rendra ce témoignage que je n’ai jamais pratiqué l’injustice, que je n’ai jamais corrompu personne, mais que je me suis toujours efforcé de rendre meilleurs ceux qui se sont approchés de moi (1).
Quand on le sollicitait de s’évader de sa prison, il disait ; Que ferai-je de la vie? J’habiterai d’autres villes et j’y tiendrai les mêmes discours qu’à Athènes. Si l’on me les interdit, je serai inutile; si je continue malgré l’interdiction, je serai condamné, comme ici. Il vaut donc mieux m’en tenir à cette première condamnation (2). Et il poursuivit ses entretiens avec ses disciples, qui étaient partagés entre la douleur de le perdre et le plaisir de le voir si calme et si heureux (3). Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui le jour de sa mort, ils le trouvèrent récem-
(1) Mém., liv. IV, ch. viii.
(2) Platon, Apologie, § 28.
(3) Platon, Phédon, § H.
ment débarrassé de ses fers ; Socrate plia la jambe que les fers avaient froissée, la frotta de la main et dit : L’étrange chose, mes amis, que le plaisir et la douleur ! Ils ne se rencontrent jamais ensemble ; mais quiconque reçoit l’un doit s’attendre à recevoir l’autre. Je regrette qu’Ësope n’ait pas composé une fable sur ce sujet. Il nu< rait dit que Dieu ayant voulu réconcilier le plaisir et la douleur, et n’ayant pu y réussir, les avait attachés à la même chaîne et que pour cette raison, aussitôt quel’un est venu, on voit arriver son compagnon; je viens d’en faire rooi-méme l’expérience, puisqu’à la douleur que les fers me faisaient endurer, je sens maintenant succéder le plaisir (1).
Ainsi, au lieu de se plaindre de la souffrance, il faisait observer qu’elle est une occasion de plaisir. Par cet esprit de douceur il causait l’étonnement des gardiens de la prison. Le serviteur des Onze lui disait: Tu n’es pas comme les autres condamnés: ils me chargent de malédictions; toi, tu n’as eu pour moi que de bonnes paroles. Je n’ai jamais vu tant de douceur et de bienveillance.
Socrate, voyant quelques-uns de ses disciples s’abandonner aux transports les plus violents du désespoir: Que faites-vous, mes amis, dit-il ? C’était pour nous épargner ce spectacle que j’avais fait retirer les femmes, car j’ai entendu dire qu’il faut mourir au son de douces paroles.
Platon nous a conservé un dernier trait qui marque dans l’àme de Socrate une charité bien délicate. Il était d’usage de laver les cadavres avant de les inhumer, et c’était h des femmes qu’était réservé ce funèbre office. Socrate, sans doute, les avait souvent plaintes d’avoir à
(1) Platon, Phédon, § 111, trad. deM. Gouiln.
remplir ce triste devoir ; aussi, voulant que sa mort n’en fût pas pour elles l’occasion, il dit à ses disciples, quelques instants avant de prendre le mortel breuvage : Souffrez que j’interrompe un moment nos discours et que je descende dans le bain : je veux épargner aux femmes le pénible devoir de laver un cadavre. Au sortir du bain, il prit la coupe et la vida sans changer de visage ; puis il fit docilement ce qu’il fallait faire pour propager le poison dans tous les membres, s’étendit sur le lit et rendit le dernier soupir (1).
« Tel fut Socrate, tel que je l’ai connu, dit Xénophon : si religieux, qu’il n’entreprenait rien sans consulter la divinité; si juste, qu’il ne fit jamais le plus petit mal à personne et qu’il rendit les plus grands services à tous ceux qui l’approchaient ; si tempérant, qu’il ne préféra jamais le plaisir à l’honnéte ; si judicieux, qu’il ne se trompa jamais sur les biens et les maux et qu’il n’eut, sur ce sujet, besoin des lumières de personne; habile à connaître les humains, à redresser leurs torts, à les tourner vers la vertu et la pratique du bien; en un mot, le plus heureux et le meilleur des hommes. Si quelqu’un n’est pas de cet avis, qu’il compare les mœurs des autres à celles de Socrate, et qu’il juge (2).
LA REUGION.
