‹ De la morale de PlutarqueChapitre 20 sur 91 · De L Amour, 21; Préceptes de mariage · texte numérisé non relu

De L Amour, 21; Préceptes de mariage

nomène. « Autrefois, on citait, comme des exceptions coupables, les exempiles de haine entre frères; on les mettait au théâtre, on en faisait des tragédies : aujourd’hui, on en pourrait faire sur le sentiment contraire : l’amour de deux frères cause autant de surprise, que jadis la rencontre de ces molionides dont les deux Corps étaient, dit-on, étroitement unis... On nourrit des chiens dangereux, des chevaux, des loups-cerviers, des chats, des singes, des lions, on en fait sa société, ses délices, et on ne pardonnerait pas à un frère sa colère, son ignorance ou son ambition... On donne à la première venue des terres ou des maisons, et on s’arrache les lambeaux de l’héritage paternel, comme, à la guerre, on fait le butin : tels Chariclès et Àntiochus d’Opunte qui, dans le partage d’une succession, brisèrent un vase et déchirèrent un habit, pour en emporter chacun un morceau ; tel Zénon qui, après avoir dissipé une grande partie du patrimoine commun, vola son frère Arthénodore sur la part que celui-ci avait bien voulu lui laisser de son bien propre 1 ... » Le sentiment de l’amitié n’a pas moins dégénéré. « Il n’y a plus que des amitiés de table, de jeu et de débauche. On aime ses amis pour soi, non pour eux, pour l’intérêt qu’on lire de leurs avantages de naissance -ou de fortune, non pour celui qu’on prend au progrès de leur vertu ; on profite de leurs faiblesses et de leurs vices, au lieu de les aider à se corriger 2 . » D’autre part, T éducation des enfants serait dirigée av,ec mollesse et présomption. Toutes les vertus de fa-

I. De l’Amour fraternel, 1,8, 11. — 2. Du Grand nombre des amis, 3. 0.

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mille, en «un mot, seraient méconnues ou négligées.

Ce n’est pas, en général, le défaut des moralistes de tlatter la société qu’ils se proposent de réformer. Plutarque, si discret qu’il soit, ne pouvait se dispenser de laisser entendre que ses conseils n’étaient pas superflus. Toutefois, si nous avons dû condenser ici ses regrets, en réalité, ils se perdent dans l’en- . semble des préceptes dont ils sont l’occasion. Entrons donc dans l’analyse de ces préceptes. C’est de là que nous pouvons tirer les lumières les plus sûres.

« La prêtresse Cérès, » écrivait-il à deux jeunes époux, tous deux ses anciens élèves, « vous a, con- . formément à la loi du pays, enfermés dans la chambre nuptiale; laissez-moi, à, mon tour, me mêlant à la fête, vous adresser, suivant l’esprit de cette loi, des conseils propres à cimenter votre union. La morale, dans cette multitude de règles qu’elle donne aux hommes, en a de particulières pour le mariage, et qui ne sont point les moins importantes. J’ai donc recueilli les différents préceptes que vous avez reçus de moi, lorsque je vous enseignais la philosophie, et je les ai réunis sous quelques articles assez courts et par là même faciles à résumer. Je vous les envoie à tous deux comme un présent commun, après avoir d’abord prié les Muses d’accompagner Vénus auprès de vous et delà seconder 1 . » Nous supposerons que, non content de dicter au jeune couple les règles des devoirs et des sentiments qui doivent

1 Préceptes de mariage, I.

les attacher l’un à l’autre, il les éclaire sur la conduite à tenir envers tous ceux auxquels il a fait une place au foyer domestique : parents, amis, serviteurs, enfants: nous essaverons de donner ainsi une idée de

ce que pouvait être une famille païenne, au premier siècle de 1ère chrétienne.

Plutarque a-t-il connu le sentiment de l’amour? A lire quelques-unes des pages du Dialogue qu’il a consacré à en analyser le caractère, on ne serait pas sans raison pour le croire. De son temps encore, on contestait, dans les écoles, que la femme fût capable et digne d’inspirer à l’homme une passion véritable. « Oui, disait-on, l’union conjugale est nécessaire à la propagation de l’espèce, et les législateurs font bien d en exalter l’excellence aux yeux de.la foule;... mais d’amour vrai, il n’en existe môme pas l’ombre dans le gynécée : l’homme n’a pas plus d’amour pour la femme, que n’en a la mouche pour le lait, l’abeille pour le miel, l’engraisseur ou le cuisinier pour les veaux et les oiseaux qu’il tient enfermés dans quelque coin obscur, afin de les faire profiter... » Ce grossier langage blessait Plutarque. Il refuse de reconnaître l’amour dans « la passion contre nature, fille des ténèbres et du désordre, née d’hier et qui s’est clandestinement glissée dans les gymnases ; » et il prend la défense de la femme avec une éloquente vivacité. « Quoi donc , dit-il, il n’est personne qui ne soit d’accord sur ce point, que la beauté est la fleur de la vertu, et les femmes qui portent cette fleur précieuse ne produiraient pas la vertu qui en est le fruit? Qu’elles ne possèdent pas certaines qualités, la ma-

