Épît., 52, 40, 48, G, 50, 22, 71, 58, 48.-2. Épît
Ce que Sénèque, en effet, regrette de ne pouvoir exécuter, Plutarque l’accomplit. Il va tâter le pouls de ses malades , il leur porte en personne ses recommandations, ses consolations, ses conseils, sans craindre d’exposer sa sagesse à un mauvais accueil ; les Traités qu’il leur adresse ne sont, en général, que le résumé des entretiens qu’il a eus avec eux sous le coup de l’épreuve. 11 ne se borne pas à les voir une fois ; il les visite, les suit, se fait un devoir de les surprendre dans le détail de leurs occupations journalières. Se sentent-ils pressés par quelque passion, crainte superstitieuse, colère, querelle de ménage, amour illégitime, il les sollicite de lui découvrir leur mal, pour en chercher le remède. S’il les voit se dérober à sa douce et salutaire surveillance, il s’attache à eux, • les presse, et ne se lasse point qu’il ne se soit établi dans leurs cœurs ! C’est une sorte de sacerdoce qu’il remplit ; il compare le philosophe au prêtre et le met au-dessus. Plus directe, plus intime que celle de Sénèque, son action est aussi plus étendue. Quelle qu’ait pq être la publicité des Épîtres à Lucilius, il est certain que Sénèque n’a jamais fait métier de professer la sagesse ; et, Lucilius excepté, il n’a, en quelque sorte, que des disciples d’occasion. A ses entretiens privés, à ses démarches particulières, Plutarque joint les leçons et les consultations de l’enseignement public dont il a tracé les règles. L’en- ' tretien terminé, quelques disciples privilégiés demeurent avec lui et poursuivent la conférence. Pour tous, la porte du maître reste ouverte : chacun peut venir compléter, par la secrète confession de ses fautes, l’eflet de la leçon et puiser dans de pater-
nels encouragements des forces par la lutte*. En môme temps, il rédige son enseignement, et on le lit à Rome, à Athènes, à Chéronée, à Éphèse 1 2 ; il a en tous pays, des clients, simples particuliers ou magistrats, vieillards ou jeunes gens, hommes ou femmes 3 . Et partout il s’enquiert des résultats produits par ses conseils. Pour les mieux assurer, il prêche d’exemple 4 . C’est le trait qui le distingue entre tous. Il est du petit nombre de ces maîtres qu’il nous peint 5 , philosophes dans leur conduite comme dans leur enseignement, dans leur vie comme dans leur chaire, et dont une plaisanterie, un signe de lôte, un froncement de sourcil, suffisait pour inquiéter les consciences délicates. Chacun sait qu’il ne se traite pas autrement que tout le monde. Le plus souvent, il a commencé par éprouver sur lui-même l’effet de ses prescriptions; ou si c’est aux autres qu’il a d’abord songé, tôt ou tard, il en vient à se faire sa part dans les conseils qu’il leur adresse 6 . 11 n’est pas le premier qui ait cherché à faire de l’histoire une école de morale et à tirer de la vie des grands hommes d’utiles leçons. Xénophon, Cicéron, Séné |ue, Tacite enlin, pour ne parler que des
1. Lettre à Timoxène, 7 ; de la Superstition, 7 ; de la Manière d’écouter, 12, 16; des Vertus des femmes, 1; Comment on peut cou» naître les progrès, etc., 16, 11 ; Du grand nombre des amis, 7 ; —
2. De la Manière d’écouter, 12; Comment on peut connaître les pro-
grès, elc., 2; des Délais de la justice divine, 1. — 3. Du Commerce que les philosophes doivent avoir avec les princes, 2, 3 ; de l’Ut lité
des ennemis, 1 ; de l’Amour fraternel, 1 ; de la Tranquillité de lame,
1; Vie d’Aratus, 1; Vie de Paul-Émile, 1; Préceptes politiques, 1; Propos de table, préface; Préceptes du mariage, 1; de la Manière
d’écouter, 17, 18. — 5. De la Manière d’écouter, 12. — 6. De la Tranquillité de l’âme, 1; de la Colère, 2; Vie de Paul-Émile, 1, etc-
maîtres, y avaient songé avant lui 1 . Mais qui l’avait fait avec cette pénétrante et persuasive onction? « C’est en vue d’autrui,* dit-il*, qu’il m'advint d’écrire la biographie des hommes illustres, et voici que j’y ai pris goût pour moi-môme. Leur histoire est comme un miroir où je m’efforce de régler ma conduite, tant mal que bien, sur l’image de leurs vertus. Il me semble que j'entre en communauté de vie avec chacun d’eux, quand leur donnant tour à tour l’hospitalité de mon foyer, je contemple la grandeur et la beauté de leur âme à travers leurs actions. » Quelles théories valent, pour l’efficacité de la leçon, ce simple et touchant retour du moraliste sur luimême?
