Sénèque, Épîlres
les rameaux foisonnent, et il se préoccupe peu d’assurer la racine.
C’était une habitude d’esprit, disions-nous ; ainsi le voulait, en outre, nous le verrons, la nature de son enseignement; mais c’était aussi un principe. Plularque se délie des spéculations personnelles. Élevé dans la tradition de la philosophie grecque, le respect de la tradition l’enchaîne. Quand Sénèque, dont nous aurons plus d’une fois à le rapprocher, parle des anciens, c’est avec un sentiment de vénération sans doute; mais il a foi dans le génie de ses contemporains; il croit au progrès de la raison humaine; il n’admet pas que les bases de la morale aient été si bien établies par ses prédécesseurs qu’on n’y puisse rien modifier. La vérité, dit-il, n’est le bien propre de personne; le domaine en est immense, infini ; nos pères ne l’ont pas exploré sans succès, mais il nous ont laissé bien des découvertes à faire : ils ne sont pas nos maîtres, ils ne sont que nos guides 1 . Pour Plutarque, les anciens ne sont pas seulement des guides; ce sont des maîtres. La tradition est sa lumière et sa règle; il s’y tient, et ne professe d’autre prétention que d’en tirer des préceptes de sagesse pratique. Je ne fais point, i dit-il, de théorie 2 .
Cette règle du moins, cette tradition, à laquelle il s’est attaché, est-elle, dans ses ouvrages, nette et précise? aux conceptions métaphysiques et aux spéculations personnelles supplée-t-il par un ensemble de doctrine morale bien arrêté?
La plupart de ses biographes se refusent à le clas-
i. Épitres, 33. — 2. De la Tranquillité de l’àmc, 1 ; de la Manière d’écouter.
ser dans aucune école, ou le rejettent, faute de mieux, parmi les philosophes éclectiques l . C’est une erreur injustifiable. Plutarque le dit expressément. La règle de l’Académie a présidé à son éducation. Académicien par la méthode, il se maintient strictement dans les limites de là vraisemblance, s’arrête sur la pente de l’affirmation, et, réfutant les autres avec douceur, se laisse réfuter sans, obstination 2 . Ajouterai-je que, le sentiment venant ici, comme en toute chose, chez lui, soutenir les dispositions de l’intelligence, il est, pour ainsi dire, académicien de cœur? Il a suivi dans leurs vicissitudes les destinées de l’École; il sait quels disciples l’ont illustrée dans l’administration, dans les négociations politiques, dans la conduite des armées, et il jouit de leur gloire comme d’une gloire domestique 3 * 5 . Platon enfin est le maître qu’il vénère entre tous *. Il a pour son caractère, pour ses œuvres, pour son génie, une sorte
1. Ruauld, Visa Plutarchi, 7. — 2. De l'Inscription du temple de
Delphes, 17; de la Cessation des oracles, 57; des Notions du sens commun contre les stoïciens, 45; des Délais de la justice divine, 4;
contre Colotès, 24, 20, etc. — 5. Vie de Thésée, 52; de Ciraon, 13; de
Sylla, 12; contre Colotès, 32; de l’Exil, 10, 14, etc. — 4. Vie de Dion,
5, 11 ; du Commerce que les philosophes doivent avoir avec les princes, 4; de la* Tranquillité de l’âme, 6, 15 ; de l’Amour fraternel, 12,21 ; de l’Amour des parents pour leurs enfants, 4; des Progrès dans la vertu, 15; Propos de table, I, 8; VII, 5; VIII, 1 ; XI; Vie de Solon, 2 ; de Timoléon, 15; de Lysandre, 2; Préceptes de santé, 19; Préceptes de mariage, 48; Vie de Caton l’ancien, 2; de l’Amour, 17, 18; d’Isis et d’Osiris, 23; Vie de Numa, 11; de la Cessation des oracles, 17; de l’Inscription du temple de Delphes, 11; de la Tranquillité de l’âme, 5; de la Musique, 17; Commentaire sur leTimée; Questions platoniques ; de la Vertu morale; que la Vertu peut être enseignée; de la Curiosité; delà Fausse honte; de la Colère; des Contradictions des stoïciens ; des Notions du sens commun contre les stoïciens ; contre Colotès ; S’il faut mener une vie cachée, passim.
de culte. Dire qu’il est le fils d’Apollon ne lui parait pas un outrage pour le Dieu. Il exalte ses œuvres à l’égal de celles de Phidias; il prend la défense de sa doctrine contre les sectateurs d’Épicure et de Zenon. En un mot, par son admiration enthousiaste non moins que par l’esprit général de ses Traités, il appartient à la grande secte qui devait aboutir avec éclat à l’École d’Alexandrie : c’est déjà un néoplatonicien.
