Nuits attiques, I, 20. 2. Essais, II
courroucé? Mon visage, ma voix, ma couleur, ma parole te donne-t-elle témoignage que je sois esmu? Je ne pense avoir n’y les yeulx effarouchez, n’y le visage troublé, n’y un cri effroyable : rougis-je? escumé-je? m’eschappe-t-il chose de quoi j’aye à me repentir? iTfesc ha - p ropentip?
tressauls-je, frémis-je de courroux ; car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la choîêre. Et puis, se destournant à celuy qui le fouettoit : Continuez, luy dit-il, toujours vostre besogne, pendant que cettuycy et moy disputons. »
La scène est bien menée, et la couleur que lui donne la langue de Montaigne, ajoute au naturel. Cet esclave raisonneur, jetant à la face de son maître les propos qu’il a saisis en écoulant aux portes, ce maître flegmatique entremêlant sa leçon de coups de fouet, forment un contraste assez piquant. Montaigne « sent à Aulus Gelius, non sans raison, beaucoup de bon gré de nous avoir laissé par escript ce conte des mœurs de Plutarque. » Mais ce conte qu’Aulu- Gelle disait tenir de Taurus, son maître, est-il absolument exact?
Il est incontestable que, dans aucun de ses ouvrages, Plutarque ne se montre contraire au principe de l’esclavage. Bien plus, de quelques-unes des observations contenues dans le traité de la Colère auquel Aulu-Gelle fait allusion, il semble résulter, d’une part, qu’il ne s’est pas toujours conduit avec ses propres esclaves, comme il reconnaît qu’il aurait dû le faire ; d’autre part, que lorsqu’il a, plus tard, changé de procédés, ce n’est pas, à vrai dire, par un sentiment de commisération. Si ce n’est pas-
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sa propre histoire qu’il nous raconte dans les pages du traité de la Colère, par la bouche d’un de ses amis, de Fundanus, au moins prend-il à sa charge des principes qu’il approuve en les exposant. Or voici quels sont les principes dont Fundanus se fait l’interprète. « En usant de douceur envers ses esclaves , on craint d’être taxé de mollesse et de nonchalance par sa femme ou par ses amis. Moimême, cédant à la crainte de ces reproches, je me suis plus d’une fois laissé monter la tête contre
eux J’ai lini par sentir, mais tard, qu’il valait
encore mieux les rendre pires par son indulgence que de se donner à soi-même, en voulant corriger autrui, des habitudes d’aigreur ou de violence *. » Ainsi, Fundanus s’accuse d’abord de s’être longtemps abandonné soit au mouvement de ses passions, soit aux excitations de son entourage ; et si depuis il a cru devoir mettre un frein à ses emportements, il l’a fait, moins pour épargner à ses esclaves de mauvais traitements, que pour s’épargner à lui-même des occasions de tomber en faute. Tel est si bien, sur ce point, le fond de sa pensée, qu’un peu plus loin, lorsqu’il flétrit au passage la sévérité de cerlains maîtres qui châtient brutalement leurs esclaves, il déclare que c’est surtout par le regret de voir des maîtres se livrer à un défaut aussi honteux que la CQlère *. Au surplus, il développe lui-même ce sentiment, en continuant Fhisloire de sa propre expérience. « J’ai vu, dit-il 5 , nombre d’esclaves,
1. Des moyens de réprimer la colère, 11. — 2. Ibid., 15. — 3. Ibid., 11.
que l’indulgence faisait rougir de leurs vices, arriver à obéir, sur un simple signe, plus promptement que par les coups ; ainsi je me suis convaincu que la raison a plus d’empire que la violence... » « Enfin, ajoute-t-il, j’ai réfléchi, que, de môme que celui qui nous apprend à lirer de l’arc nous défend non <le lancer des flèches, mais de manquer le but, de même ce n’est pas se retirer la possibilité du châtiment que de s’exercer à l’infliger à propos et avec mesure. Je m’attache donc à étouffer en moi tout emportement, de façon que ceux qui ont mérité d’être châtiés, trouvant toujours mon oreille ouverte, ne soient pas privés de leur moyen de défense. Ce temps de réflexion amortit la passion; et dans l’intervalle, la raison trouve la mesure et la forme de châtiment les plus convenables. De plus, le coupable n’a pas de motifs pour se plaindre d’une punition qu’il ne peut attribuer à un mouvement de colère et qu'il ne subit qu’après avoir ôté convaincu ; on ne s’expose pas ainsi, ce qui est la chose la plus déshonorante, à entendre un esclave parler plus raisonnablement que soi. »
Ainsi cette indulgence à laquelle Fundanus est revenu après expérience est surtout l’effet réfléchi d’un calcul personnel. C’est à lui plus particulièrement qu’il songe, à l’avantage de ne pas compromettre sa ■sagesse, et, en obtenant un meilleur service, de sauvegarder sa dignité.
