‹ De la morale de PlutarqueChapitre 12 sur 91 · De la connaissance de Dieu et de soi-mûme , V, I · texte numérisé non relu

De la connaissance de Dieu et de soi-mûme , V, I

Sénèque, Musonius, Épictète l’attestent à l’envi : elles existaient encore de fait, et, fort amoindries sans doute, mais non détruites, elles se disputaient la possession de la vérité, ou cherchaient par des concessions mutuelles, à s’assurer dans l’enseignement de la morale un terrain commun d’action. En outre, à la suite des guerres de la République, qui avaient mis en relation de commerce les nations de l'Orient et de l’Occident, et à la faveur de la paix qui avait suivi l'établissement de l’Empire, tous les cultes, toutes les superstitions de l’Asie, pénétrant librement en Grèce et en Italie, avaient trouvé, à Rome et à Athènes, des temples et des croyants. Les immenses lectures de Plutarque, ses voyages, son séjour à Rome, les relations que lui créaient ses fonctions sacerdotales auprès du temple de Delphes, l’avaient mis en situation de ne rien ignorer de ce qui touchait à l’état moral de la société de son temps. Il cite des coutumes de l’Inde. Il avait approfondi les mythes de l’Égypte. Rien n’empêche même d’admettre qu’il ait été, comme on l’a prétendu, versé dans l’étude de la Bible, et que les livres Apostoliques lui fussent connus 1 2 . Depuis longtemps, la traduction des Septante, l’Histoire de Diodore, plus récemment, les ouvrages de Josèphe et de Philon , avaient mis le judaïsme à la portée des Grecs 3 . Il y avait des Grecs en Galilée. D’autre part, Plutarque n’était pas

1. Si le vice suffit pour rendre l’homme malheureux. — 2. Théodoret,

Thérapcut., p. 33; Ruauld, Vita Plutarchi, 9; J. de Maistre, Trad.

du traité des Délais de la justice divine ; préface, p. (i à 8. — 5. Actes des Apôtres. Cf. Strabon, XVI, ii, 35; Josèphe, Autobiographie, 12.

encore né, que déjà, suivant le langage de l’Apôtre, Dieu avait ouvert aux païens la porte de la foi. Saint Pierre et saint Paul avaient accompli leur mission, l’Évangile avait été prêché en Macédoine, en Thrace, en Grèce, à Philippes, à Thessalonique , à Corinthe , à Athènes, tout autour de Chéronôe, avant qu’il eût quitté sa ville natale pour la première fois.

Pour un esprit philosophique, quel spectacle ! et quelle tâche plus engageante que d’entreprendre la synthèse de ces systèmes et de ces religions, à la veille de la lutte suprême que le paganisme allait engager contre la prédication chrétienne ! L’entreprise eût-elle été bornée à une simple exposition critique des écoles philosophiques de l’antiquité, quel service rendu à l’histoire qu’un tel tableau dressé à une époque où subsistaient tous les témoignages qui permettaient d’en établir exactement l’esprit ! A en juger par ses recueils de notes, ce ne sont pas les éléments qui manquaient à Plutarque pour exécuter ce grand travail. Mais on peut affirmer qu’aucun dessein ne fut jamais plus éloigné de sa pensée.

On sait à quel point la foi chrétienne était encore méconnue du monde païen. Traité par les esprits les plus généreux de superstition nouvelle , malfaisante, détestable, accusé d’avoir les hommes en haine 1 , le christianisme était le plus souvent confondu avec le judaïsme*, et enveloppé dans la même aversion et le même mépris. Comme les magistrats,

1. Tacite, Annales, XV, 44. Suétone, in Nerone, 10; in Claudio, 2. Cf. Pline, Lettres, X, 97, 98. — 9. Suétone, in Claud ., 25; P. Orose, Hisl., VII, 6, 7, 10; Actes des apôtres, XVIII, 2 et suiv.

y los philosophes ne voyaient dans les inimitiés des juifs et des chrétiens que des querelles de sectes 1 . Plutarque en jugeait-il ainsi? Ce qui est sûr, c’est que dans ceux de scs ouvrages qui nous restent, il ne fait pas la moindre allusion aux chréliens 2 . Il n’en est pas de même des juifs. L’austérité de leurs croyances, les formes de leur culte, leurs superstitions, comme il les appelle, sont des sujets dont on s'entretenait volontiers dans sa famille et auxquels il touche çà et là dans ses Traités. Mais il en parle généralement comme en parlait la foule ; il raille les formes des cérémonies juives, ou si parfois il y applique plus sérieusement sa pensée, c’est pour aboutir à en rattacher systématiquement l’origine aux usages de la religion hellénique 3 . Le même esprit de patriotisme jaloux inspire ses observations sur les cultes de l’Orient. Si le mysticisme égyptien n’a pas été sans faire sur son imagination une impression dont, ainsi que nous le verrons, ses explications de la Divinité ont conservé la trace, il se borne, dans ses interprétations du culte d’Isis et d’Osiris, à rappeler toutes les hypothèses proposées par la science ou la sagesse, autorisant chacun à choisir celle qui lui convient le mieux 4 , et dominé lui-même par un point de vue exclusivement grec 5 .