Mais, ce point reconnu, il ne faut pas le serrer de trop près et lui demander une observation rigoureuse des principes de la morale platonicienne. Sur des articles essentiels, sur le fond môme de la doctrine, non-seulement il s’écarte du maître, mais il le combat. Conformément à l’enseignement de Socrate, Platon, on le sait, divisait la morale en quatre vertus. D’autre part, développant ce que Socrale avait laissé en germe dans son enseignement, Platon identifiait la vertu avec la science; nul n’est mauvais, dans sa doctrine, parce qu’il le veut, mais parce qu’il ignore l . Et, par une conséquence logique de cette conception, il se refusait à voir les caractères de la vertu dans cette vertu populaire ou politique, comme il l’appelle, résultat de l’habitude, de la pratique, sans philosophie 2 . Pour lui, le sage, fût-il seul, comme Tirésias au milieu des ombres, est celui quia réfléchi
1. Platon, Protagoras, Timée, Lois: o /.oç, oû^ êxwv aSixof. Xéno-
phon, Mém IV. 6, § 7. Cf. Paul Janet, Histoire de la philosophie morale et politique dans i antiquité et les temps modernes , tom. I, liv. I, chap. i, et Ad. Garnier, De la Morale dans l'antiquité, p. 58 et suiv. — 2. Phédon : Ar,p.oTtxY)v> Tto/tTtxÀv àpérr;v, è£ iôoü$ rc xolI /asUtïjs, ysy ovûiav aveu tptXovo fizç. Cf. Janet, t. I, chap. U, p. 35 et suiv.
sur l’essence de la sagesse, et le but de la vie, c’est l’initiation à la sagesse. Infidèle à ces principes, * Plutarque attache la vertu morale à l’éducation des passions, et place le terme de cette éducation dans un juste milieu, produit de l’exercice raisonné et de l’habitude journalière; enfin ceux-là seuls, à ses yeux, ont réalisé l’idéal de la vie humaine « qui ont uni la pratique des affaires à l’étude spéculative de la vertu *. » C’est la pure doctrine d’Aristote *; on ne saurait plus formellement se détacher de Platon.
Depuis longtemps, il est vrai, le platonisme était sorti de sa voie. Au dogmatisme des premiers académiciens, Arcésilas et Carnéade avaient commencé par substituer le scepticisme le plus hardi. Moins absolus et se flattant seulement d’atteindre , sur toutes choses, à la vraisemblance, Clitomaque et Philon avaient essayé de remplacer le scepticisme par le probabilisme. Antiochus enfin avait ouvert à l’Académie les larges portes de l’éclectisme; à ses yeux, les écoles diverses étaient sœurs : il les absorbait toutes dans le sein de l’ancienne Académie 1 * * * 5 . Telle est restée, à travers beaucoup d’incertitudes et de contradictions, la doctrine de Cicéron, son disciple. Telle est aussi celle de Plutarque. Des commentateurs le comparent à l’abeille qui compose son miel du suc de toutes les fleurs. Ses amis l’appelaient
1. De la Vertu morale , I et 6; Cf. 5 et 7; de l’Éducation des en-
fants, Nicomaque, liv. 11, Cf. liv. IV, VI, 1; Grande
morale, 1. 1, 34. — S. Cicéron, Académiques, I, 4, 12; II, ü, 51, 32;
Tusculanes, 111,2 2; de la Xaturc des Dieux, I, 7; Diogène Laerce,
1Y, 67, 92 ; Des vrais Biens et des vrais Maux, V, 5, 6 ; Ixtlrcs famil.f IX, 8. -
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PRINCIPES PHILOSOPHIQUES PE .PLUTARQl'E.