En présence de tels principes froidement énoncés par Fundanus et explicitement approuvés par Plutarque, l’authenticité du récit d’Aulu-Gelle ne me paraît pas, je l’avoue, inadmissible. La scène aura été arrangée, sans doute, pour l’effet dramatique, par
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Taurus ou par quelque autre disciple de Plutarque, si ce n’est par Aulu-Gelle; quant au fait, en lui-même, il ne présente rien qui semble en désaccord, soit avec les rigueurs dont Plutarque ne blême nullement son ami de s’être rendu coupable, soit avec les règles de conduite qu’il le loue de s’être imposées.
Mais ce qui infirme, dans une certaine mesure, la gravité du témoignage d’Aullu-Gelle, bâtons-nous de le dire, ce qui prouve, du moins, qu’il y aurait injustice à juger exclusivement Plutarque d’après le conte de Taurus, c’est qu’en général, partout où le sujet lui en offre l’occasion, il plaide la cause de l’humanité envers les esclaves avec l’accent de la plus sincère émotion. Il ne peut se décider à attribuer à Lycurgue, qu’il admire, l’invention de la chasse aux Ilotes 4 . Il se plaît à célébrer le temps, temps de l’âge d’or, où les maîtres, vivant en commun avec les esclaves et partageant avec eux leurs travaux, allégeaient, par leur familiarité affectueuse, le poids de la servitude 2 .» Il s’indigne contre le vieux Caton, vendant ses esclaves vieillis ainsi que des bêtes de somme. « Eh quoi? s’écrie-t-il, entre l’homme et l’homme, n’y a-t-il d’autre lien que celui de l’intérêt, et le champ de la bonté ne s’étend-il pas bien au delà des limites de la justice 5 ? Pour moi, ajoutet-il non sans chaleur, je ne voudrais pas vendre même un bœuf usé par le travail; à plus forte raison, n’irais-je pas, pour le plus mince des profits,
4. Vie de Lycurgue, 28 : Où yàp «v iyuys Tcpo^Oslr.v Av/.ovpyü puapàv
ourw rîjç xpvnrizs tpyov. Cf. Comparaison de Lycurgue et de Numa» § I, où il caractérise le fait ainsi : wugt«tov xat Trypavo/jèSraTov. — 2. Vie de Coriolan, 24. — 3. Vie de Caton l’Ancien, 5 ; Cf. 24.
mettre un homme, un vieux serviteur, à la porte d’une maison devenue par l’habitude comme sa patrie. »
En présence de ces élans d’humanité, on a lieu de croire assurément, et l’on aime à se persuader que, si comme Fundanus, Plutarque a compris, un peu tard, l’avantage de traiter ses esclaves avec un sang-froid et une modération équitables, c’est cette douceur de procédés, conforme à sa nature, qu’il était arrivé à pratiquer, comme à recommander.
Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est qu’un véritable sentiment de bonté inspire sa manière de voir à l’égard des animaux, ces autres serviteurs de la maison domestique. Et, chose à noter, parce qu’elle n’est pas ordinaire chez lui, ce sentiment semble reposer sur l’examen approfondi d’un principe. Les animaux sont-ils doués de raison? Telle est la question qu’il se pose dans deux Traités importants, jugeant, à bon droit, que dans la façon dont l’homme doit se conduire envers l’animal, tout dépend de la solution de la question de principe.
Dans l’un de ces Traités, la question est enfermée dans le cadre ingénieux d’un entretien entre Circé, Ulysse, et l’un de ses compagnons. Circé, piquée des procédés du trop fidèle époux de Pénélope , lui a refusé net de rendre à ses matelots leur forme première, en donnant pour raison que les Grecs, depuis leur transformation, jouissent de la vie bien autrement qu’ils n’en jouissaient d’abord, et elle l’invite à interroger, pour s’en convaincre, Gryllus, le pourceau, qui se trouve justement là, à se chauffer au soleil. En effet, Ulysse fait part à Gryllus de ses bonnes intentions avec une expression de commisé-
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ration sincère, mais un peu hautaine. Gryllus repousse ce témoignage de pitié; et comme Ulysse, se fâchant, lui reproche sa dépravation et sa folie :
« Roi des Céphallêniens, pas de gros mots, » réplique noblement le pourceau ; « discutons, je le veux bien : je connais les deux genres de vie et je n’aurai pas de peine à te prouver que le meilleur n’est pas celui que tu me proposes. — Soit, répond Ulysse; je suis prêt à t’entendre. — Et moi à parler *. » Là-dessus une discussion s’engage, dans laquelle, passant en revue les vertus de l’homme,. Gryllus entreprend de démontrer que les animaux ne possèdent pas moins ces vertus que l’homme, et même qu’il les possèdent à un plus haut degré *.
