‹ De la morale de PlutarqueChapitre 22 sur 91 · Ibid., 19, 21. — 5. Ibid., 2. — 6. Ibid · texte numérisé non relu

Ibid., 19, 21. — 5. Ibid., 2. — 6. Ibid

connus dans leur enfance : peuvent-ils donc les voir avec indifférence se haïr, s’outrager, ne chercher (ju a se nuire? Au contraire , lorsque deux frères s’aiment sincèrement, lorsque, séparés de corps, ils ne font qu’un par le cœur, et mettent tout en commun, affections, travaux, plaisirs, projets; alors, ils assurent à leurs parents 'la plus heureuse des vieillesses; car il n’est point de père qui aime la science, les honneurs et les richesses autant qu’il chérit ses enfants; il n’en est point qui n’ait moins de plaisir à les voir éloquents, riches et élevés en dignité qu’unis entre eux par une affection véritable 1 . » Poussant plus loin encore le développement de cetle pensée généreuse : « Manquer d’alfection pour un frère, dit-il, c’est manquer de respec t à ceux qui lui ont donné le jour, et le mépris de l’autorité paternelle est une impiété*. » Sentiment remarquable par son énergie tempérée de tendresse, et où l’on retrouve, confirmé par une inspiration du cœur, le principe toujours respecté de la religion antique, qui tenait unis autour du môme foyer, par la communauté des sacrifices, du culte et de la sépulture, tous les membres d’une môme famille 3 .

Bien qu'occupanjt dans l’ordre des affections un rang inférieur au frère, l’ami, frère choisi par le cœur et volontairement ajouté, pour ainsi dire, à la famille, n’est pas, aux yeux de notre moraliste, d’une moindre assistance pour le bonheur du foyer domestique 4 . « Le but de l’amitié, dit-il avec une

1. De l’Amour fraternel, 5. Cf. 4, 6,9,10. — 2. Ibid., 4. — 3. Ibid., 7. Cf. Fustel de Coulanges, la Cité antique , liv. II. — 4. De l’Amour fraternel, 20. Cf. 5, 14.

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vigueur familière, dans le Traité intitulé Du grand nombre des amis , « c’est d’enchaîner, de coller, en quelque sorte, les cœurs l’un à l’autre, comme on voit, selon le mot d’Empédocle, le lait coaguler en se caillant 1 . »

Partant de celte définition, Plutarque n’admet point, en principe, qu’il soit possible d’avoir un grand nombre d’amis. Les grandes amitiés dont nous parle l’histoire étaient un couple, répète-t-il après Aristote et Platon, et le titre d’autre soi-même qu’on donne à un ami, suppose que, dans l’amitié, on n’est pas plus de deux. Pour acquérir des amis, d’ailleurs, ajoute-t-il, il faut être riche de bienveillance et de vertu, et c’est une monnaie rare. De plus, qui ne sait que toute affection qui se dissémine, s’affaiblit, de même qu’un grand fleuve dont on divise le cours 2 ? Enfin, trois conditions lui paraissent indispensables pour former l’amitié véritable 5 : la vertu qui en fait l’honnêteté, l’intimité qui en fait le charme, Futilité réciproque qui en est le lien. Or il nie qu’on puisse remplir ces trois conditions à l’égard d’un grand nombre de personnes à la fois 4 .

Le raisonnement est absolu. Plutarque le soutenait-il avec cette rigueur dans le Traité qu’il avait, paraît-il, spécialement consacré à l’amitié et que nous avons perdu 5 ? A vrai dire, son but parait surtout d’écarter de la famille « les connaissances de jeu, de table et de place publique, qui, comme les mouches de

1. Du Grand nombre des amis, 5. — 2. Ibid., 2. — 3. Ibid., 3. — 4. Ibid., 4, 5, G; Cf. Propos de table, IV, préface. — 5. Didot, fragments, 17, 18. Il est d’ailleurs fort peu question du sentiment de l’amitié dans ces fragments tirés du Florilegium de Stobce.

cuisine, s’abattent sur les maisons opulentes et disparaissent comme elles, aussitôt qu’elles ne trouvent plus rien à picorer 1 ; » et, en réalité, il demande non qu’on n’ait absolument qu’un seul ami, mais qu’on en ait un entre tous*.

Ce qui le préoccupe, au surplus, pour la sécurité du foyer domestique, c’est moins encore le danger des amitiés trop nombreuses que celui des fausses amitiés, et des divers Traités qu’il a écrits sur l’amitié, le plus important est celui où il s’attache à démontrer les moyens de distinguer le' flatteur de l’ami.