Dans ses derniers moments, il s'entretint avec ses disciples de la providence divine et de la vie à venir. Ces
(1) Platon, Phédon, § 63 et suiv.
(2) Mém., liv. IV, ch. viu.
vérités et les devoirs de la morale religieuse qui en sont la suite, avaient été un des objets favoris de son enseignement. L’idée qu’il se faisait de la divinité était celle de la perfection. « N’avoir besoin de rien, disait- il dans un passage que nous avons déjà cité, est divin ; moins on a de besoins, plus on s’approche du divin, et, comme le divin est parfait, plus on s’approche du divin, plus on s’approche de la perfection (1). » On sait que Socrate est le premier qui ait donné une démonstration de la providence divine. Cette démonstration mérite que nous la reproduisions en partie, non-seulement parce qu’elle contient des preuves qui peuvent être encore employées aujourd hui, mais parce qu’elle offre des vues qui étaient nouvelles, au temps de Socrate, et marquaient un progrès sur la religion alors établie. Xénophon nous a conservé deux entretiens à peu près semblables sur ce sujet, l’un avec Âristodème, l’autre avec Euthydème : « Est-il quelque mortel, dit Socrate au premier, que tu admires pour son intelligence ? — Oui: Homère dans la poésie épique, Mélanippide dans le dithyrambe, Sophocle dans la tragédie, Pülyctète dans la sculpture, Zeuxis dans la peinture. — Mais l’artiste qui a fait desstatues animées, intelligentes, mouvantes, n’est-il pas plus admirable? — Oui, si elles ne sont pas l’effet du hasard. — Mais les choses qui laissent clairement voir pourquoi elles sont faites, et quiontévidemmentquelque utilité, doivent-elles être considérées comme l’œuvre du hasard ou de l'intention? — De l’intention. — Et bien ! celui qui a fait les hommes depuis le commencement, n’est-ce pas pour leur utilité qu’il leur a donné les organes des sens? Les yeux ne sont-ils pas faits pour voir et les oreilles pour entendre? Sans les narines, à
(1) Mém., liv. I, ch. vi, § iO.
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quoi serviraient les odeurs ? Les paupières et les cils protègent les yeux ; les dents sont conformées pour broyer la nourriture ; les yeux et les narines sont placés près de la bouche, comme des sentinelles, pour surveiller les aliments. Et la tendresse que la nature nous inspire pour notre postérité, le penchant des mères à allaiter, l’amour instinctif de la vie, la crainte spontanée de la mort, tout cela ne ressemble-t-il pas aux soins de quelqu’un qui a voulu faire exister des êtres vivants (1) ?... » « Nous avons besoin de repos, dit Socrate à Euthydème, et les dieux nous accordent la nuit qui fait cesser
le travail Nous avons besoin de nourriture : ils la font
sortir pour nous de la terre : ils approprient à celte fin les saisons, qui nous offrent des tributs nombreux et variés, non-seulement pour nos besoins, mais aussi pour nos plaisirs. L’eau vient concourir avec la terre et les saisons pour faire naître et croître les plantes ; elle nous désalière, se mêle à nos aliments et les rend plus nourrissants et plus agréables. L’eau, mesurée sur notre immense besoin, nous est accordée avec une largesse inépuisable. — Mais les autres animaux partagent ces bienfaits avec nous. — C’est qu’ils naissent et croissent pour l’utilité des hommes. Ceux qui sont plus forts que
lui ne lui en sont pas moins soumis pour cela (2) Tu
crois avoir quelque intelligence, dit-il à Aristodème, et tu t’imagines qu’il n’y a nulle part ailleurs rien d’intelligent. Tu sais pourtant que ton corps ne renferme qu’une petite partie de cette terre, de cette eau et de chacun de ces éléments qui composent le monde : comment pensestu donc que tu aies absorbé li toi seul toute l’intelligence.
(1) .Wm., liv. I, ch. IV, § 2-7.
(2) Ibid., liv. IV, ch, iii.
