De la vertu morale
ment serait toujours suivi de notre amour ou de notre haine; ce qui n’est point : les décisions de la raison trouvent la passion tantôt soumise et tantôt rebelle. Enfin, qui a jamais senti en soi celle brusque transformation de la raison en passion et de la passion en raison? Un homme cesse-t-il d’aimer, quand la raison lui prescrit de combattre son amour? N’est-il pas esclave de la passion, alors même que sa raison la combat? Et quand c’est la passion qui l’emporte, la raison ne lui fait-elle pas sentie son égarement? Ni la passion n’enlève à l’homme la raison, ni la raison ne le délivre de la passion. Prétendre quetla faculté supérieure de l’ûme humaine soit tantôt raison, tantôt passion, c’est comme si l’on disait que le chasseur et la bête ne sont pas deux êtres différents, mais un seul et même être, qui, par une métamorphose soudaine, devient tour à tour le chasseur et la bête 1 .
Mais comment expliquer cette sorte de dualité dans un seul et même être, et quel est le rapport qui unit entre elles les deux parties de l’âme? Plutarque, après avoir fortement constaté la distinction de la raison et de la passion, ne raisonne pas moins solidement sur leur coexistence et sur la subordination de l’une à l’autre. Ceux qui s’étonnent, dit-il, que la partie irraisonnable obéisse à la partie raisonnable, ne se rendent point compte de la toute-puissance, insinuante et persuasive, de la raison. Les esprits, les nerfs, les os, et tous les autres éléments de notre corps, ne sont-ils pas privés d’intelligence? Cependant à peine la raison, tirant, pour ainsi dire, les rênes, a donné