‹ De la morale de PlutarqueChapitre 18 sur 91 · De la vertu morale · texte numérisé non relu

De la vertu morale

cessaires à l'activité de l’âme. Les étouffer, c’est briser son énergie 1 . Tel le pilote au milieu des mers, quand tous les vents sont tombés. La colère modérée est l’aiguillon du courage, la haine du mal est le levain de la justice. Peut-on séparer l’indulgence de l’amitié, la sympathie, la compassion, de l’esprit de sociabilité? Faut-il bannir l'amour, parce qu’il y a des amours déraisonnables, ou proscrire tout désir à cause de la cupidité ? C’est vouloir défendre de courir, de tirer de l’arc ou de chanter, parce qu’il y a des gens qui tombent, qui manquent le but, qui chantent faux. Un instituteur Lacédémonien disait qu’il ferait en sorte que son élève se plût aux choses honnêtes, et vît a\£C peine tout ce qui serait malhonnête. Le maniement des passions, leur direction sage est l’objet et la fin de l’éducation 1 .

De ce principe, Plutarque fait sortir la définition qu’il donne de la vertu. La vertu, pour notre moraliste, consiste dans un juste milieu également éloigné des deux excès. Sans doute, toutes les vertus ne résident pas dans ce juste milieu. Plutarque distingue ici la raison contemplative et la raison active. La sagesse, forme de la raison contemplative, trouve en elle-même sa perfection. Mais la vertu morale ou vertu active, qui ne peut se produire que par le concours de la raison et des passions, Plutarque ne la conçoit pas hors du juste milieu. A la raison contemplative appartient d’envisager les idées absolues ; le

i. De la vertu morale, 3, 4, 8 à 12 ; de la curiosité, 1 ; De la fausse honte, 1; Du flatteur et de l’ami, 25; des notions du sens commun contre les stoïciens, 10, Cf. 4, 5, 9, 12, des contradictions des stoïciens, 13, 15, 19, 25, 30.

propre de la raison active est de contenir les passions dans les limites du bien moral. Quand la crainte ou la paresse affaiblissent l’attrait qui nqus portait au bien, c’est à la raison active de ranimer la puissance de cet attrait; est-il au contraire devenu trop vif, c’està la raison active de l’amortir et de ramener l’àme au juste-milieu. Le juste-milieu est le point exact où l’âme humaine, se plaçant à égale distance du défaut et de l’excès, de ce qui serait en deçà du devoir et de ce qui irait au delà, applique à l’action l’énergie de la passion éclairée et réglée par la raison. Par exemple, le courage est une vertu moyenne entre l’audace et la lâcheté, la libéralité, entre la prodigalité et l’avarice ; la douceur, entre la faiblesse et la cruauté 1 .

Ainsi, non-seulement Plutarque distingue nettement la passion de la raison, mais, en soumettant la passion à la raison, il lui fait avec précision sa part d’activité nécessaire, il détermine exactement le but où son action doit tendre. Reste la question de savoir si la raison suffit à imprimer à l âme cette direction, en d’autres termes, si la volonté intervient et suivant quelle mesure elle doit intervenir dans les rapports de l’intelligence et de la sensibilité. La doctrine de Plutarque sur ce point n’est pas moins claire que sur les deux autres. On peut distinguer dans l’âme, dit-il 2 , trois choses : la puissance, la passion et l’habitude. La . puissance est le principe et comme la matière de la passion, tel le penchant à la colère, à la honte, à l’audace. La passion est le mouvement actuel de la puis-

1. De la vertu morale, 6. — 2. Ibid., 4. Cf. De l’utilité des enne-

mis, 3, 8.