SOCRATE. i07
de lello sorte qu’il n’y en ait plus ailleurs, et que ces choses, dont la grandeur est immense et dont le nombre est infini, se trouvent si bien ordonnées par une sorte de déraison (1)? — Mais je ne vois pas les maîtres de cet univers, comme je vois les ouvriers de ce qui se fait ici-bas. — Tu ne vois pas non plus ton intelligence qui est la maîtresse de ton corps: tu devrais donc prétendre aussi que tu ne fais rien par intention, mais tout par hasard. — Je ne méprise pas la divinité, mais je lui crois trop de grandeur pour avoir besoin de mon culte. — Plus est élevée la puissance qui daigne prendre soin de loi, plus tu dois l’honorer. — Si je pensais que les dieux prissent soin des hommes, je ne les négligerais pas? — Et pourquoi ne le penserais-tu pas? L’homme est le seul des animaux auquel les dieux aient donné une altitude droite qui lui permet de voir plus loin et au-dessus de sa télé et de mieux éviter les dangers Ils lui ont ac-
cordé une maifi qui accomplit des travaux propres à rendre notre condition meilleure que celle des animaux,
et une langue qui est l'interprète de nos volontés 11 a
plu à Dieu de prendre soin aussi de notre àine; elle est la seule capable de le connaître et de l’adorer. Quelle àme est mieux disposée que celle de l’homme pour
prévoir, pour se souvenir, pour apprendre (2) ?
Les dieux ont attribué aux hommes des sens appropriés à chaque genre d'objets particuliers, et uneintelli-^ gence par laquelle, raisonnant sur ce que nous avons senti et nous rappelant le passé, nous savons tirer parti de chaque chose, et prenons les moyens de jouir des biens et d’éviter les maux (3). » Cicéron a emprunté à
(1) Ai’àff caûvriv Ttva.
(2) Mém., liv. 1, ch. iv, § 8.
(3) Ibid., )iv. IV, ch. 3. § il.
Socrate celle (Icfinitioii deriiilelligence...(l). » L’homme, poursuit Socrate, par son corps et par son âme, l’emporte sur tous les animaux. Avec l’intelligence humaine et la forme du bœuf, il serait aussi impuissant que ceux qui ont des mains sans intelligence. Et loi qui as reçu les deux avantages les plus précieux, la forme et l’intelligence humaines, tu crois que les dieux ne songent pas à toi. .. Ton esprit gouverne ton corps; il faut donc croire que l'intelligence qui est dans l’univeps, le règle comme il lui plaît. Si ton œil découvre plusieurs stades, l’œil de Dieu peut tout embrasser. Si ton âme pense en même temps à ce qui se fait ici, en Sicile et en Egypte, l’intelligence de Dieu peut s’occuper de tout à la fois (2] . »
La providence que Socrate enseignait n’était pas seulement une providence générale, ayant établi des lois universelles qui amènent les événements particuliers, sans que la divinité y intervienne. Il croyait à une providence particulière, sans cesse présente et se manifestant à chacun en particulier, dans les occasions diverses de la vie, par des signes spéciaux. « Il pensait, dit Xénophon, que les dieux prennent soin des hommes, non selon l’opinion vulgaire qui ne leur attribue qu’une conn.aissance incomplète de ce qui se passe ici-bas. Il croyait que les dieux savent tout, les paroles, les actions, les intentions secrètes (3), qu’ils sont partout et qu’ils donnent aux hommes des signes particuliers sur toutes les affaires humaines (^i). » 11 ne s’attribua jamais en propre le pri-
(1) De officüs, Hv I**'.
(2) Mém., liv. I, ch. iv.
(3) Tà PcuXtuifjLtm.
(A) Mém., Uv. I, ch. I, § 19.
