Les animaux de terre..., etc
m EXPOSITION DE LA MORALE DE PLUTARQUE.
Nombre d’animaux sont supérieurs à l’homme, en force et en légèreté; d’autres ont la vue plus perçante, l’ouïe plus fine : dit-on, pour cela, que l’homme soit aveugle, sourd, impotent? Tout est, dans le monde, affaire de degré. Chez les animaux, la raison est faible, obscure, semblable à une vue troublée et ternie, essentiellement imparfaite : c’est la raison néanmoins, et elle est plus ou moins capable de progrès par l’éducation. Il n’y a pas jusqu’aux usages de la langue qui ne déposent en faveur de la perfectibilité des bêtes : pourquoi ne dit-on pas, en effet, qu’un arbre est plus susceptible d’instruction qu’un autre, comme on dit qu’un chien l’est plus qu’un mouton. Et il cite de nombreux exemples du développement de l’intelligence des animaux. Aussi bien, ajoute-t-il en lançant le trait du Parthe, est-il parmi les hommes, parmi les stoïciens eux-mêmes, est-il personne qui puisse se flatter de posséder la raison parfaite?
Il est plus difficile de concilier la raison des animaux avec la justice de l’homme, les égards auxquels ils ont droit avec les traitements dont ils sont victimes. Autobule ne se le dissimule pas. Toutefois, il commence par déclarer résolûment, fort de l’opinion d’Empédocle et d’Héraclite, qu'en principe, l’homme est coupable en maltraitant les animaux; puis il cherche « une voie de composition honnête » qui lui permette de disculper les hommes, sans sacrifier les animaux; et c’est Pythagore qui la lui fournit. On n’est pas injuste, dit-il d’après le philosophe de Sa-
Les animaux de terre..., etc., 4, 5.
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mos, en punissant de mort les animaux nuisibles; on ne l’est pas davantage, lorsqu’on apprivoise les animaux domestiques et qu’on les emploie aux travaux auxquels la nature les a rendus propres. Quant à l’usage de manger la chair des animaux, il est certain qu’introduit d’abord par la nécessité, il est devenu, par l’habitude, bien difficile à détruire; mais ce n’est pas priver les hommes des ressources nécessaires à la vie, que de les détourner de se faire servir à leur table des plats de foie gras, de se divertir à voir des animaux se battre, de s’amuser à les faire mourir et surtout à arracher les petits à leurs mères. L’usage qu’on tire des animaux n’est pas injuste et mauvais en soi; ce qui est coupable et révoltant, c’est le goût de les faire souffrir par plaisir *.
Ainsi, tandis que Gryllus, avec l’emportement bourru de son caractère et l’exagération paradoxale de l’intérêt personnel blessé, va jusqu’à prétendre que les animaux sont supérieurs à l’homme, Autobule se borne à soutenir, avec la mesure d’une conviction philosophique raisonnée, que les animaux sont doués de raison à un degré inférieur à l’homme et à des degrés divers entre eux, suivant leur nature et l’éducation qu’ils ont reçue *. Conclusion sage et appuyée sur une argumentation qui ne manque ni d’habileté ni de force. Sans doute, dans le détail de sa discussion, Autobule effleure trop légèrement certaines questions délicates. Est-il exactement vrai, par exemple, comme il l’affirme, que la sensation suppose
1 Les animaux de terre..., etc., 8, 9. Cf. de l’Usage des viandes, I, 1, 4, 5, 7 ; II, I, 2, 0, 7 ; De l’utilité des ennemis, 9. Propos de table, VIII, 7, 8, etc. — 2. Cf. Les animaux de terre..., etc., 37.
toujours la raison? L’enfant qui a des sensations dès qu’il ouvre les yeux à la lumière, entre-t-il aussitôt en possession de la raison, et n’avons-nous pas à tout âge des sensations que la raison ne dirige point, et, comme on dit, des sensations irréfléchies? D’autre part, le discernement, la mémoire, la prévoyance et le jugement des animaux ne tiennent-ils pas beaucoup de l'instinct? Enfin, l’éducation qui les forme, il est vrai, à des merveilles d’adresse, estelle jamais arrivée à leur faire produire des opérations variées et suivies que la raison puisse reconnaître comme siennes? La perfectibilité dont ils sont susceptibles est-elle indéfinie? Leurs diverses facultés sont-elles de nature à recevoir un égal développement, et quelle en est la limite? Sur tous ces points, la critique aurait droit d’exiger davantage. Mais ici, comme souvent chez Plutarque, la précision absolue est le besoin qui le touche le moins. Il se joue à travers sa thèse. 11 se plaît à accumuler les exemples et les observations, portant partout un charme exquis d’expression; en un mot, il aime les animaux, et c’est ce qui donne à son argumentation un attrait de séduction incomparable. On sent qu’il a vécu dans leur commerce. 11 ne craint pas de les mettre de niveau avec les héros de la fable et de l'histoire 1 ; il aime à retrouver en eux le type, souvent effacé chez l’homme, des passions de la nature 2 ; il décrit avec émotion leurs chastes amours tout parfumés de l’haleine des fleurs et de la rosée du matin, leurs honnêtes ménages, leur sollicitude pour leur progé-
1. Les animaux de terre..., etc., 7 à 57. — 2. De l’amour des père et mère pour leur progéniture, 1.
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niture, il les cite comme des modèles de toutes les affections de la famille 1 2 ; et les bons traitements qu’il réclame pour eux ne sont, en quelque sorte, dans sa pensée, que la légitime récompense des leçons qu’ils donnent, par leurs exemples, dans la maison domestique*.
Mais il est temps d’arriver à ce qui est le but même de la famille, à l’éducation des enfants.
Quels sentiments Plutarque apporte-t-il à celte partie de son œuvre? On aime tout d’abord à le constater : il a connu, il a goûté les émotions de l’amour paternel. Il comptait les enfants parmi les plus précieuses richesses de la famille, et nous savons qu’il estimait, par-dessus tous les bonheurs pour un père, celui de voir régner entre deux frères la bonne harmonie 3 . Il s’attache particulièrement à défendre contre les doctrines des épicuriens le désintéressement de l’amour des parents pour leurs enfants 4 ; il se refuse à croire que ce sentiment puisse jamais s’éteindre dans le cœur de l’homme, si étouffé qu’il puisse être parfois sous les passions : tels dans les mines, dit-il, les filons d’or qui se cachent sous la terre dont ils sont recouverts, mais qui ne s’y perdent pas 5 . Avocat sincère de la meilleure des causes, il s’y abandonne jusqu’à trouver pour ceux qui la compromettent indignement des arguments qui tendraient à les justifier. Rousseau, se défendant d’avoir mis ses enfants à l’hôpital, aurait pu lui emprunter ce triste raisonnement, qu’il connaissait peut-être. « Si les pauvres abandonnent