Du Flatteur et de l'Ami, 21 à
LA VIE DOMESTIQUE
d’aller hardiment, dut-il les atteindre tous deux. Pour nous, — qui ne saurions approuver cette maxime détestable : Périsse l’ami, pourvu que l’ennemi périsse! — ajoute Plutarque, nous nous garderons bien, en perçant à jour le cœur du flatteur, de loucher celui de l’ami l . » La réserve élait sage. Se défiant toutefois et non sans raison, de ceux qui, semblables aux jardiniers maladroits, dont tout le savoir consiste à plier en sens contraire les arbres qu’ils veulent redresser, n’échappent à un défaut que par un autre défaut 2 , il se retourne vers eux avant de conclure, pour les mettre en garde contre les excès d’une sincérité blessante.
11 demande donc à l’amitié que son langage soit pur de toute malice, l’ironie irritant la plaie faite par la vérité ; qu’il soit désintéressé, c’est-à-dire qu’on n’y sente jamais l’expression d’une rancune ou d’une plainte; que, pour glisser le reproche, elle profite d’un moment d’épanouissement, d’une occasion d'éloge, d’une anecdote plaisante; qu’au besoin môme, elle use de détour; qu’elle n’ait jamais l’air de croire à la gravité du mal qu’elle révèle, qu’elle n’humilie jamais ceux qu’elle prétend corriger, « rien n’étant moins convenable, par exemple, que de découvrir les fautes d’un mari devant sa femme, d’un père devant ses enfants, d’un maître devant ses disciples 3 »; qu’élle sache pardonner les petites fautes et n’ouvrir les yeux que sur les grandes ; surtout qu’elle prêche toujours d’exemple. Enfin, règle générale, la guérison que la franchise
1. Du Flatteur et de l’Ami, 2. — 2. Ibid., 25. — 3. Ibid., 32.
lia EXPOSITION DE LA MORALE DE PLUTARQUE.
procure étant souvent douloureuse, l’ami doit imiter « le chirurgien, qui, après l’amputation d’un membre, n’abandonne pas le malade à ses souffrances, mais adoucit ses plaies par des fomentations : » la franchise ne saurait se passer des témoignages d’une tendresse vraie 1 * .
Tel est le rôle que Plutarque trace à l’amitié entre les complaisances de la flatterie, qui en dénatureraient le sentiment, et les âpretés de la franchise outrée qui en détruirait le charme : ardeur sans empressement, sincérité sans rudesse, telles sont les deux conditions du bienfait qu’il en attend.
A côté des amis et des flatteurs, la famille peut compter des hôtes ou des voisins plus redoutables que les flatteurs, par le nom qu’ils portent, mais presque aussi désirables que les amis, à cause des services qu’ils rendent, contre leur gré sans doute, mais qu’en fin de compte, ils rendent. Antisthène disait que pour être homme de bien, il fallait avoir ou des amis sincères ou des ennemis ardents *. Selon Plutarque, les ennemis ne sont pas moins né- . cessaires que les amis, et les uns rendent les autres inévitables : qui n’a point d’ennemis n’a point d’amis.
Le secret est donc de tirer de ces inimitiés un parti honnête 3 . Or ce que la haine semble avoir de dangereux est précisément ce qui, d’après notre moraliste, peut la rendre utile. En effet, qu’est-ce qu’un ennemi, se xtemande-t-il? C’est un homme qui a toujours les yeux sur nous, qui tourne sans cesse autour
1. Du Flatteur et de l’Ami, 26 à 37. — 2. De l’Uti lité des ennemis,
6, 1 ; Cl. Du Grand nombre des amis, 1. — 3. De l’Utilité des enne-
mis, 2.
LA Vit DOMhSTIOtE.