Les traits qui, à ses yeux, caractérisent particulièrement le dévouement de l’ami, sont le penchant à conformer ses vues et ses goûts aux vues et aux goûts de celui qu’il aime, le désir de lui plaire, le zèle à l’obliger 3 ; il examine le flatteur dans chacune de ces situations, et compare son attitude à celle de l’ami, avec une piquante sagacité 4 . Nous emprunterons quelques traits au dernier de ses parallèles.

«Parfois un ami,» dit-il, «vous rencontre sans vous rien dire, sans qu’on lui dise rien; de part et d’autre, on échange un regard de connaissance, un sourire, et Ton passe : le flatteur, du plus loin qu’il vous aperçoit, accourt, s’empresse, vous tend la main, et si vous l’avez prévenu, il s’excuse avec force protestation et serment... — L’ami, dans ses procédés habituels, ne se pique pas d’une exacti-

1. Du Grand nombre des amis, 3. — 2. Ibid., 3. Tô» yÜ lov [x 6‘jov fii-j ohv. àÇtoûusv eîvat* /xir à)./iv ok T*i'j.hyzTÔ{ r t; x set ôÿiyovo; éarcü. Cf. du Flatteur et de l’Ami, 24. — 5. Du Flatteur et de l’Ami, 5. -- 4. Du Flatteur et de l’Ami, 6 à H, 11 à 21, 21 à 24.

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tude scrupuluse, il ne se jette pas à votre tôle pour vous rendre de bons offices : le flatteur toujours sur vos épaules et vous accablant, vous harcelant, ne laisse à personne autre ni place ni temps pour vous servir; il veut qu’on lui demande tout, sinon il se fâche, que dis-je? il se désole, il se désespère... — L’ami ne s’associe à aucune entreprise , sans en avoir mûrement apprécié la convenance ; laissât-on au flatteur le temps de réfléchir avant de se décider, ne songeant qu’à faire sa cour, il s’offre aussitôt, dans la crainte de paraître tiède ou froid... — L’ami est comme l’animal : c’est par le cœur qu’il vaut; il n’aime pas les démonstrations; de môme que le médecin qui guérit en laissant ignorerpar quel remède, il fait vos affaires, paye vos dettes, sans que vous soupçonniez d’où le salut est venu : le flatteur toujours en eau, en haleine, crie, s’agite, parle de ses courses et de ses fatigues, sr bien qu’on est tenté de lui dire : En vérité, il n’y avait pas de quoi vous faire tant de mal... — L’ami, pour rendre un service utile et honnôte, n’épargne rien, ni dépense, ni peine; il s’exposera même au danger, s’il le faut; mais ce qu’on lui demande est-il malhonnête, il prie qu’on le dispense : le flatteur, au contraire; s’agit-il d’une entreprise honorable, mais pénible ou dangereuse, il a toujours quelque raison pour se refuser; comme un vase fêlé qu’on frappe pour l’éprouver, il sonne creux ; mais s’agit-il de démarches basses, c’est son affaire : on peut le charger de faire mauvaise mine à un beau-père, à une femme légitime que l’on veut mettre à la porte; il n’aura point de scrupule... — L’ami n’a rien de plus

à cœur que de vous faire des amis de tous ceux qui vous connaissent : le flatteur, qui craint le voisinage d’un ami véritable, sentant le danger de la comparaison, fait comme ce peintre qui, ayant exposé un mauvais tableau de Coqs, avait aposté un esclave pour en écarter les coqs vivants; s’il ne peut arriver directement à éloigner les amis sincères, rampant et caressant en leur présence, il sème en arrière la calomnie... Ne dût-il pas immédiatement triompher, il se rappelle la pratique de Médius, le coryphée des flatteurs d’Alexandre, qui poussait ses suppôts à mordre, disant, qu’alors même que la plaie pût se guérir, il en resterait du moins la cicatrice 4 ... »*

Multipliez ces oppositions; à chacune d’elles ajoutez une anecdote qui l’éclaire, un trait d'histoire qui la justifie, et vous aurez une idée de ce jeu d’antithèses, un peu long parfois, sans doute, mais dont le développement ne laisse pas d’être judicieux et saisissant.

Aussi Plutarque semble-t-il craindre d’avoir dépassé le but. En dévoilant les complaisances de la fausse amitié, n’aurait-il pas trop incliné l’amitié véritable à une franchise sans mesure? Il a commencé, il est vrai, par nous prémunir contre cet entraînement. « Un des capitaines du roi Darius, le Taillant Gobrias, se trouvait aux prises avec le Mage, qui, en fuyant, était tombé dans une chambre obscure où il l’avait entraîné dans sa chute; voyant que Darius, qui le suivait, craignait de frapper le Mage, de peur de le tuer du même coup, il lui cria'

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