vilége de recevoir les averlissemenls du ciel. Aristodème disait : Je ne suis pas comme toi l’objet de la faveur di* vine, je n’entends pas unevoix qui m’avertisse, je n’aperçois pas de signes qui m’éclairent. Socrate lui répondait : C’est que tu ne veux ni entendre ni voir. Adresse tes vœux au ciel, écoule et tu entendras, regarde et tu verras (1). On s’est donc trompé en parlant du démon ou du génie de Socrate ; le Dieu dont parlait Socrate est la divinité de tout le monde (ri Saifiivtov) (2), qui n’avait point pour lui de voix particulière, mais qu’il écoutait, disait-il, avec plus de piété que le reste des hommes. Platon nous apprend que Socrate tombait souvent dans une contemplation profonde qui se prolongeait fort longtemps et dont rien ne pouvait le distraire (3) ; c’était sans doute pendant ces moment d’extase qu’il croyait entendre la voix divine. Ceux qui ont dit que le démon de Socrate était sa conscience, se sont trompés aussi: d’abord il n’y avait pas le démon de Socrate, mais la divinité, qui parlait à Socrate comme à tous les autres hommes, et de plus cette divinité ne l’avertissait pas seulement sur le juste et l’injuste, comme le fait la conscience, mais sur des actions où la morale n’est en rien intéressée, comme sur un départ, un retour, une visite au gymnase ou au théâtre ou sur l’action d’aller au tribunal, etc., et même sur les desseins que formaient d’autres personnes, par exemple sur la résolution que prit Charmide d’aller courir le stade à Némée (h).
Nous ne voulons point changer Socrate ni le donner
(1) Mém., liv. 1 , ch. vi.
(2) Xénophon, Mém., liv. I, ch. I, § 2, et liv. IV, ch. iir, § 14 ; Platon. Eulhyphron, § 2.
(3) Banquet, trad. citée, t. VI, p. 241 et 337.
(4) Platon, Théagès, § 11 ; Apologie, § 21, et Xénophon, Mém., liv. IV, ch. VIII.
CARIUEB. 7
pour autre qu’il n’est. Il croyait sincèrement que la divinité se manifestait par des voix, comme par les songes, par le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, et tous les procédés à l’usage des devins de son temps. Il renvoyait de très-bonne foi la jeunesse è ces moyens de connaître la volonté des dieux (1). Si vous voulez, disaitil, joindre à la science humaine une autre source d’information, ayez recours à la divination pavTix^\ car lors(|u’on sait par quels signes les dieux communiquent avec les hommes, on trouve que leurs conseils ne nous manquent jamais (2). Il mettait ces signes des dieux au nombre des preuves de la providence divine. Si l’on regarde cette croyance de Socrate comme un reste de superstition, il avait cette superstition, nous ne voulons ni l’en défeniire ni le surfaire. Il était par là de son temps.
11 était donc sincère quand il recommandait d’honorer les dieux selon les lois de la patrie (.3). Ari^todème lui demandant comment il fallait faire pour rendre aux dieux des actions de grâces dignes de leur bienveillance : «Ne te décourage pas, lui dit-il, tu sais que le dieu de Delphes, con^ulté sur la manière de rendre grâces aux dieux, répondit : Suivez les lois de l’État. La loi prescrit partout d’offrir des sacrifices selon son pouvoir, et les dieux s’en contentent. Comment rendre à la divinité un culte plus beau et plus religieux que celui qu’elle a prescrit ellemême. Mais il ne faut rien omettre de ce qui est en notre pouvoir, car cette négligence prouverait que nous no révérons pas les dieux. En rendant ce culte selon son pouvoir, il faut prendre courage et espérer les plus grands
(1) Mém., liv. I, ch. jv, et liv. IV, ch. iil.
(2) Ibid., liv. IV, ch. vu, § 10.
(3) Ibid., liv. IV, ch. vi, § 2;
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biens^ car il ne serait pas sage de les attendre d’une autre main que de celle qui les dispense, et par d’autre moyen que par l’obéissance envers la divinité (1). »
Socrate honorait donc les dieux de la manière prescrite par l’oracle de Delphes, selon les lois de la ville. Il pensait que ses modiques olTrandes étaient aussi agréables aux dieux que les magnifiques tributs des riches : autrement, disait-il, les dieux prendraient souvent plus de goût aux sacrifices des méchants qu’à ceux des gens de bien, et alors ce ne serait pas la peine de vivre (2). Socrate n’estimait la vie que parce qu’d croyait qu’elle s’écoule sous l’œil d’une divinité équitable; et en effet, sans l’existence et la justice de Dieu, quel est le sens et le but de la vie humaine?