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gnanimité, la justice, au même degré, ni de la même façon que les hommes, il est vrai; toujours est-il qu’elles les possèdent... Quant à l’amour, c’est précisément le don qui leur est propre; et cette tendresse d’àme est encore relevée chez elles par l’attrait du visage, par la douceur de la parole, par la grâce caressante, par la sensibilité plus vive dont les a douées la nature’. » On le voit, Plutarque ne paraît étranger à aucun des sentiments délicats de l’amour. Ailleurs, s’inspirant des plus belles pages de Platon et 'de Ménandre, il décrit, non sans charme, les troubles profonds, les secrètes tortures, la force indélébile de la passion ; et transporté par ces pensées jusque dans les régions sereines où l’amour n’est plus que la chaste confusion de deux âmes, il le dépeint purifiant le cœur même des courtisanes. Comment oublier enfin la gracieuse anecdote qui nous le montre lui-même allant, quelque temps après son mariage, dans le temple de Thespie, offrir avec sa femme, pour sceller leur union, un sacrifice à l’Amour*?

Toutefois, ce n’est pas sous le riant aspect du plus tendre des sentiments que Plutarque fait envisager le mariage à ses élèves. Sur le seuil de la chambre nuptiale, l’occasion était belle de faire briller devant des imaginations s’ouvrant à la vie toutes les illusions du bonheur que l’on rêve à vingt ans. Plutarque, sans doute, n’en détourne pas les regards de Pollianus et d’Eurydice. Mais la pensée du sage moraliste est préoccupée d’un plus sévère objet. Lien

4. De l’Amour, 4, 5, 17, 22, 23, 25. Cf. Des Vertus des femmes; Apophtliegmes des Lacédémoniennes. — 2. De l’Amour. 2, 18, 19, 20; Fragments sur l’Amour, ses effets et sa nature.

naturel et doux entre tous 1 * * 4 , lien vers lequel il faut, dit-il, incliner tous ceux qu’on aime*, le mariage est surtout , à ses yeux, l’engagement le plus austère, et c’est par le sentiment du devoir qu’il voudrait enchaîner l’un à l’autre les jeunes époux.

L’égalité morale du mari et de la femme fondée sur la réciprocité du dévoûment, tel est le point de départ de ses conseils, a Comme des nœuds tirent leur % force de ce qu'ils s’enlacent l’un dans l’autre, dit-il, ainsi l’union conjugale se fortifie par le concert des .âmes. Les médecins prétendent que, dans les coups que l’on reçoit, il y a répercussion de la gauche à la droite; de môme, la femme doit ressentir tout ce ' que ressent son mari, et inversement.... Les anciens plaçaient les statues de Mercure auprès de celles de Vénus, dit-il ailleurs, pour faire entendre que les joies du mariage ont besoin du secours de l’éloquence.

Ils y joignaient celles des grâces, pour enseigner aux époux qu’ils ne doivent rien obtenir l’un de l’autre par les querelles et les disputes, mais par la seule persuasion 3 . » C’est en vue de créer et de maintenir • cette sympathie absolue 4 , qu’il trace à ses pupilles la règle de leurs mutuelles obligations.

S’adressant d’abord plus particulièrement à la femme, il commence par l’affermir d’ime main délicate contre les premières difficultés du mariage 5 . Une des plus graves, il l’en prévient, c’est l’ingérence de sa belle-mère dans son ménage; mais il lui mon-