le synchroniste. Celui qui a des idées à lui, disailil lui-même 1 11 , est mauvais juge de celle des Autres. Dans sa jeunesse et avant de s’attacher à T Académie, il s’était, comme plusieurs de ses contemporains, essayé au pythagorisme Vet. nous voyons qu’à Rome, à Chéronée, à Athènes, des péripaléticiens, des stoïciens, des épicuriens, se rencontraient journellement à sa table avec des disciples de Pytliagore et des sectateurs de l’Académie. Ses ouvrages semblent aussi parfois le rendez- vous do toutes les doctrines. Dans le même chapitre, dans la même page, il invoque les témoignages les plus opposés 3 . Aristippe 4 , Diogène 5 , Cratès 6 , Antisthène 7 , lui sont tour à tour des autorités presque égales à celles de Platon. Dans certains Traités 8 , n’était la modération du précepte auquel il se tient, à l’exagération des exemples, on le prendrait presque pour un stoïcien. Ses souvenirs l’entraînent. Tour à tour, suivant la préoccupation du moment, il justifie le suicide et le condamne, il flétrit le tyrannicide et il l’exalte. On l’a
1. Questions platoniques, I, 2. — 2. Propos de table. II, 5. Cf. Sénèque, Épit., 108; Josèphe, Autobiographie , 2. — 5. Delà Tranquillité de l ame, 4, 5, G; Si le vice suffit pour rendre malheureux, 5; Propos de table, I, préface. — 4. Propos de table, V, 1 ; Vie de Dion, 19; de l’Amour des richesses, 5; de la Tranquillité de Pâme, 14; du Progrès dans la vertu, 9; de la Curiosité, 2, etc. — 5. De la Vertu morale, 12; de l’Exil, 7, 12, 15; de la Fausse honte, 7 ; de la Passion des richesses, 7; de l’Amour fraternel, 20 ; du Progrès dans la vertu,
11, 5, G; du Flatteur et de l’Ami, 50, etc. — G. Préceptes de santé, 7; de l’Usure, 8; de l'Utilité des ennemis, 2; de la Tranquillité de l’àme, 4; du Flatteur et de l’Ami, 28; Propos de table, II, 1, etc. Plutarque avait écrit la Vie de Cratès (Voir Fragments, Didot, p. 50 et 51). — 7. Vie d’Alcibiade, 1 ; Préceptes politiques, 15; de l’Exil, 17; de l’Utilité des ennemis, G; delà Fausse honte, 18, etc. — 8. De la Tranquillité de l ame, 17.
PRINCIPES PHILOSOPHIQUES DE PLUTARQUE. Cl
accusé d’étre superstitieux, on l’a soupçonné d’être athée, on a essayé de prouver qu’il était manichéen ; on a pu dire enfin, avec raison, qu’il ne serait pas impossible de faire, sur ses propres contradictions, un livre tel que celui qu'il avait fait lui-même sur les contradictions des stoïciens. et des épicuriens 1 .
Ainsi, à ces divers points de vue, ce serait surfaire le génie de Plutarque que de le ranger parmi les créateurs de la science philosophique. Pourvu d’une érudition vaste, mais n’avant jamais eu la pensée d'en classer les richesses, doué de peu de goût pour les méditations abstraites et ne cherchant dans la loi morale qu’une régie p r a t i q u c d e y[g , dans les questions essentielles se reposant sur la tradition sans l’expliquer, Platonicien plus enhousiaste que fidèle, prenant de toutes mains ses exemples et ses preuves, glissant sur la pente de toutes les thèses, Plutarque n’a ni l’esprit d’investigation critique qui, s’attachant à l’histoire des systèmes, en établit la génération et le lien, ni l’esprit de spéculation métaphysique qui crée les doctrines originales , ni l’esprit de méthode ferme, précis, conséquent, qui renouvelle les anciennes doctrines en les reconstituant de toutes pièces et en les développant.
Mais n’est-on philosophe qu’à ce prix? Ce n’est pas le moindre mal de la légende dont nous avons essayé d’affranchir Plutarque, d’avoir faussé l’esprit de sa doctrine en en exagérant la portée. Pour apprécier son rôle philosophique, il faut, comme nous l’avons
1 . Dictionnaire des sciences philosophiques : verbo Plutarque.
fait pour sa vie, lui rendre son vrai caractère. Ni la grandeur morale ne manque à sa vie bien comprise, ni le caractère philosophique à ses œuvres replacées à leur point et dans leur lumière.