sance, telles la colère, la honte, l’audace. L’habitude est la force que l’exercice fréquent donne à la puissance, et qui fait le vice ou la vertu, selon la direction donnée à la passion. Or qui crée l’habitude? la volonté incessamment appliquée au gouvernement de l’ame 1 . Ce n’est pas sur l’heure, ce n’est pas en un jour, qu’on peut espérer de vaincre la passion. Les obstacles qu’on lui oppose dans le moment, ne font qu’en comprimer l’explosion. Telles les odeurs fortes qu’on donne à respirer aux épileptiques; elles calment l’accès, elles ne guérissent point le mal ; ce sont des palliatifs, non des remèdes. Ceux qui veulent se préserver des vices, disait Musonius, doivent nuit et jour travailler à s’en corriger 2 . Tous les conseils de Plutarque ne sont quo le développement de cette maxime. Pour lui, il n’est pas de petits efforts, de petites pratiques, de petites vertus, chaque effort contribuant à former dans l’âme l’habitude, qui est à ses yeux comme une seconde nourrice, l’habitude qui crée les mœurs. C’est par l habitude, produit du concert de la raison, de la passion et de la volonté, qu’il entend que l’âme arrive à ce juste-milieu où il a placé la vertu morale. Par là il se sépare, nous le savons, de Platon, son maître, qui avait commencé par identifier la volonté à la raison, et il se rapproche d’Aristote. Mais il ne combat Platon qu'avec une respectueuse réserve. Platon, d’ailleurs, avait lui-même reconnu son erreur dans les Lois. Ce que Plutarque a en vue, ici comme dans le reste de sa discussion, c’est le système des Stoïciens et des Épicuriens. Exagérant l’idée de Platon, les

1. De la vertu morale, 4. — 2. Des moyens de réprimer la colère, 2,

Stoïciens en étaient arrivés à retrancher de la vie, pour les jeter dans l’abîme des choses indifférentes, tous les agréments de la vie : honneur, beauté, richesse, santé; à faire de la vertu un idéal inaccessible; à considérer toutes les fautes comme égales, toute faute étant l’effet d’une passion, et toute passion étant mauvaise; à ne reconnaître dans le bien aucun degré. Plutarque argumente contre eux avec véhémence. Cet anéantissement de l’effort, cette négation du progrès dans la vertu lui paraissent contraires à l'évidence *. Vous prétendez, dit-il à Chrysippe, qu’il en est de ceux qui sont entrés dans le chemin de la sagesse, comme de l’aveugle dont les yeux s’ouvrent à la lumière, comme du naufragé qui nage vers la terre? L’aveugle, tant qu’il n’a pas recouvré la vue, vit dans les ténèbres; tant que le naufragé n’a pas atteint le rivage, il est en danger de mort: de même, celui-là est tout entier plongé dans le mal qui ne s’est pas encore élevé au bien. Mais quoi! n’est-ce rien que de commencer à y voir clair? n’est-ce rien que d’approcher du port? — Vous prétendez qu’il n’y a de bien réel pour le sage que la vertu. Soit, mais ce bien, qu’en faites-vous? Il y a chez les Éthiopiens un peuple où un chien est roi ; à ce titre, tous les honneurs lui sont prodigués , mais c’est le peuple qui exerce effectivement le pouvoir. Ainsi en est-il de la vertu chez vous : vous lui rendez, comme au souverain, comme au seul et unique bien, toute espèce d’hommages ; cependant vous raisonnez, vous philoso-

1 . Des notions du sens commun contre les stoïciens, 30. Cf. 4, 5, O, 7. 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14; des Contradictions des stoïciens, 10, 15, 15, 17, 19, 21, 25, 26, 28, 50; de la Vertu morale, 8 à 12.

phez, vous vivez, vous mourez comme tout le monde, avec et d’après les choses indifférentes. Bien plus, chez ce peuple d’Éthiopie, le chien demeure sur son trône, entouré de respect, inviolable; personne ne songe à le tuer; vous, vous faites bon marché de la vertu, et vous la sacrifiez pour conserver la santé et ' les richesses. — De leur côté, les Épicuriens anéantissaient la volonté et la raison dans les sensations *, raillaient toutes les règles divines et humaines, et faisaient consister la vie honnête dans la pratique d’une vertu qui ne coûtait aucune peine. Plutarque les relève avec non moins de vigueur que les Stoïciens. Il fait remonter de Colotès à Épicure, du disciple au maître, la responsabilité des erreurs de l’école. Il met en lumière les inconséquences et les désordres d’une vertu que les lumières de la raison n’éclairent pas, que ne règle pas le frein de la volonté. Il démontre enfi n qu’on ne peut vivre, môme agréablement, en suivant une doctrine qui rejette systématiquement tout ce qui fait la grandeur de Pâme humaine*.