1. De l’Amour, 31. — 2. De l’Amour fraternel, 21. — 3. Préceptes de

mariage, 2 à 12, 20, 34, 42, 44 à 46; Cf. de l'Amour, 9, 21, 23, 24. —

4. Préceptes de mariage, 20. — 5. Ibid., 2, 35, 36 ; Cf. de l’Amour,

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tre que, par certaines habiletés de bon aloi, en témoignant à la mère, et, en général, aux parents de son mari, plus d’égards, plus de confiance même qu’aux siens propres, elle triomphera aisément d’une jalousie dont le fond, après lout, est respectable 1 . Quant à son mari, pour gagner et s’assurer son amour, il veut que, dès le premier jour, elle ne compte que sur la séduction de ses qualités. Or, à ses yeux, les premières qualités d’une femme, c’est la subordination, la simplicité et l’oubli de soi. « Vouloir mener son mari, dit-il, et l’efféminer pour en être le maître, plutôt que de lui obéir sagement, c’est faire comme ceux qui aimeraient mieux conduire un aveugle que de suivre un homme muni de ses dçux yeux et sachant son chemin 2 ... Dans un concert. où deux voix se marient, c’est la voix grave qui domine; de môme, dans un ménage bien réglé, tout se fait d’un commun accord entre le mari et la femme, mais sous la direction et par le conseil du mari 3 ... Le mélange du vin et de l’eau, lors môme que l’eau est en quantité plus grande , conserve le nom de vin 4 ... Une femme s’honore par son obéissance. Sa gloire et sa force sont dans sa simplicité 5 . La Vénus d’Élide foulait aux pieds une tortue pour signifier qu’une mère de famille doit se tenir dans la maison , ne point chercher à briller au dehors, n’avoir d’autres amis, d’autres dieux que son mari, et ne pas trouver mauvais si, comme un joueur de flûte, elle] ne se fait en-

1. Préceptes de mariage, 22 à] 26. — 2. Ibid., 6; Cf. 5, II. —

Z. Ibid., 32; Cf. 9, 11. — 4. Ibid., 20. — 5. Ibid., 33.

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de famille rejetlera les ornements frivoles, mais elle s’attachera à charmer son mari par l’agrément de sofa commerce et par l’amabilité de son caractère 1 . »

Les obligations de la femme, telles que Plutarque les établit, sont donc étroites et délicates; elles la placent nettement sous la dépendance du mari; mais cette dépendance n’est point sans réserves pour sa dignité, ni sans garanties pour son bonheur.

Remarquons d'abord qu’en plaçant l'oubli de soi au premier rang parmi les qualités que l’épouse doit apporter dans le ménage, Plutarque ne croit pas lui attribuer la plus mauvaise part. « Dans le mariage, dit-il, reprenant le mot d’Aristote sur l’amitié, c’est un plus grand bonheur d’aimer que d’être aimé 2 . » Ce qui rétablit, au surplus, celte égalité morale qu’il a posée en principe, c’est que, rendant le mari responsable des troubles du ménage 3 * , il entend qu’il donne l’exemple de toutes les vertus*, qu’il n’use qu’avec douceur de son autorité 5 * , qu’il" s’interdise à lui-même le luxe, vaisselle dorée, chevaux et mules " richement caparaçonnés®, qu’il respecte la pudeur de sa femme 7 , qu’il partage avec elle tout ce qu’il possède de meilleur, qu’il la fasse participer même à son instruction, à sa sagesse 8 . Plutarque avait écrit un traité spécial sur l’éducation des femmes 9 ; et nous voyons qu’il ne craignait de les initier à aucune des connaissances, mathématiques, astronomie, philoso-

1. Préceptes de mariage, 1; Cf. 32, 27, 28, 29. — 2. To yàp ipï*

èv yot/iû) tou ipx-jOx t fxsï Çov àya. 06 v icrri (de l’Amour, 23). — 3. Pré-

ceptes de mariage, 11, 20 ; Cf. de l’Amour, 9. — 4. Préceptes de ma-

riage, 8, 12, 33. — 5 Ibid., 15, 21. — 6. Ibid., 48. — 7. Ibid., 17,

42, 44, 47, 48. — 8. Ibid., 10; Cf. B, 13, 16, 42, 47. — 9. Slobée,

Florileg ., XVIII, etc. V. Didot, Fragments , 22.

phie 1 , qui pouvaient élever leur pensée au niveau de celle de l’homme. Pour mieux assurer à l’épouse celte place aimée et respectée qu’il lui fait dans la famille 2 , non-seulement il veut que, donnant à tous ceux qu’elle a portés dans son sein la première nourriture, elle soit « tout à fait, » suivant l’heureuse expression d’un de ses disciples, « la mère de ses enfants 3 : » mais des soins du corps, il étend sa sollicitude à la direction de l’intelligence; il l’associe à l’œuvre, délicate entre toutes, de l’éducation. Véritable intimité de cœur et d’esprit, que l’honnête et aimable moraliste ne propose pas comme un idéal, mais comme la règle, accessible à tous, de la vie domestique. C’est dans l’accomplissement de' ces communs devoirs et dans la commune satisfaction qui en est la récompense, qu’il nous montre le bonheur conjugal « se perpétuant, toujours nouveau, toujours jeune, sous les rides et les cheveux blancs, jusqu’aux portes du tombeau*. » On ne saurait présenter, sous une forme tout à la fois plus délicate et plus sûre, un plus solide et plus charmant tableau.