Dans le mouvement général qui entraînait la philosophie païenne, au premier siècle de Père chrétienne, vers la morale et ses applications pratiques, les questions métaphysiques , sans cesser d être discutées, avaient, au fond, beaucoup perdu à tous les "yeux de leur importance. Que d’incertitudes, que de contradictions, que d’inconséquences dans les théories de Sénèque ! Musonius, le grand Musonius, comme on l’appelait, est-il un pythagoricien, est-il un stoïcien? Et qui pourrait tirer des discours de Maxime de Tyr ou du manuel d’Épictète un système philosophique absolu? Comme ses contemporains, Plutarque borne ses études aux recherches dont il peut tirer profit pour les applications morales qu’il a en vue. Comme eux, plus qu’eux peut-être, il ne se met point en peine pour le reste, ni de donner ses raisons, ni d’accorder entre elles les raisons qu’il s’est données. Ce n’est pas un chef d’école qui s’étudie à former des disciples; c’est un homme vivant au milieu des hommes et dont la seule prétention est d'éclairer ceux de ses amis ou de ses concitoyens qui lui confient leurs sentiments ou leurs besoins. Tel lui demande, avant
d’entrer en charge, des préceptes sur l’administration publique, tel autre, un remède contre les troubles de l’àme^ celui-ci 'des conseils sur l’amour fraternel, celui-là, des consolations contre une douleur cruelle : il envoie sur chacun de ces sujets le fruit de ses études et de ses réflexions; par* fois aussi, il va au-devant des situations auxquelles il s’intéresse; mais, quel que soit le motif qui le sollicite à écrire, ne songeant qu’à rendre le service qu’on réclame de son expérience ou que son expérience l’autorise à offrir, il écarte tout ce qui en dépasserait la portée. Il ne disserte pas sur les passions; il avise aux moyens de les corriger. Il ne traite pas de la colère ou de l’envie, de l’amitié ou de la haine, du patriotisme ou de la religion, mais de la manière de se préserver de la colère et d’échapper à l’envie, des moyens de distinguer le flatteur de l’ami et de Futilité qu’on peut tirer des ennemis, des services que le vieillard peut rendre à l’État et du culte que l’on doit aux dieux. S’il entre dans quelques réflexions théoriques sur la vertu, c’est, exclusivement sur la vertu morale ou vertu d’action; s’il s’occupe de la délicate question du bonheur, c’est en démontrant non par des raisonnements métaphysiques, mais par des arguments empruntés à la vie commune, comment on ne peut être heureux en suivant la doctrine d’Épicure. Ses Traités ne sont, pour la plupart, qu’une série de préceptes ou d’exemples, c’est-à-dire de préceptes en action. Tout ce qui précède ce qu’il appelle la didascalie ne lui sert % que de préambule. C’est aux prescriptions qu’il s’arrête. Rappelant l’usage jadis
pratiqué d’exposer on public les malades, afin que les passants pussent les instruire du remède qui avait servi à leur guérison, il souhaiterait que chacun s’obligeât de même à faire profiter les autres de son expérience sur les passions dont il a souffert 1 . À défaut de ces consultations mutuelles, il veut que le philosophe, qui connaît toutes les passions pour les avoir étudiées, tienne toujours ouvert le trésor de sa science et de sa sagesse. C’est un médecin de l’âme, un directeur de conscience.