Mais pour exercer une telle action, outre l’activité du dévouement et le zèle de l’exemple, il faut la connaissance approfondie de l’âme humaine, de ses facultés, de ses lois. Nous touchons ici à la partie essentielle, au fond même de l’œuvre morale de Plutarque, à ce qui en constitue le caractère philosophique et l’incontestable supériorité.
Sans doute, il ne faut pas chercher dans les traités du sage de Chéronée une psychologie régulière. Toute psychologie régulière suppose une métaphysique, et nous savons que Plutarque ne se plaît point dans les hautes régions de la pensée. Il n’a point de traité des facultés de l’âme, point de traité des passions. Parmi ses ouvrages, le Discours de la
4. Vie de Paul-Émile, 1. — 2. Xénophon, Éloge cl’ âgé silas, VI; Cf. Isoerate, Discours à Nicoclès ; Cicéron, Discours pour Archias, 6, 11 ; Sénèque, Épilres, 64. Cf. 25, 20, 14, 402; des Loisirs du sage , 28 Tacite, Vie d’Agricola, 46; Annales, IV, 52, 33. > ,
7 i CARACTÈRES DE LA MORALE DE PLUTARQUE.
vertu morale, contient d’admirables pages et laisse pénétrer clairement son sentiment, mais il faut l’en tirer. Les raisonnements s’y croisent; il entremêle ses déductions de citations, d’exemples, qui en coupent à tout instant le fil; il développe ce qui ne serait qu’à indiquer, et indique à peine ce qui aurait besoin d’être développé; il se résume sur des points de détail, et il ne conclut pas. Rien ne trahit mieux l’inconsistance de sa méthode, sous ce rapport , que les formes de sa polémique. Dans l’état de guerre où vivaient les sectes philosophiques, on avait recours parfois aux procédés les plus singuliers. De part et d’autre, on s’accusait d’orgueil et de violence, on se renvoyait le re u proche de manquer aux règles les plus élémentaires du bon sens. S’il faut en croire Plutarque, les Stoïciens et les Épicuriens dépassaient, à l’égard des académiciens, toutes les bornes des convenances 1 . Ils les poursuivaient de leurs quolibets, jusqu’à renvoyer Socrate manger du foin. Par une ma* nœuvre plus regrettable encore que ces injures, ils défiguraient la pensée des chefs de l’Académie, extrayant de leurs traités des propositions sans lien, les détournant de leur sens et en faisant sortir des absurdités. Plutarque, à l’entendre, n’a pas assez d’indignation ni de mépris pour une pareille tactique. Discuter ainsi, s’écrie-t-il, c’est discuter en avocat, non en philosophe 2 . Et il déclare qu’il va sur ce point donner une leçon à ses adversaires. N'arrivât-
1. Du bonheur dans la doctrine d’Epicure, 2; contre Colotès, 3. — 2. Contre Colotès, 2; des notions du sens commun contre les stoïciens, 12, 28 ; des contradictions des stoïciens, 14.
il qu’à les faire, par son exemple, renoncer à l’usage des citations isolées, il se tiendrait pour satisfait. La résolution était excellente. Malheureusement, à peine est-il entré en matière, qu’il l’oublie. Passion, subtilité, toutes les armes qu’il a fait profession de jeter à terre et de briser, il les relève pour s’en servir. Il s’amuse à mettre Zénon et Épicure en contradiction avec leurs disciples infidèles ; il détache de leurs ouvrages un certain nombre de propositions et il leur fait une guerre de chicane. Il consacre tout un Traité à se railler des coups de baguette des Stoïciens 1 , à tourner en ridicule le sage de Zétion, toujours jeune, toujours riche, toujours beau, toujours libre 2 ; à poursuivre de ses traits le prétendu bonheur des sectateurs d’Épicure \ Tous ses traités de polémique, en un mot, sont inspirés des usages de l’école; et sous cette forme de thèses et d’antithèses contradictoires, les plus grandes doctrines apparaissent comme hachées, émiettées. Cependant, de la confusion de ces discussions de détails jaillissent de larges traits de lumière. La psychologie d’Aristote et de Platon, celle des Épicuriens et des Stoïciens, analysées par morceaux, sans suite, sont rendues çà et là, avec un relief saisissant; Plutarque commente les uns, combat les autres, avec précision, avec finesse, avec profondeur. Et si l’on rapproche ces divers morceaux, malgré les incohérences , les enchevêtrements de raisonnement, les rédondances, malgré les lacunes, les imperfec-
\. Res corps de baguette des stoïciens, 1 à 4. — 2. Res paradoxes des stoïciens, 1. — 3. Contre Colotès.
tions de toutes sortes, leur ensemble constitue un fonds de science psychologique très -ferme, trèssensé et profondément humain.