L’union conjugale établie sur cette base, Plutarque forme tout autour comme un rempart de tendresse et de dévouement, avec les parents, les amis et les serviteurs.

Et d’abord, bien loin de rompre les habitudes d’affection qui attachent chacun des jeunes époux, le

L Préceptes de mariage, 48. — 2. Lettre à Timoxène, 5. — 3. Aulu- Gelle, Nuits attiques, XII, 1 : ... « Sine eam totam integram esse matrem tilii sui, » dit Favorinus à la mère d’une jeune femme qui voulait détourner sa fille de nourrir son enfant. — 4. De l’Amour, 24. CT., dans Stobée, Floril., LXIX, 23, un fragment attribué à Plutarque.

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mari particulièrement, à sa propre famille, il en fait ressortir les avantages, il voudrait en resserrer les liens sacrés 1 .

« De tous les trésors que les parents peuvent léguer à leurs enfants, dit-il, il n’en est pas de plus précieux qu’un frère : c’est un ami donné par la nature, un ami que nul ne supplée, qu’une fois perdu, nul ne remplace... Le devin d’Arcadie, dont parle Hérodote, fut obligé de se faire un pied de bois à la place de celui qui lui avait été coupé : un frère qui, brouillé avec son frère, va chercher, sur la place publique ou au gymnase, un étranger qui lui en tienne lieu, ressemble à un homme qui se couperait volontairement un membre vivant pour s’en donner un postiche *. »

Qu’il se trouve de mauvais frères; que, trop souvent, les inimitiés fraternelles soient implacables, il ne l’ignore pas 5 : mais il n’est point, à son sens, de fâcheux sentiments qui ne cèdent à la persévérance des témoignages d’une affection sincère. Ce qu’il conseille, pour arriver à ce but, c’est que, dès l’enfance, les frères s’accoutument à se ménager, à se soutenir les uns les autres auprès de leurs parents toujours disposés à pardonner, sur ce point, quelque ruse de tendresse, quelque honnête mensonge 4 . Le moment venu de partager la succession paternelle, partage qui, trop souvent, suivant l’expression de Montaigne 5 , « destrempe et relasche cette soudure fraternelle, » il les adjure de laisser, en commun, s’il est possible, la jouissance des

1. De l’Amour fraternel, 5. — 2. Ibid., 2, 5. Cf. 4 à 7. — 5. Ibid., 8. — 4. De l’Amour fraternel, 9, 10. — 5. Essais, I, 27

biens héréditaires, ou de rester, du moins, fidèlement unis 1 * . De tous les ferments de discorde, le plus actif, il le sait, c’est la jalousie ; et l'inégalité, qui est la source la plus commune de la jalousie, est chose impossible à empêcher absolument*. Parvînt-on à assurer entre deux frères l égalité de la fortune, comment établir celle de l’intelligence et de Page 3 ? Mais pour atténuer le sentiment de ces différences inévitables, Flutarque compte sur les bons procédés d’une loyauté réciproque et d'une mutuelle condescendance. « Êtes -vous le mieux doué par la nature, dit-il, faites, pour ainsi dire, participer votre frère à cette supériorité, en relevant chez lui, avec une bonne grâce affectueuse, les qualités qui lui sont propres 4 ;... ayez l’air de ne jamais agir, sans l’attendre ou le consulter;... donnez-lui délicatement à entendre, qu’entre les doigts de la main, celui qui ne touche pas les cordes de l’instrument n’est pas pour cela moins utile que les autres et que chacun fait son office... Êtes-vous le plus jeune, soyez pour votre aîné plein d’égards et d’attentions 5 ... Point de querelles surtout : les petites mésintelligences engendrent les grandes discordes. On s’échauffe d’abord pour des combats de cailles ou de coqs, pour des chiens ou des chevaux, et bientôt les différends naissent sur de plus grands objets 6 ... Un dissentiment sérieux vient-il à éclater : hâtez-vous d’y mettre fin, et s'il s’est produit de part ou d’autre quelque offense, souvenez-vous qu’il n’y a pas moins

1. De l'Amour fraternel, 11. — 2. Ibid., 12 et 19. — 3. Ibid., 15,

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