‹ De la morale dans l'antiquitéChapitre 7 sur 14 · LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE

Socrate entreprend de montrer que la justice, comme la tempérance et le courage, est ur» moyen de bonheur et peut en conséquence se ramener aussi à la connaissance de la vérité.

Il semblerait résulter d’un passage des mémoires de Xénophon, qu’il n’y avait pas pour Socrate de justice absolue; que le mensonge, la fourberie, l’asservissement, le vol, seraient tantôt bons, tantôt mauvais; que l’injustice commise volontairement est préférable à l’injustice involontaire, parce que la première suppose la connaissance de la justice et que la seconde ne la suppose pas. Platon a reproduit cette sophistique dans le petit Hippias et dans le commencement du Gorgias. Mais Xénophon nous apprend que Socrate, par ces sophismes, n’avait voulu qu’embarrasser Euthydème et rabattre l’orgueil d’un homme qui voulait tout savoir, et que dès qu’il le vit revenu à des sentiments plus modestes, il ne le troubla plus en aucune sorte, et lui montra simplement et clairement ce qu’il pensait qu’on devait apprendre (2). Nous ne serons donc pas étonnés de trouver dans la

(1) Platon, Bauqutlf trad. citée, t, VI, p. 338.

( 2 ) Mém., liv. IV, cb. ii.

bouche de Socrate une théorie sur la justice, toute différente de sa discussion avec Euthydème.

Hippias lui demandant son opinion sur la justice : • Je la définis, répondit-il, sinon par des paroles, du moins par des actions qui sont plus convaincantes, car beaucoup de gens qui parlent de la justice se conduisent injustement. Or je n’ai jamais porté de faux témoignages, ni de calomnies ; je n’ai jamais brouillé d’amis, ni divisé les citoyens. »

Xénoplion ajoute à ce témoignage d’un homme de bien sur lui-même que Socrate, étant un jour Epistate et ayant prêté le serment par lequel on jurait de voter suivant les lois, le peuple voulut, contre ces lois, que neuf généraux, Thrasytie, Erasinide et leurs compagnons, fussent condamnés à mort par un seul vote. Socrate ne consentit pas à recueillir les suffrages, malgré la colère du peuple et les menaces de beaucoup d'hommes puissants. Il aima mieux rester lidèle à son serment que de flatter la multitude, et le motif que l’historien donne à cette conduite, c’est, dit-il, que Socrate croyait que les dieux savaient tout (1). Il appuyait donc la justice sur la religion.

Non-seulement, poursuit Xénoplion, Socrate en résistant à la multitude a soutenu un choc que personne autre que lui n’aurait pu supporter, mais il résista aux trente. Ils lui ordonnèrent inutilement de leur amener en violant les luis un citoyen qui devait être condamné à mort ; et, lorsque Mélitus eut porté l'accusation contre Socrate, quoique la coutume permit d’aller implorer et supplier les juges, contrairement à la loi, et que quelquesuns eussent obtenu ainsi leur acquittement, il aima

(1) Mim,, liv. I, ch. i, § 17 et suiv.

mieux mourir en observant les lois, que de vivre en les violant (1).

Mais Hippias ne veut pas se contenter de connaître la conduite de Socrate, il veut savoir comment le philosophe définit la justice. « Eh bien, reprend Socrate, je dis que la justice est l’observation des lois. — Mais, Socrate, on change les lois. — Il faut, Hippias, les observer tant qu'elles subsistent, de même que le soldat fait son devoir pendant la guerre, quoiqu’elle doive être remplacée par la paix. Lycurgue a rendu Lacédémone supérieure aux autres républiques, parce qu’il y a introduit le plus grand respect pour les lois. D’ailleurs, Hippias, ne sais-tu pas qu’il y a des lois non écrites {iypi<fc\>ç vdpov;) ? — Oui, ce sont celles que l’on observe dans tous les pays. — Peuxtu dire que ce soient les hommes qui les aient établies 7

— Comment le dirais-je? ne parlant pas la même langue, ils n’auraient pu se rassembler. — Qui les a donc établies? Je crois, Hippias, que ce sont les dieux eux-mêmes, car la première de ces lois est de révérer les dieux ; la seconde est d’honorer ses parents, et la troisième de ne pas établir de mariage entre les parents et les enfants.

— Mais, Socrate, on transgresse cette dernière. — On les viole toutes, Hippias; mais si la violation des lois humaines peut rester impunie, il n’en est pas de même dos lois divines. Ainsi, l’inceste entre parents et enfants est puni par la naissance d’une faible postérité, (»r l’un des deux époux n’a pas encore atteint, ou l’autre a dépassé l’àge de la maturité. Une autre toi non écrite est de payer de retour un bienfaiteur. Ceux qui la transgressent nu peuvent se faire d’amis fidèles, et sont contraints de recher-

(!) Mém., liv. IV, ch. iv, 5 t, et suiv. Voy. aussi Platon, Apologie, § 20.