La seule prière que Socrate adressât aux dieux était qu’ils lui accordassent les biens (rà ày«9«), sans autre désignation, car les dieux, pensait-il, les connaissent mieux que nous. Leur demander de l’or, de l’argent, du pouvoir, c’est leur demander les hasards d’un jeu de dés ou d’un combat (3). Les richesses et la puissance ne sont pas de vrais biens, et laisser aux dieux le choix des biens qu’ils ont à nous accorder, c’est faire acte de piété et de fui dans leur souveraine intelligence et leur souveraine bonté.
A la doctrine de la providence, Socrate joignait-il celle de l’immortalité de l’àme ? Xénuphun et Platon ne nous laissent pas de doute sur ce sujet. Nous n’attribuerons cependant pas à Socrate les raisons par lesquelles l’auteur du Phédon essaye de prouver la réalité d’une autre vie, telle que la réminiscence des idees que nous aurions
(1) Mém., liv. IV, ch. lu, § 15.
(2) Ibid., liv. I, ch. iil, § 1-3.
(3) Ibid., liv. 1, ch. ni, § 2; et Platon, second Aicibiadet
contemplées dans un monde anlérieur, et la parenté de l’âme avec l’essence de ces types éternels (1). On voit dans Xénoplion que Socrate n’admettait pas l’existence de ces idées. Il n’accordait pas qu’il y eût le beau en soi, le bon en soi, indépendant des objets beaux et bons, et Aristippe lui ayant demandé s’il connaissait quelque chose de bon, — de bon à quoi, reprit Socrate? Pour la fièvre? — non. — Pour l’ophthalmie ? — non. — Pour la faim ? — pas davantage ; mais quelque chose de bon en soi. — Si tu me demandes, dit Socrate, quelque chose de bon qui ne soit bon à rien, je ne connais rien de pareil et ne me soucie pas de le connaître (2). Nous n’imputerons pas davantage à Socrate les fables poétiques sur l’autre vie, qui sont développées dans le Phèdre, dans le Gorgias et dans la République, que Platon luimême ne présente qu’avec réserve et qu’il n’affirmerait, dit-il, que si un Dieu descendu sur la terre venaiten confirmer la vérité ; mais nous rapporterons à Socrate la croyance fondamentale qui soutient ces fables, et ces simples paroles que Platon met dans sa bouche et qui sont dépourvues d’ornements ambitieux. Criton dit à Socrate: «De quelle manière t’ensevelirons-nous? — Comme il vous plaira, si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas. Puis, regardant ses disciples avec un tranquille sourire, il ajouta : Je ne puis persuader Criton, que moi, Socrate, je suis celui qui raisonne et qui parle; il croit que je suis ce qu’il verra bientôt sans vie, et il demande comment il me doit enterrer, moi! Et tout le long discours que j’ai fait, pour montrer qu’après avoir bu le poison, je ne resterai plus
(1) Voyez le Phédon.
(2) Xénophon, Mém., liv. Itl, ch. vin.
auprès de vous, mais m’en irai vers la félicité des bienheureux, je parais avoir dit tout cela inutilement pour lui, et seulement pour vous consoler ainsi que moimême. Servez-moi de caution auprès de Crilon, mes amis ; non comme il m*en a servi lui-méme auprès des juges ; car il promettait que je resterais à Athènes ; vous, au contraire, assurez-le que je ne resterai pas ici après ma mort, mais que je partirai, atin qu’il prenne courage, et qu’en voyant le corps de Socrate ou brûlé ou enterré, il ne s’indigne pas des maux qu’on me ferait souffrir, et qu’il ne dise pas, pendant les funérailles, que c’est moi qu’il expose, qu’il porte ou qu’il ensevelit. Sache bien, ô excellent Crilon, que parler ainsi c’est non-seulement mal s’exprimer^ mais commettre une offense envers les âmes. Rassure-toi donc et dis que c’est mon corps que tu enterres ; enterre-le comme il te plaira, et surtout de la manière que tu jugeras le plus conforme aux lois (1). » Ces paroles, d’un ton si simple et d’une si calme assurance, sont tout à fait semblables à celles que Xénophon place sur les lèvres de Cyrus mourant, en s’inspirant aussi, sans aucun doute, de l’enseignement de Socrate, a Au nom des dieux de la patrie, mes enfants, honorez-vous les uns les autres, si vous avez à cœur de me plaire ; car vous n’étes pas persuadés, je pense, que je ne serai plus rien quand j’aurai achevé celte vie humaine. Vous ne voyez pas mon âme à présent, mais à ses actions vous reconnaissez qu’elle existe. Les âmes de ceux qui ont péri par un crime, ne .savez- vous pas quelle terreur elles inspirent aux meurtriers, et quels ressouvenirs de leurs méfaits elle envoient aux impies. Rendrait-on des honneurs aux morts, si l’on ne pensait pas que leurs
(1) Platon, Fhédon, § GA.
