‹ De la morale dans l'antiquitéChapitre 8 sur 14 · DEVOIRS ENVERS LES PARENTS · texte numérisé non relu

DEVOIRS ENVERS LES PARENTS

En passant de l’amilié à la famille, les devoirs deviennent encore plus impérieux. Socrale s’étend beaucoup sur les devoirs envers les parents. On connaît l’humeur âcre et revêche de Xantippe; elle la laissait échapper

(1) Xénophon, Mém,, liv. II, ch. vi.

(2) Idem, ibid,, liv. II, ch. ii, § 1.

aussi bien coulre ses enfants que contre son mari. Lamproclès, le fils alné^ n’avait pas la douce patience de son père. Socrate s’efforçait de le calmer et de lui remontrer le devoir filial. « Le père, lui disait-il, se donne des soins pour ses enfants, même avant leur naissance, et songe d’avance à leur amasser un héritage. La mère porte longtempsun lourd fardeau, dont elle ne se débarrasse qu’avec douleur. Elle allaite l'enfant et lui prodigue sa tendresse, sans en avoir reçu aucun bienfait, et avant même d’en être connue. Elle cherche à devancer ses désirs. Elle veille sur lui le jour et la nuit. Elle se tourmente pour lui, sans se demander quelle reconnaissance elle recevra de ses peines. Les parents ne se contentent pas de donner à leurs enfants la nourriture du corps, ils leur fournissent aussi les aliments de l’esprit. S'ils ont quelque savoir profitable pour cette vie, ils leur transmettent ce secours, et, s'ils connaissent pour quelque science un maître plus habile qu’eux-mêmes, ils lui envoient leurs enfants et n’épargnent ni dépenses ni soins pour les rendre les meilleurs possibles. — Mais ma mère me dit ce qu’on ne voudrait jamais entendre. — Et penses-tu à tout ce qu’elle a supporté de toi, en paroles et en actions, depuis ta naissance, aux embarras que tu lui as causés le jour et la nuit, aux chagrins qu’elle a endurés dans tes maladies? T’est-il plus difficile de supporter ce qu’elle dit, qu’il ne l’est aux comédiens de souflrir les injures qu’ils s’adressent les uns aux autres sur la scène ? Ils ne pensent pas ce qu’ils disent, et toi tu sais que ta mère non-seulement ne te veut pas de mah mais qu’elle te souhaite plus de bien qu’à personne, qu’elle s’efforce dans tes maladies de te rendre la santé, qu’elle veille à ce que lu ne manques de rien, et que dans ses prières elle sollicite pour toi les bienfaits des

dieux. Si tu ne peux souffrir une pareille mère, c’est que tu ne peux souffrir ton bien. La République laisse impunies toutes les ingratitudes, excepté celle des enfants envers leurs parents. Elle exclut de l’archontat le fils coupable de cette faute, persuadé qu’il profanerait les sacrifices offerts au nom de la ville et qu’il ne peut faire aucune action bonne et juste. Si tu es sage, ô mon enfant, tu prieras les dieux de te pardonner tes fautes envers ta mère, dans la crainte que, voyant ton ingratitude, ils ne te refusent leurs bienfaits; tu prendras garde que les hommes ne découvrent ton cœur ingrat, pour n’êtrc pas déshonoré et laissé sans amis (1). »

Il serait difficile de trouver dans les temps modernes un discours plus touchant que celui de Socrate sur les devoirs d’un fils envers sa mère. On remarquera que le philosophe, en menaçant le fils ingrat du mécontentement des dieux, anticipe sur les temps modernes et appuie la morale sur la Religion.

Nous nous étonnerons qu’après ce discours, Socrate dans le procès capital qui lui fut intenté, ait pu être accusé d’inspirer aux enfants le mépris de leurs parents. On se prit à quelques phrases isolées et mal saisies, qu’on avait entendues au hasard, en passant par la place publique, ou qui avaient été mal répétées. On prétendait que Socrate avait avancé que le plus instruit pouvait charger de liens le plus ignorant, et que le fils avait le droit d’attenter à la liberté d’un père moins savant que lui ; on ajoutait que, suivant le philosophe, la science l’emportait sur la parenté, parce qu’il avait dit que, dans une maladie ou un procès, on avait recours au médecin

(1) Xénophon, Mém , liv. Il, ch. il. Voyez aussi Platon, les lois, Irad. de M. Cousin, t. VllI, p. 237.

OU à l’avocat et non aux parents, et l’on se plaignait qu’il recommandât d’enlever le plus tôt possible la dépouille mortelle d’un père, ce qui était un manque de respect pour sa mémoire. Xénophon répond à ces reproches que Socrate distinguait entre la folie et l’ignorance; que le fou seul lui paraissait devoir être lié pour sa sûreté et pour celle des autres, et que, sur l'ignorant, Socrate n’accordait d’autre droit que celui de l’instruire. En comparant l’utilité de l’avocat et du médecin à celle du parent, il voulait engager les hommes à ne pas se contenter du titre de parents, mais à s’efforcer de rendre le plus de services possible aux membres de leur famille. Enfin, en conseillant d’emporter le cadavre du père, dès que l’Ame en était sortie, il voulait montrer que le corps est méprisable et qu’il ne faut s’attacher qu’à l’âme, qui est le siège de la raison (1).

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