SOCRATE. 7i

cher des gens qui les haïssent. Chaque loi non écrite porte ainsi avec elle la punition de celui qui reiifreint. Elle donc l’ouvrage d’un législateur supérieur à l’homnie. Qui pourrait ordonner ce qui est juste si ce n’est les dieux ? C’est ainsi qu’il a plu aux dieux que la justice et la loi fussent la même chose (1). u

Personne ne saurait blâmer Socrate d’avoir regardé comme une partie de la justice le respect des lois positives, et d’avoir le premier peut-être enseigné ce principe que, tant que la loi subsiste, il faut l’observer. C’est la condition de la paix et de la concorde dans la cité. Mais nous devons remarquer surtout que ce philosophe a reconnu et proclamé l’existence des lois non écrites, qu'il appelle aussi les lois divines. Il met au nombre de ces lois le respect des dieux et des parents ; la piété e«t à ses yeux une partie de la justice. On peut donc faire remonter jusqu’à lui l’enseignement de ce droit naturel qui est encore aujourd’hui considéré avec raison comme le fondement et la préparation du droit civil. Chacune de ces lois naturelles porte avec elle la punition de celui qui la transgresse ; -le respect de ces lois, ou la justice est donc essentielle au bonheur ; la connaissance de cette relation fait partie de la connaissance de la vérité ; la justice se ramène comme la tempérance et le courage à la science, et il n’y a qu’une vertu qui est la contiaissance de la vérité {lofla) (2). Nous pourrons comprendre maintenant ce passage singulier des entretiens de Socrate : c Ceux qui font ce que les lois ordonnent font les choses justes, ils sont donc justes. S’ils obéissent aux lois c'est

(d) Xénophon, Mém., liv. IV, ch. IT, $ 10 et suiv. Voy. auisi Platon, les Lois, trad. de M. Cousin, t. YIII, p. 15.

(2) Xénophon, Mém., liv. lit, ch. ix, $ 5.

qu’ils savent ce qu’elles prescrivent. Ceux qui savent ce qu’il faut faire, croient-ils qu’il faut ne le pas faire? Connaissez-vous quelques personnes faisant autre chose que ce qu’elles croient devoir faire? » Oui, nous en connaissons , répondrions-nous à Socrate, mais son interlocuteur Eutbydème lui répond qu’il n’en connaît pas. « Donc, conclut Socrate, ceux qui savent ce qui est prescrit par les lois k l’égard des hommes sont justes, ou les justes sont ceux qui savent ce qui est légitime à l’égard des hommes. »

Sa définition de la piété ressemble à celle qu’il donne de la justice dont la piété est une partie selon Socrate. « Est-il permis, disait-il, d’honorer les dieux à sa manière? Non, il y a des lois qui prescrivent le culte qu’on doit leur rendre. Celui qui connaît ces lois sait comment il faut honorer les dieux ; celui qui sait comment il faut honorer les dieux, ne croit pas devoir faire autrement qu’il ne sait. » Socrate définit donc l’homme pieux : celui qui sait ce qui est ordonné par les lois en ce qui touche le culte des dieux ; car il n’admet pas que quelqu’un puisse connaître les lois sans les exécuter, et voilà comment il fait rentrer aussi la piété dans le savoir (1).

DEVOIRS ENVERS L’aMI ET LE BIENFAITEUR.

Avant trinsisler sur cette confusion de Socrate entre le savoir et l’action, exposons comment il développe les devoirs de la justice.

(1) Mém., liv., IV, eh. Vf, § 2.

La justice consiste à ne pas nuire et à servir. Il y a des services obligatoires envers nos amis, nos bienfaiteurs, nos parents et notre patrie. « Un bon ami, dit Socrate, supplée à tout ce qui manque à son ami, soit pour la vie privée, soit pour la vie publique ; il l’aide à rendre service, il le débarrasse de ses craintes, il le secourt de sa bourse et de ses démarches, il l’encourage dans ses bonnes actions, il le redresse dans ses erreurs. L’aide que se prêtent les yeux, les oreilles, les pieds, l’ami le prête à son ami ; ce que vous n’avez pus vu, entendu, ou fait par vous-même, un bon ami le voit, l’entend, le fait pour vous (1). Ce qui empêche de remplir les devoirs de l’amitié, c’est l’intempérance qui n’aime que les grossiers plaisirs, la prodigalité qui emprunte et ne rend pas, l’avarice qui ne cherche que le gain, l’humeur querelleuse qui suscite partout des ennemis, l’ingratitude ou l’oubli des bienfaits. Ce qui nourrit l’amitié, c’est la modération, l’humeur facile, la disposition à ne pas se laisser surpasser en bons offices. Pour nous faire des amis, il faut employer le charme par lequel Périclès et Thémistoclc SC sont attiré l’affection de la Ville, c’est-à-dire les bienfaits. Voulons-nous acquérir l’amitié d’un homme de bien : soyons homme de bien nous-mêmes. 11 n’y a pas de véritable amitié entre les méchants. L’homme de bien seul sait empêcher la discussion de devenir fâcheuse, et même la rendre utile à ses amis ; il prend garde que la colère ne lui prépare un repentir ; il supprime toute envie dans le cœur de ses amis en partageant la possession de ses biens avec eux ; il ne désire pas les honneurs politiques à leur exclusion; mais il se plaît à les posséder en commun avec eux, pour mieux servir la république

(1) Kéaophon, Mém., Hv. II, ch. iv.

GAMÜEB. 5

7A DE LA MORALE DANS L*ANTIQE1TË.

par une ligue de gens de bien. Toutes ces qualités, il faut les posséder réellement ; car l’erreur d’autrui sur notre compte ne serait pas de longue durée, et à l’amitié succéderait la haine. Le plus sûr moyen de paraître homme de bien, c’est de l’être (i). » Cicéron a traduit cette dernière phrase dans son Traité des devoirs, où il a reproduit d’ailleurs en grande partie l’enseignement moral de Socrate. Le dialogue de l’orateur romain sur Tamitié n’est que le développement des pensées du philosophe athénien.

Les devoirs envers le bienfaiteur sont plus impérieux encore que les devoirs envers l’ami. L’ingrat, dit Socrate, est celui qui, ayant reçu un bon office, ne rend pas la pareille. Il faut être reconnaissant même envers notre ennemi, s’il nous a fait du bien. L’ingratitude est une injustice (2) ; c’est la même pensée que Cicéron a exprimée de son côté en disant : faire du bien est libre, rendre le bien qu’on nous a fait est obligatoire.

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