‹ De la morale de PlutarqueChapitre 10 sur 91 · Propos de table, VI, 7; IX, 2, 3, 7; VII, 2 ; III · texte numérisé non relu

Propos de table, VI, 7; IX, 2, 3, 7; VII, 2 ; III

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licate. Il semble, il est vrai, qu’elles n’assistaient pas à tous les entretiens , ou qu’elles quittaient la table à certains moments du repas l . Quoi qu’il en soit, ce n’était pas trop d’une représentation de Ménandre pour les dédommager de telles leçons. Quant à la jeunesse, on comprend que ces entretiens fussent pour elle un complément d’études ; quelquefois môme ils tournaient en une sorte d’examen. Mais l’intérêt véritable était pour les hommes, pour les maîtres, auxquels la discussion fournissait une occasion de produire tous les trésors de leur érudition.

Tel est, du moins, le rôle que Plutarque y joue, avec un mélange de vivacité et de bonhomie qui ne laisse point de doute sur le charme qu’il y trouvait. Quand les autres ont discouru à l’envi, les raisons communes épuisées, c’est pour lui le moment d’entrer en scène. Il met son honneur à paraître en savoir sur toute question plus que tout le monde ; il n’ouvre la main que peu à peu et de façon à faire sentir toute la valeur des preuves et des exemples qu’il tient en réserve; il a des défaillances de mémoire calculées ; rien n’égalerait pour lui la peine, disons mieux, la honte d’être pris au dépourvu de citations ou d’autorités. Pour rétablir ou pour commencer une discussion, le moindre prétexte lui suffit : un incident de table, l’événement du jour, la présence d’un étranger, un mets que l’on sert, le vin que l’on boit, le retard d’un invité, un bruit entendu du dehors, l’appétit d’un convive 2 . Un jour, à la fin d’un repas qu’il

1. Le Banquet des sept Sages, 13. — 2. Propos de table. I, 10; II, 2; III, 5,7, 9, 10; IV, 2, 3; VI, 4, 10; VII, 5; VIII, 5, G.

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préside, il vient en tète à un grammairien de se demander tout haut pourquoi, à Athènes, dans le dénombrement des chœurs, celui de la tribu Æantide n’occupait jamais le dernier rang. — Mais, d’abord, le fait est-il vrai? objecte l’un des convives. — Vrai ou non, qu’importe? répond un autre. Et s’emparant de la parole : « Le sage Démocrite mangeant une figue, dit-il, lui trouva le goût du miel. Aussitôt il demande à sa servante où elle l’a achetée. Celle-ci lui nomme le jardin. Il se lève de table et lui ordonne de le conduire à l’arbre. La servante s’étonne. 11 faut, lui dit-il, que je trouve la cause du goût si doux de cette figue, et j’y arriverai, dès que j’aurai sous les yeux le terrain qui l’a produite. — Remettez-vous à table, dit la servante en souriant : c’est moi qui, par mégarde, ai mis la figue dans un vase où il y avait du miel. — Malheureuse! s’écrie le philosophe en colère, tu ne sais pas le mal que tu me fais ; mais je n’en suivrai pas moins mon idée : je chercherai la cause du goût de cette figue, comme s’il lui était naturel. » Les discussions de cette espèce ne sont pas absolument rares à la table de Plutarque ; et quand une fois elles ont été soulevées, il faut qu’elles fournissent leur contingent d’observations, d’anecdotes, d’arguments. L’objet de l’émulation commune, c’est d’avoir sur tout sujet la mémoire pourvue et sûre, l’esprit muni et prêt l II, .

Toutefois, quel que fût pour Plutarque l’attrait de ces joutes d’érudition, elles ne paraissent pas lui avoir jamais laissé oublier le dessein sérieux auquel se rap-

1. Propos de table, I, 1; IX, 4. Cf. Épictèle, Entretiens, I, 26;

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portent tous ses ouvrages. En adressant de Chéronée à S. Sénécion le résumé des propos tenus à Rome en grande partie chez l’illustre consulaire, il distingue ce qu’il approuve de ce qu’il rejette dans les usages de ces entretiens; et nous voyons qu’en principe , il proscrivait sévèrement de sa propre table et de la table de ses amis les représentations de mimes trop compliquées et les farces, les danses efféminées, la musique voluptueuse, tout ce qui était de nature à enlever à ces réunions leur caractère de simplicité intime, tout ce qui ne présentait pas une certaine utilité. Bien plus, tandis que certains amphitryons prétendaient que la philosophie, telle qu’une respectable matrone, doit garder le silence dans les repas, il l’y produit à la place d’honneur et lui réserve la décision de presque toutes les questions 1 .