lit
de noire vie, cherchant l’occasion de nuire. Sa vue ne pénètre pas, comme celle de Lyncée, les arbres et les pierres; mais il nous voit à travers nos esclaves et nos amis, à travers tous ceux qui nous fréquentent. Nos maladies, nos dettes, nos querelles domestiques lui sont mieux connues qu’à nousmêmes. Pour nous aider à contenir nos passions dans de justes bornes, quel secours plus précieux que cette vigilance hostile 1 ! Un ennemi de Prométhée le Tbessalien, l’ayant frappé de son épée pour le (uer, perça du coup un abcès dont il souffrait, et lui sauva la vie*; tel est souvent l’effet de la malveillance: elle nous révèle des maux que nous ne connaissions pas; et dès que ces maux nous sont connus, quel plus beau triomphe à remporter sur un ennemi que de s’améliorer, pour ainsi dire, sous son regard! Heureux ceux qui ont des ennemis! Ce sont eux qui nous corrigent de nos vices s . « Il est môme des vertus, ajoute l’ingénieux observateur, dont ils nous rendent l’exercice plus facile. Une fois accoutumé, en effet, à écouter en silence les injures d’un ennemi, on souffre plus aisément les emportements d’une femme, on entend sans colère les paroles offensantes d’un frère ou d’un ami. Pour Socrate, la mauvaise humeur de Xantippe était une école de patience. » Ajoutez les avantages que ces vertus procurent. A moins d’avoir un cœur de fer, comment ne pas estimer et aimer un homme qui, non content de pardonner à un ennemi dont il pourrait vouloir se
1. De l’Utilité des ennemis, 5. Cf. 7. — 2. Ibid., 7. — 5. Ibid., 4, 6. Cf. H
venger, lui tend la main, lui porte secours, et se dévoue à ses intérêts, comme il ferait des siens 4 ?
Faute de mieux, enfin, les ennemis peuvent être un utile dérivatif pour les mauvaises passions. « Les bons jardiniers, pour rendre leurs fleurs plus belles et plus odoriférantes, plantent dans le voisinage de l’ail et des oignons qui attirent les mauvais sucs de la terre : ainsi peut-on détourner sur ses ennemis les sentiments qu’on n’est pas arrivé à réprimer en soi. Tous les hommes sont sujets à l’envie, de même que toutes les alouettes ont une huppe sur la tête. Que ce soient nos ennemis qui souffrent seuls de notre envie : déchargeons-nous sur eux de cette mauvaise passion; avivons-la, excitons-la même contre eux, afin de l’épuiser tout entière : qu’ils nous servent comme d’égouts qui l’entraînent bien loin 1 . »
Singulier précepte sans doute, et sur lequel nous aurons à revenir; mais à vrai dire, dans le développement qui l’amène, s’il arrête et étonne, il ne blesse point. Tant on sent bien qu’il ne fait que compléter l’ensemble des mesures préventives par lesquelles Plutarque, travaillant à seconder le perfectionnement moral du chef de la famille s’efforce, par là même, d’assurer le repos et l’honneur du foyer domestique !
Cette pensée est plus sensible encore dans les prescriptions à l’égard des serviteurs de la famille. Parmi ces serviteurs, j’ai nommé les esclaves et les animaux. C’est, en effet, un des caractères des
1. De l'Utilité des ennemis, 8, 9. — 2. De l’Utilité des ennemis, 10. Cf. De l’Amour fraternel, 15.
LA VIE DOMESTIQUE
préceptes de Plutarque touchant la vie domestique, que les animaux et les esclaves y tiennent une grande place, par les exemples qu’ils fournissent ou par les comparaisons dont ils sont la matière. Ils étaient évidemment l’un de ses thèmes d’observation favoris, et ces deux sujels offrent d’autant plus d’intérêt que la question de l’esclavage et celle de la raison des animaux étaient pour les moralistes contemporains un objet de controverse.
Ce qui rend plus particulièrement intéressante l’étude des opinions de Plutarque sur les esclaves, c’est qu’il semblerait qu’à ce sujet, sa conduite n’ait pas toujours été d’accord avec ses sentiments.
« Un sien esclave, raconte Aulu-Gelle *, — j’emprunte ici la traduction de Montaigne 2 , — un sien esclave, mauvais homme et vicieux, mais qui avoit les aureilles aulcunement abbreuvées des leçons de philosophie, ayant esté, pour quelque sienne faulte, dépouillé par le commendement de Plutarque, pendant qu’on le fouettoit, grondoit, au commencement, que c’estoit sans raison, et qu’il n’avoit rien faict. Mais enfin, se mettant à crier et injurier bien à bon escient son maître, luy reprochoit qu’il n’estoit pas philosophe, comme il s’en vantoit ; qu’il avoit souvent ouï dire qu’il estoit laid de se courroucer, voir qu’il en avoit faict un livre; et ce que lors, tout plongé en la cholère, il le faisoitsi cruellement battre, desmentoit entièrement ses escrips. A cela Plutarque, tout froidement et tout rassis : Comment, dict-il, rustre, à quoy juges-tu que je sois, à celle heure,