Ce n’était point une profession nouvelle, on l’a établi avec une remarquable finesse d’observation 2 . Introduit à Rome avec la philosophie grecque, l’enseignement de la morale pratique s’y était implanté avec elle 3 , et les troubles des guerres civiles 4 , les misères de l’Empire, l’avaient rapidement fortifié 5 . Tandis que les plus nobles familles avaient leur philosophe attitré comme leur médecin 6 , la jeunesse les écoles elle commun des gens éclairés, parfois même de grands personnages, s’empressaient au pied de la chaire de ces maîtres de sagesse. S’il est vrai ,
1. S’il faut mener une vie cachée, 2. — 2. Les Moralistes sous l’empire romain, par M. C. Martlia. — 3. Plutarque, Du Commerce que les philosophes doivent avoir avec les princes , I. Cf. Cicéron, Disc, pour Arcliias, 24, Disc . au Sénat après son retour, 0; Térence, Andrienne, vers 28. — 4. Plutarque, Vie de Drutus, 2, Cf. 1 ; vie de Caton, 10, 10, 67 à 70; vie de Crassus , 3; du Commerce que les philosophes doivent avoir avec les princes, I. CL Cicéron, Acad., Il, 30;
Tuscul., V, 30; Epit. à Atticus, II, 20. — 5. Sénèque, De la Tranquillité de l'âme, 14; Êpitres, 77; Tacite, Annales, XIV, 59; XVI, 34 et 35; Histoires, III, 81 ; Plutarque, Préceptes politiques , 18; Vie
d’Antoine, 80,81. — G. Sénèque, Consolation à Marcia, 4 ; De la Tran-
quillité de l'âme, I; Êpitres à Lucilius, 22, 29, 50, 38, 48, 77, etc. ;
Suétone, in Octavio, 98. Cf. Plutarquo : Apophthcgmcs des rois et
des généraux, Auguste, 7, 3, 5; Dion Chrysostomc, Discours, 27.
comme Sénèque le prétend peut-être avec les regrets de la vieillesse dont les regards se retournent volontiers vers le passé, qu’à la fin du règne de Néron, le zèle des auditeurs se fût refroidi, il semble que, sous les Flaviens, il s’était rallumé d'une ardeur nouvelle. Musonius 1 2 et Épiclète 3 attestent, dans leurs œuvres, par des allusions ou par des recommandations expressives, la faveur dont jouissaient ces leçons; mais nul mieux que Plutarque n’en fait connaître l’importance et le caractère.
Ce qui explique comment cet enseignement échappe, au premier regard, dans le mouvement de la civilisation païenne, c’est que, se rattachant à la môme origine que les Lectures, et s’adressant, en partie, au même public, il a été souvent confondu avec elles. On comprend que l’éclat bruyant des Lectures couvrit le bruit modeste d’une prédication dont l’écho ne devait retentir que dans les cœurs. Rien de plus grave, en effet, et de plus austère que ces assemblées dont Plutarque nous trace le tableau, en prescrivant les règles qui devaient y être observées. Tout y était l’objet d’une attention scrupuleuse : l’attitude qu’il convenait de garder, la mesure des signes d’approbation ou d’improbation qu’on pouvait se permettre, les mouvements , les gestes, les regards 4 . On s’y préparait comme aux initiations, on s’y présentait comme à une céré-
1. Éptt, 108. — 2. Aulu-Gelle, Nuits altiques, V, 1. — 5. Entretiens,
III, 23; Cf. Philostrate : Vie d'Apollonius de Thyane (traduction de
M. Chassang) et Eunape : Vies des sophistes. — 4. De la Manière d’écouter, 5 à 7, 13 à 15; De la Curiosité, 15. Cf. Sénèque, Épitres, 108; Aulu-Gelle, Nuits attiques, V, 1.
monie sainte 1 . Les matières les plus diverses de la morale, .privée, publique ou religieuse, faisaient l’objet des entretiens 2 . Le plus souvent, le maître annonçait le sujet de sa leçon, et l’usage commandait de respecter le choix qu’il avait fait 3 . Quelquefois il invitait les auditeurs à indiquer sur quel point ils désiraient que portât l’enseignement du jour, et alors on devait prendre garde de ne lui rien proposer que d’utile et de raisonnable, rien surtout qui ne fût dans la nature de ses études ordinaires. Parfois une discussion s’engageait entre l’auditoire et l’orateur. Mais quelle que fût la nature de l’entretien, que le maître en conservât seul ou qu’il consentit à en partager la direction, nul ne devait y assister avec insouciance, « comme un convive mangeant du bout des lèvres les mets que son hôte se donne la peine de servir. » Le rôle de tout auditeur était de se tenir incessamment en rapport d’esprit et de cœur avec le maître, « à l’instar des joueurs de paume qui se renvoient la balle, » de se rappeler qu’il était venu, non comme au théâtre, dans le but d’écouter des charlatans ou des musiciens, mais dans une école de vertu, avec l’intention d’apprendre à régler sa vie \ Qu’il se trouvât plus d’un philosophe qui, abusant de ses cheveux blancs, d'un geste élégant, d’une voix sonore, et mentant à son titre, se montrât moins jaloux d’éclairer et d’instruire un sérieux auditoire que d’attirer et d’é-