âmes fussent encore douées de quelque faculté. Pour moi, mes enfants, je n’ai jamais pu croire que cette âme qui vit tant qu’elle réside dans un corps mortel, en le quittant, cesse de vivre. Je vois au contraire que tout le temps que l’âme habite ce corps périssable, c'est elle qui le maintient vivant. Je n’ai jamais pu me persuader non plus que l’àme, par cela seul qu’elle se séparerait d’un corps irraisonnable, viendrait à perdre la raison. Il est vraisemblable au contraire que lorsque l’âme est dégagée, pure et sans mélange, c’est alors qu’elle jouit le mieux de son intelligence. Quand l’homme se dissout, on voit clairement les éléments qui le composent se rejoindre aux éléments semblables, excepté l’âme qui ne se voit, ni quand elle habite le corps, ni à son départ. Vous avez remarqué que rien n’est plus semblable à la mort que le sommeil, et c’est pendant le sommeil que l’âme de l’homme est la plus divine; elle va jusqu’à entrevoir quelque chose de l’avenir, car c’est dans cet état qu’elle possède le plus pleinement sa liberté (1). »
On s’étonnera sans doute que Socrate ait pu se voir accuser de méconnaître les dieux, lui qui croyait aux oracles, aux augures et à la vertu des sacrilices. Mais il pensait que les manifestations divines étaient employées par d’autres dieux que ceux du vulgaire. Ce n’était pas Jupiter, Junon, Phébus, Diane, Minerve, la déesse d’Athènes et des oliviers, qui, suivant Socrate, parlaient dans les voix mystérieures et dans les signes de la divination, mais des dieux qu’il ne nommait pas, et le plus souvent le Dieu (2) ou la divinité (3). Socrate enseignait
(1) Xénophon, Cyrop., liv. VIII, ch. vu, § 17 et suiv.
(3) To
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un Dieu supérieur qui avait formé le corps et l’âme de l’homme (1), qui réglait et conservait l’univers où sont renfermées tant de merveilles, le mainlenait toujours nouveau, toujours frais, toujours jeune, obéissant à son maître plus vite que la pensée et sans faillir, un Dieu qui faisant éclater aux yeux tous ces grands effets, demeurait lui-mème invisible (2). Or, dans la croyance vulgaire, le monde était sorti du chaos, comme les dieux; ce n’était pas les dieux qui avaient fait l’homme, mais un Titan rebelle qui avait dérobé le feu du ciel. Quelle était cette divinité invisible dont parlait Socrate? Il fallait à la multitude grossière d’Athènes, des dieux visibles, un Idiébus manifesté particulièrement dans le Soleil, une déesse Diane on Artémis, portée sur le char de la lune, une Minerve ou ' la déesse des oliviers, présidant au destin d’Athènes. Il est évident que les dieux ou le Dieu de Socrate détruisait la divinité visible du soleil et de l’astre des nuits, et n’en faisait plus que des globes de ieu. Mais, dira-t-on, Socrate recommande en mourant d’offrir un coq à Ksculape II est permis d’en douter, car Xéiiophon n’en parle pas, et Platon nelui prêle peut être cette parole que dans un sens symbolique. Mais en supposât que Socrate ail prononcé celle lecommandaliou, qu’il ne l’ait pas entendue dans un sens allégorique, Esculape, dieu de la santé, espèce de dieu abstrait, d’origine étrangère, qui n’avait pas de temple à Athènes, ne pouvait faire oublier à la multitude que Socrate parlait d’un Dieu invisible et gardait un obstiné silence sur les dieux visibles du pays.
(1) Xénophon, Mém., liv. I, ch. iv, et liv, IV, ch. lii.
(2) Idem, t&id., liv. IV, ch. ni, § 13.