Pour lui, en un mot, la raison et la passion sont deux puissances solidaires et distinctes, deux puissances également nécessaires, dont l’une doit avoir empire sur l’autre, mais de façon à régler son essor, non à le détruire; pour lui, la vertu est chose qui s’apprend par l’exercice de la volonté concourant avec la raison à ramener les passions dans un juste milieu ; pour lui enfin, l’éducation de l’âme est le prix de l’ef-

1. Kpirtpiv. t f,s ocÏYiOtlaç, rài D5$ )oyoç «tt» tcjv ouvO -

ijffîwv Y l p 7 r l ~u.t. Cf. Cicéron. De' nalura Deorum, I, 25, Epicurus omnes sensus veri nuntios dixit esse. — 2. On ne peut vivre, même agréablement, en suivant la doctrine d'Épicure, 2, 3, 4; Cf. contre Colotès, 1 à 8.

fort, effort généreux où le progrès répond visiblement au travail de chaque jour.

Libre et responsable, l’homme tire de celte liberté môme sa règle, sa force, sa noblesse. Il n’est pas de moraliste qui concède, moins que Plutarque, au fatalisme. Ses premiers discours, œuvres de jeunesse, emphatiques et déclamatoires, mais inspirées d’un sentiment élevé, sont une sorte de protestation contre ce que le vulgaire appelle les faveurs de la fortune, au profit du courage, de la sagesse, de la justice, en un mot de la vertu l . Il avait fait un traité spécial, dont l’esquisse seule nous est restée, dans lequel il démontrait que la vertu est le fruit de l’enseignement, et qu’on apprend à l’âme humaine à pratiquer le bien par un effort de la volonté, comme on forme les membres à marcher, à danser, à se mouvoir en tous sens, par un exercice réglé 2 * . Dans un fragment, nous voyons qu’il mettait aux prises le vice et la fortune, en refusant d'imputer à la fortune ce qui était l’effet du vice, c’est-à-dire d’une défaillance réfléchie, consentie, ou du moins non combattue, de la raison 5 . Un autre fragment nous le montre cherchant à prouver que l’âme seule est le plus souvent et la cause et la maîtresse des affections du corps 4 . Partout il semble comme atténuer avec intention les maladies du corps, pour faire plus vivement ressortir les maladies qu’il appelle énergiquement les dépravations volontaires de l’âme. « 0 homme!

1 . Sur la fortune des Romains; Sur la fortune ou la vertu d’Alexandre.

— 2. La valeur et le fruit de l’enseignement, I. — 3. Si le vice suffit

pour rendre l’homme malheureux. — 4. Si la crainte et le désir

sont des affections de l’âme ou du corps.

s’écrie-t-il éloquemment, ton corps est sujet à bien des affections accidentelles ou naturelles ; mais ouvre ton cœur, et tu y trouveras un dépôt, ou, selon l’expression de Démocrite, un trésor de maux qui jaillissent de sa dépravation, source profonde de passions et de vices 1 . » Que les maladies tiennent au corps ou à Pâme, il en fait retomber la responsabilité sur la raison et la volonté, qui n’ont pas su les prévenir ou les guérir. Il n’admet pas qu’un vice soit incurable. Il se plaît à mettre en lumière, dans le détail, l’action féconde ôt sûre de la médecine de l’âme. Un de ses meilleurs ouvrages est celui où il fait toucher du doigt au jeune homme chacun des progrès qu’il a accomplis sur lui-même, où il excite dans son âme, à chaque amélioration constatée, le sentiment d’une responsabilité nouvelle 2 * . Enfin, sur les effets de la responsabilité morale après la mort, y a-t-il, chez aucun écrivain de l’antiquité païenne, des pages plus pénétrantes et plus fortes, que celles, où il nous représente l’homme puni de ses fautes par les peines infligées à ses descendants et assistant à leur supplice 5 ?

Quand on envisage Plutarque sous cet aspect , il ne semble donc pas que ce soit à tort que Bossuet le cite , bien plus, le combat , comme un philosophe grave. Adversaire des épicuriens et des stoïciens , défendant contre eux la psychologie de Platon, et corrigeant Platon avec Aristote, Plutarque, en effet, par cette exacte intelligence des lois de

1. Quelles maladies sont plus dangereuses de celles du corps ou de

celles de l’âme, l. — ‘2. Sur les moyens do connaître les progrès

qu’on fait dans In vérin. — 5. Des delais de la justice divine.

l’àme humaine, par cette judicieuse interprétation du rôle complexe des facultés qui en constituent la vie une et diverse, mérite le titre de philosophe. Aux éléments de science psychologique répandus dans tous ses traités, il n’a manqué que la coordination, le lien, pour former un système qui justifiât le rang auquel l’enthousiasme de ses biographes de la Renaissance l’a trop facilement élevé.