Telle nous apparaît, à travers les œuvres de Plutarque, la vie qu’il mena à Rome : vie laborieuse et active, non sans honneur ni sans utilité, mais sans éclat, tout entière consacrée aux intérêts de ses concitoyens, à l’enseignement privé ou public de la moraîe, à des recherches d’érudition, au commerce de quelques amis d’élite. Ce sont ces habitudes d’intimité familière et d’études paisibles qu’il rapporta à Chéronée. Magistrat et grand prêtre, maître de philosophie accrédité, il a un rang à tenir, et il le tient. Convié aux fêtes d’Athènes, sa seconde patrie, de Corinthe et d’Elis, il se fait lui-même un devoir de recevoir à sa

1. Propos de table, I, 1; VII, 8; VIII, Préface. Cf. Martial, Epig., IX, 77, 5.

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table, soit à Delphes, soit à Chéronée, les grands de passage et tous ceux qui viennent lui rendre visite ou le consulter 1 . Parmi ses hôtes ou ses clients, il compte des magistrats et des descendants de race royale : ceux qui ne peuvent s’éclairer directement de ses lumières lui écrivent, et il met pour eux ses notes en ordre 2 . Mais le caractère de sa vie demeure simple et modeste. Bien que sa famille fût une des premières de Chéronée, sa maison ne se faisait remarquer que par son absence de faste 3 . C’est à de vieux amis surtout, à Sossius Sénécion, à Florus, à Sérapion, à d’anciens condisciples, aux compagnons de toute sa vie, qu’il aime à rendre l’hospitalité qu’il a reçue d’eux à Rome et à Athènes 4 ; c’est autour de lui qu’il cherche d’abord à répandre le fruit de ses études et de son expérience. Timoxène, sa femme, son beau-père Alexion, Timon, son frère 5 , dont il mettait l’amitié inaltérable au nombre des plus grandes faveurs que la fortune lui eût fuites 6 , ses enfants, auxquels on aime à réunir, par la pensée, le futur héritier de ses doctrines, son neveu, Sextus de Chéronée, en avaient, pour ainsi dire, les prémices. Il en réservait aussi le meilleur à sa petite ville, por-

1. Propos de table. II, 2; IV, 4 .3; V, 2, 5; VII, 2, 5; VIII, 4, 10; IX, 1, 10. Cf. De l’Amour, 2 ; Pourquoi les oracles ont cessé, 1 ; Des Oracles en vers, 1 ; De llnscriplion du temple de Delphes, i. —

2. De l’Utilité des ennemis, 1 ; Du Flatteur et de l’Ami, 1. Cf. Propos de

table, I, 10.; De la Tranquillité de i’àme, 1; Préceptes politi-

ques, 1; Propos de table, I, préface; Cf. Du Destin, 1. — 5. Lettre à

Timoxène, 5. — 4. Propos de table, IV, 5; VII, 2, 4; VIII, 7, 10, etc.

Cf. De l’Inscription du temple de Delphes, 1, etc. — 5. Il semble que Lamprias, son autre frère, soit mort de bonne heure : il n’est question , dans ses œuvres, que des éludes de sa jeunesse. — 6. De l’amour fraternel, 16.

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tant sur tous ses intérêts une vigilance infatigable. Un critique éloquent nous le représente racontant, au milieu de ses concitoyens émus, les traditions de l’ancienne Grèce et les exploits des héros 1 . Ce n’était là qu’une des occupations de sa verte vieillesse. Il expliquait et défendait le culte du Dieu dont il servait les autels; il traçait les règles d’administration publique; il enseignait au vieillard la part qu’il pouvait prendre à la direction des affaires de la cité. « Le gouvernement d’un État, disait-il, ne consiste pas seulement à aller en ambassade, à s’agiter dans les assemblées ou à comrUander une armée, pas plus que la philosophie à disputer dans les écoles... Socrate n’avait pas de chaire : il enseignait toujours, il enseignait partout. Toujours et partout aussi, le bon citoyen trouve à exercer son rôle... Tenir sa maison ouverte, comme un port et un asile, s’associer à la peine de ceux qui souffrent, à la joie de ceux auxquels un bonheur arrive, ne blesser personne par l’étalage d’un faste impopulaire, éclairer gratuitement de ses conseils les imprudents qui se sont engagés dans une mauvaise affaire, s’employer à réconcilier les époux et les amis, soutenir le zèle des gens de bien, entraver l’effort des méchants, régler l'essor de la jeunesse, travailler perpétuellement, en un mot, au bien commun, voilà le devoir que tout citoyen, investi ou non d’une fonction publique, peut remplir jusqu’à son dernier souffle 4 . » Et ce dévouement dont il décrivait les règles, il en offrait le modèle. C’est dans le cours paisible de ces

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