1. De la Manière d’écouter, 6, 16; Du commerce que le philosophe
doit avoir avec les princes, 5. — 2. De la Manière d’écouter, 11, 12. —
3. Ibid., 10.-- 4. De la Manière d’écouter, 11, 12, 14, 18, 8, 9. Cf. Sénèque, Épit., 108.
blouir la foule ; que les plus graves assemblées fussent troublées par des critiques malveillantes, par des questions indiscrètes, par de bruyants applaudissements 1 * , les règles memes par lesquelles Plutarque cherche à prémunir ses disciples en fournissent le témoignage; mais elles prouvent aussi quels fruits on pouvait attendre, quels fruits on recueillait de ces cours faits et suivis avec zèle. Une impression profonde en demeurait : tel, au sortir d’une leçon sur la pauvreté et la tempérance, faisait vœu d’ascétisme*. L'application à bien écouter, disait-on à 4a jeunesse, èst le commencement d’une bonne vie 3 .
Mais ce n’était là qu’un commencement. 11 fallait l’affermir et le développer ; et tel était proprement l’objet de l’art de la direction.
On en a déjà étudié les secrets, dans les œuvres de Sénèque 4 ; et nul, assurément, n’en peut donner une idée plus haute. Ses lettres à Lucilius sont pleines d’éloquentes exhortations. Il s’intéresse à Àufidius Bassus, un excellent homme dont il voudrait seconder les progrès; il a entrepris un certain Marcellinus, un rieur qu’il ne désespère pas de faire pleurer; de vieux magistrats, de jeunes désœuvrés le consultent. Lucilius lui fournit des clients 5 . Mais c’est à Lucilius lui-même qu’il réserve le plus pur de ses réflexions et de ses découvertes. Il l a toujours présent à la pensée et comme sous les yeux. Il ne trouve rien
qu’il ne s’écrie, mettant aussitôt son bien en com-
1. De la Manière d’écouter, 7, 15. — 2. Sénèque, Êptt. 108. —
3. De la Manière d’écouter, 18. — 4. Martha, Les Moralistes sous
l'Empire romain , etc. — 5. Épit., 30, 29, 77 ; De la Tranquillité de
l’âme, 1.
mun : part à deux ! 11 ne rencontre pas un voyageur venant de Sicile, qu’il ne lui demande des nouvelles du Procurateur; on sait que c’étaient les fonctions que Lucilius exerçait dans cette île. 11 est en perpétuelle communion d’esprit avec lui. 11 lui envoie ses livres de prédilection marqués aux bons endroits. Quel malheur qu’il soit si loin ! car la philosophie, c’est la science du conseil, et le conseil ne peut être utilement donné que sur place, d’après les indications du moment : on ne prescrit pas à distance un bain ou une potion; il faut tâter le pouls du malade 1 . Et c’est ce qu’il irait faire, s’il n’écoutait que son zèle. «Oui, mon cher Lucilius, s’écrie-t-il, je suis prêt à me transporter moi -meme près de toi. N’était l’espoir que tu obtiendras bientôt la permission de résigner tes fonctions, c’est une expédition que j’aurais déjà imposée à ma vieillesse. Ni Charybde ni Scylla ne m’aurait fait reculer. J’aurais franchi le détroit maudit par la fable; que dis-je? je l’aurais passé à la nage, pour aller t’embrasser et juger par mes yeux de l’état de ton âme 3 . » Nobles élans de sollicitude, mais qui ne laissent pas de mettre en défiance. Le rôle que joue la vive imagination de Sénèque dans cette admirable correspondance fait naître quelques doutes sur l’entière sincérité de son émotion. Chef-d’œuvre de consultation idéale, pour ainsi dire, les Épîlres à Lucilius nous font merveilleusement connaître la théorie de la direction; c’est dans les œuvres de Plutarque qu’il faut en chercher la vraie pratique.