Mais c’est précisément cette coordination qu’il n’a point voulu donner à son enseignement, sinon à sa pensée. Directeur de conscience, professeur de sagesse, tel il a pris son rôle, tel il s’y tient. Toutes ses observations psychologiques se sont fondues , pour ainsi, dire, en prescriptions, et toutes ses prescriptions en leçons familières. De loin, et par le même effet du prestige de la légende attachée à son histoire, on se représente volontiers l’auteur des Parallèles l’auréole au front , au milieu des grands hommes auxquels il a rendu la vie. Ni la conception vaste , sans doute , ni l’essor puissant ne lui manquent 1 ; parfois son imagination le transporte : il a , comme dit Montaigne , l’âme égale à ses héros. Mais ce n’est point là son allure naturelle; et d’ordinaire, ce sont plutôt scs héros qu’il fait descendre jusqu’à lui. Rien de plus modeste que le frontispice des monuments qu’il consacre, dans ses biographies, aux plus grands et aux meil-

1. Voir le traité De la fortune des Romains, § 13, où il se demande ce qu’aurait pu produire un conflit entre les Romains et le conquérant de l’Asie, si le fils de Philippe eût dirigé ses armes ver* l’Occident; voir aussi les Vies d’Alexandre, de César, de Pyrrhus, de Pompée.

leurs d’entre eux l . Ce contraste de la simplicité du ton et de la grandeur des choses est plus frappant encore dans les Traités. Des exemples les plus imposants de l’histoire, le moraliste passe, sans transition, aux images les plus vulgaires de la vie domestique. De grands souvenirs traversent et illuminent sa pensée; mais ce sont les choses de tous les jours qui la remplissent. Les comparaisons d’un écrivain marquent d’ordinaire assez exactement les habitudes de son esprit. Celles de Plutarque sont empruntées pour la plupart aux pratiques du ménage, aux règles de l’éducation des jeunes gens ou de l’administration d’une petite cité, aux mœurs des animaux domestiques. Là où un champ plus large s’ouvre naturellement devant lui, on sent qu’il pourrait se donner carrière; mais il se contient. Il lui suffît d’appliquer aux besoins de ceux qui l'entourent les conseils que lui suggèrent ses observations, se.V lectures et son jugement. Il a par excellence ce bon sens qui, selon l’expression de Vauvenargues, « consiste à voir les objets dans la proportion qu’ils ont avec notre nature ou notre condition. »

Dans le cercle où il a vécu, pour rendre les seivices dont il aimait à s’imposer le devoir, tout le ramenait aux grandes et modestes vérités d’expérience. Depuis longtemps , nous dit-il 2 , la Pythie avait du baisser le ton, afin de se faire entendre de ceux qui l’interrogeaient. «• Pouvait-elle, en effet, quand il n’v avait plus de séditions, plus de tyrannies, plus de ces maladies particulières à la Grèce

1. Vie de Démosthène, 1; de Paul-Émile, 3, etc. — 2. Des Oracles n vers, 28; Cf. des Contradictions .des stoïciens, 50. ?

qui demandaient jadis des remèdes exceptionnels et puissants, quand les questions qu’on lui adressait revenaient toutes à ces questions d’intérêt privé : faut-il me marier? faut-il placer mon argent? faut-il faire le négoce? laut-il m’engager dans telle ou telle affaire?... quand les consultations des villes ellesmêmes portaient sur l’abondance de la prochaine récolte ou sur l’état futur de la santé publique, pouvait-elle convenablement s’étudier à tourner des vers, à façonner des périphrases, pour enfler et parer la réponse de l’oracle? » Comme la Pythie, dont il aimait à interpréter la pensée, Plutarque a le bon goût de répondre simplement aux questions simples qu’on lui pose. Sachons-lui gré de cette simplicité, et prenons-le tel qu’il se donne, fort éloigné de toute prétention d’ouvrir à la philosophie une voie nouvelle, et répandant au jour le jour autour de lui, non sans grandeur, les trésors infinis de sa science psychologique. Père de famille dévoué et heureux, magistrat honoré, grand prêtre infatigable, c’est à ses enfants, à ses concitoyens, à ses dieux, qu’il a consacré ses lumières et sa vie; suivons-le où il nous mène, loin des charges de cour et des amitiés illustres qu’on lui a prêtées, dans la famille, dans la cité, dans le temple : c’est là qu’on peut espérer le connaître et qu’il convient de le juger.

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