Nous essayerons de dégager ce fonds et de le mettre en lumière.
Sous quelque nom que l’on désigne les différentes forces ou facultés de l’âme, ce qu’il importe de distinguer dans tout système psychologique, c’est la part qui est faite à chacune de ces forces essentielles, — intelligence, sensibilité, volonté; — soit qu’on les distingue l’une de l’autre, soit qu’on les confonde, soit enfin qu’on en répartisse inégalement l’action. Examinons donc la doctrine de Plutarque sur ces divers points, en lui empruntant le plus qu’il est possible la forme même de sa pensée.
Platon, dit-il, a vu, avec la dernière évidence, que l’âme du monde n’est pas un être simple et un, mais un être composé de l’être toujours le môme et de l’être changeant. Portion de l’âme du monde et comme l’âme du monde, l’âme humaine est simple dans sa substance, mais non dans ses affections. Elle comprend deux parties ou facultés : l’une intelligente et raisonnable, faite, par sa nature, pour diriger et gouverner; l’autre irraisonnable, déréglée, siège des passions et des erreurs, faite pour obéir. Cette dernière partie se subdivise elle-même en deux autres, dont l’une corporelle et soumise aux désirs du corps, est appelée la partie concupiscible, dont l’autre, quelquefois unie à la partie concupiscible, mais plus souvent docile à la raison à laquelle elle prête son aide, est nommée la partie irascible. Platon prouvait cette grande division de l’âme humaine par la résistance
que la passion oppose à la raison, une force en rébellion contre une autre' force ne pouvant pas être de la même nature qu’elle. Tels sont aussi les principes d’Aristote. Si, dans ses derniers ouvrages, il a confondu la partie irascible de l’âme avec la concupiscible, il n’a jamais varié sur ce point, que la partie irraisonnable, siège des passions, diffère essentiellement d*e la partie raisonnable, siège de la raison. Contrairement à cet enseignement des deux grands disciples de Socrate, les Stoïciens prétendaient que la passion et la raison ne sont point deux parties distinctes ; que l’âme humaine n’a rien en soi d’irraisonnable ; que c’est la raison seule qui est, et qui se porte vers (les objets opposés; en d’autres termes, que la passion n’est que la raison corrompue, dépravée, pervertie; que trompés parla rapidité avec laquelle l’aine passe d’un sentiment à un autre, nous ne considérons pas que c’est la même faculté qui subit ces sentiments opposés, la même qui désire et qui rétracte son désir, qui s’enhardit et qui a peur, qui se laisse séduire au mal et qui résiste ; qu’en un mot, les passions ne sont que des inclinations, des consentements, des mouvements impétueux de la raison \
A cette thèse des Stoïciens, Plutarque oppose énergiquement la doctrine de Platon. Ceux qui soutiennent que la passion n’esl pas distincte de la raison, répond-il, semblent ignorer que l’homme est un être double et composé ; du moins n’ont-ils reconnu que
De la vertu inoraie, 6 , 5, C; des notions du sens commun contre les stoïciens, 7 ; des contradictions des stoïciens, 9.
ri
cette composition qui résulte de l’union de l’aine et du corps, laquelle est trop frappante pour n’être pas sentie par tout le monde ; mais ils n’ont pas vu que Pâme elle -môme est, en quelque sorte, un composé de deux natures et que la partie irraisonnable est comme un second corps intimement uni à la partie raisonnable 1 . Si nette que fût celte profession de principes, Plutarque fait mieux que de l’énoncer avec force, il la développe. Les Stoïciens arguaient particulièrement de ce que, la faculté délibérante dans l’homme étant souvent partagée entre des avis différents, on n’a jamais contesté que c’est toujours la même faculté qui délibère. Plutarque n’v contredit point; mais il distingue* Ce qui fait la différence^ dit-il, c’est que dans les objets de spéculation pure, la raison n’est pas contrariée par la passion qui est indifférente à ces sortes de questions ; elle embrasse donc avec joie la vérité, dès qu’elle la découvre, et abandonne le mensonge, parce que c’est elle-même, et non une autre faculté, qui rejette son premier sentiment, pour en adopter un meilleur. Tout autrement en est-il, quand il s’agit de la lutte entre la passion et la i aison . La raison réprime la partie qui se soulève contre elle, ou bien c’est elle qui succombe. Mais comme elle ne peut ni vaincre, ni être vaincue sans éprouver quelques regrets, il y a division en elle, et c’est là qu’éclate la distinction des deux facultés*? D’ailleurs, ; ajoute-t-il, si la passion et la raison étaient une même chose, dès que nous aurions jugé qu’il nous faut aimer ou haïr quelqu’un, ce jugc-