Ai-je besoin de dire que cetle conclusion excessive > n’est pas celle de Plutarque? Elle peut servir seulement à montrer en quel sens sa pensée ne répugne pas à incliner. Quant à la mesure exacte à laquelle il ' s’arrête, il faut la chercher dans le Traité où, sous ce titre : Les animaux de terre sont-ils mieux doués que les animaux de mer? la question, incidemment reprise à l’adresse des stoïciens, est sérieusement discutée.
Les stoïciens faisaient aux partisans de l’intelligence des bêtes trois objections :
1° L’immortel étant opposé au mortel, l’incorruptible au corruptible, l’incorporel au corporel, il est nécessaire qu’il y ait aussi un irraisonnable opposé au raisonnable; afin que, dans la multitude des con-
1. Les animaux sont-ils doués de raison? 1 à 3. — 2. Ibid., 3 à 10.
traires de la nature, celui-là ne soit pas le" seul qui fasse défaut l * .
2° La raison, où elle est, doit être entière; et entre l’irraisonnable et le raisonnable, il n’y a pas de degré *.
3° Enfin, accorder la raison aux animaux, c’est ébranler, soit les fondements de la justice, soit les bases de la vie sociale. En effet, de deux choses l’une : ou bien, étant admis que les animaux sont doués de raison, les hommes sont injustes, en les traitant comme ils le font; ou bien, s’ils les épargnent et s’abstiennent de les appliquer à leurs besoins, ils sont réduits à retomber dans la vie sauvage 5 .
Plutarque résout ces trois objections par la bouche d'Autobuîe, qui dirige l’argumentation.
L’irraisonnable, dit d’abord Aulobule, répondant par un principe au principe des stoïciens, est suffisamment représenté dans la nature par les êtres inanimés. Puis , descendant des sphères de la métaphysique, il se hâte habilement d’amener ses adversaires sur le terrain des faits d’observation, pour les mettre aux prises avec eux-mêmes. — Vous accordez aux animaux la sensation, dit-il, et vous leur refusez l’entendement; or l’une ne peut exister sans l’autre : votre Strabon lui-même l’a surabondamment prouvé. Admettons, d'ailleurs, que la sensation, pour être effective, n’ail pas besoin du concours de l’entendement : dès que l’animal n’aura plus que celte impression du moment qui lui fait discerner ce qui
1. Les animaux de terre sont-ils mieux doués que les animaux de
mer? 2. — 2. Ibid., 4. — 5. Ibid., 0.
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lui est utile de ce qui peut lui nuire, comment en conservera-t-il le souvenir, de manière à éviter l’un et à chercher l’autre? Vous ne cessez de répéter, nous étourdissant de vos définitions, que la résolution est la pensée fixe dune chose qu’on veut effectuer, la préparation, un acte antécédent à l’action, la mémoire, la compréhension d’une chose antérieurement arrivée; d’accord : mais ces opérations supposent la participation de l’entendement; et elles s’accomplissent toutes chez les animaux. Bien plus, vous-mêmes, ne reconnaissez-vous pas en eux l’existence des passions? Vous punissez vos chiens et vos chevaux quand iis font quelque faute; et cela, non pour le plaisir de les corriger, sans doute, mais afin de leur imprimer ce sentiment de tristesse qu’on appelle repentir; or peut-il y avoir tristesse et repentir, où il n’y a pas réflexion, où il n’y a pas raison? Direz-vous que les animaux n’éprouvent pas réellement des affections de crainte, de colère, de plaisir, que le lion n’a que le semblant de la colère, le cerf, le semblant de la peur ; alors, pourquoi ne pas dire aussi qu’ils n’ont que le semblant de la vue, que . le semblant de l’ouïe, que le semblant de la voix, en un mot, que le semblant de la vie 1 ?
Autobule ne réfute pas avec moins de vivacité la seconde objection. Soutenir, dit-il, que tout être, que la nature n’a pas rendu susceptible de la raison parfaite, est privé de la raison, n’est-ce pas comme si l’on prétendait que le singe n’est point laid, parce qu’il ne réalise pas l’idée de la laideur parfaite?