1. Actes des apôtres, XVIII, 15. — 2. Cf. Tillemont, Hist. des Empereurs, tome II, *p. 477. « Plutarque, qu'on ne soupçonnera pas

de christianisme,... » dit Chateaubriand, Génie du Christianisme ,

part. I, livre IV, chap. ii. — 5. Des Contradictions des stoïciens, 58.

Propos de table, IV, 4, 5. De la Superstition, 8; Cf. 12. Tacite,

Hist., V, 2 à 5. Cf. note de Burnouf. — 4. D'Isis et d’Osiris» 20, 45, 04, 06 et passim. — 5. Ibid., 2, 10, 25, 20, 29, 52, 54, 35, 48, etc.

Faute de mieux et en raison même de cette passion patriotique, on s’attendrait à trouver dans ses œuvres de précieuses informations sur la philosophie grecque. Mais, même à cet égard, sa science, si volontiers abondante dans le détail des prescriptions de morale pratique, est, quant au fond des doctrines auxquelles il emprunte ces prescriptions, peu prodigue de renseignements. L’œuvre accomplie par Diogène de Laerte quelques années après lui sur la vie , les principes et les maximes des philosophes illustres, semblait faite pour tenter son talent. A supposer que les mémoires de Xénophon et les dialogues de Platon l’eussent découragé d’écrire la biographie de Socrate, la vie de Platon et d’Aristote, celle d’Épieure et de Zénon lui offraient un cadre de jugements parallèles tout prêt. L’idée d’élever un tel monument aux maîtres dont il lient à honneur d’avoir recueilli ou de combattre renseignement, est tellement peu dans son esprit, que là même où l’occasion se rencontre naturellement de faire connaître leur doctrine, il passe outre. Certains titres, certains préliminaires de ses Traités sont pleins de promesses. Avant d’entrer en matière, dit-il, nous passerons en revue les sentiments exprimés par les maîtres, pour y chercher des lumières ; et, de cette revue magistralement annoncée il ne sort qu’une sèche nomenclature. Les deux livres sur les Opinions des philosophes, compris parmi ses ouvrages, sont un recueil d’analyses assez claires et de résumés suftisamment précis des solutions données par la philosophie grecque à quelques questions essentielles ; mais on y chercherait vainement soit une pensée critique, soit même une concep-

tion d’ensemble. Ils ont pu fournir d’utiles indications pour l’histoire de la philosophie; mais ce n’est rien moins qu’une histoire.

Il serait plus difficile encore de tirer des œuvres de Plutarque une métaphysique. On est tout d’abord en droit de demander au moraliste quelle origine et quelle sanction il donneà la loi dont il se fait l’interprète. Qu’est-ce que le monde? quelle cause l’a pro r duit? Qu’esl-ce que Dieu? Quelle est la destinée de l’homme? Qu’est-ce que l’âme? Est-elle responsable? Est-elle immortelle? Quels sont les caractères de la loi morale? Est-elle obligatoire, universelle, éter- * «elle? Au fond, sur tous ces points, assurément, la pensée profondément spiritualiste de Plutarque n’a rien d’obscur ni de douteux ; mais il n’a nul souci d’en rendre compte. Il sertiit téméraire de prendre acte de son silence pour lui contester l’aptitude à résoudre ces graves problèmes. Il ne faut pas oublier qu’il avait écrit un traité sur l’âme et un commentaire du Timée de Platon. On l’a dit d’ailleurs avec raison 1 : il n’y a pas à se lier aux apparentes négligences de Plutarque; de même que sa bonhomie cache bien de la finesse, sa simplicité n’exclut pas la profondeur. 11 est plein d’imprévu, de surprises. Certains passages de ses traités théologiques contiennent sur les théories de Platon des pages dignes du maître qui les a inspirées. Mais, à peine a-t-il donné l’essor à son génie qu’il se referme. 11 n’a que des élans, point de discussion soutenue, point d’exposé suivi. Si bien que sa pensée métaphysique parait dans toutes ses œuvres comme

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