De l’Amour des père et mère pour leur progéniture
2. Ibid., 1. 2. — 5. De l’Amour fraternel, 4, 5, 6, 9, 10. — 4. De
l’Amour des père et mère pour leur progéniture, 2, 4. — 5. Ibid., 5.
leurs enfants, c’est qu’ils craignent de les mal élever : regardant la pauvreté comme le plus grand de tous les maux, ils ne veulent pas leur en transmettre la succession 1 . » On ne saurait présenter un déplorable sophisme sous une forme plus spécieuse.
Nous avons, au surplus, de ses propres sentiments un double et irrécusable témoignage : je veux parler de la Lettre à Apollonius sur la mort de son fils et de la Consolation à sa femme au sujet de sa fille ; Lettre souvent citée, Consolation admirée le plus souvent sans réserve.
Ce qu’était cet Apollonius, quel lien l’attachait à Plutarque, on ne le sait. Quoi qu’il en soit, Plutarque commence par s’ouvrir assez naturellement un chemin dans le cœur du malheureux père, frappé de la perte soudaine d’un enfant chéri. Lui aussi, il a connu et il appréciait la modestie, la sagesse de ce fils bien-aimé, sa piété envers les dieux, sa tendresse pour ses parents et ses amis. Aussi aurait-il craint de blesser une affliction si légitime, en cherchant prématurément à la consoler 2 . Mais aujourd’hui que le temps, qui adoucit tout, a dû tempérer l’amertume de la première douleur, il croit pouvoir offrir à ses méditations les conseils delà philosophie 5 . Entrant donc doucement en matière, il rappelle à Apollonius que la modération doit être la règle de la vie, que l’existence humaine n’est que vicissitudes, que la mort n’est pas un .mal, que la vie la meilleure est celle qui a été non la plus longue, mais la mieux remplie, que
t. De l’Amour des père et mère pour leur progéniture, 5. — 2. Con solation à Apollonius, I. Cl'. 3. — 3 Ibid., 2.
LA VIE DOMESTIQUE
sa durée n’est rien au prix de l’éternité, quil faut savoir se résigner à la volonté des dieux, que la manière véritable d’honorer les morts, c’est de rester fidèle à leur mémoire, qu’il se doit à lui-mème de revenir au calme et à la sérénité, qu’il le doit à sa femme, à ses parents, à ses amis, à son propre fils, lequel, du séjour qu’il habile et où il converse avec les dieux, ne peut le voir qu’avec regret s’abandonner sans mesure à sa peine 1 . Tou les ces considérations, peu originales sans doute, mais soutenues par des citations bien appropriées et éclairées par une multitude d’exemples, sont présentées avec fermeté, parfois même avec une certaine élévation ; et le cœur du père s’y révèle par quelques traits heureux.
Quant à la lettre à Timoxène, elle est véritablement empreinte d’un caractère de bonhomie touchante. « Je ne suis ni de bois ni de pierre, » dit-il *, et l’on sent, en effet, qu’il est ému, lorsqu’il rappelle « la gentillesse de l’enfant, la façon gaye qu’elle avoit et du tout franche et naïve, n’ayant rien de cholère et de despit ; l’amour qu’elle rendoit à ceux qui l’aymoient, et la recognoissance qu’elle avoit envers ceux qui luy faisoient quelque bien ; la grâce avec laquelle elle prioit sa nourrice de bailler et présenter le têlin, non pas seulement aux autres enfants, mais aux petits pots mesmes qu’on lui donnoit, à quoi elle prenoit son esbat, et à tous ses jouets, comme ayant envie de faire part et mettre en commun ce qu elle avoit de beau et plus agréable en toutes choses qui
1. Consolation à Apollonius, 3 à 37. —2. Lettre à Timoxène, 2 (Traduction de la Doétie).
lui donnoient passe temps, les conviant par une grande courtoisie de manger à sa table 1 ... » Il fait repasser devant les yeux de sa femme ces gracieuses images et y arrête son regard, témoignant en cela d’une connaissance délicate du cœur humain. Si l’on peut espérer, en effet, d’adoucir la douleur d’une mère en s’y associant, il ne faut pas entreprendre de l’étouffer en la raisonnant. Une voix a été entendue dans Rama, dit l’Écriture ; c’étaient des pleurs et des cris; c’était Rachel pleurant ses enfants, et elle n’a pas voulu se consoler, parce qu’ils ne sont plus : Noluitconsolarl , quia non sunt 2 . Il est des peines dont l’âme humaine, par un de ses plus nobles instincts, tient à ne pas perdre le sentiment : ta sympathie est l’unique soulagement qu’elles puissent et qu’elles veuillent supporter. Plutarque se garde donc bien « de tyrer hors et de rabastre de la mémoire de sa femme » les deux ans qui ont été le terme de la vie de « sa » Timoxène 5 ; il recueille, au contraire, tout ce qui peut l’y rattacher par une pensée douce. « Et si sçay bien, lui dit-il, qu’après avoir eu quatre enfans masles, toy ayant grande envie d’avoir une fille, ceste ici nasquit, et me donna occasion de luy mettre le mesme nom que tu portes, aymé de moi uniquement 4 . » Il ne craint môme pas de lui rappeler la mort prématurée de « l’aisné de leurs enfans et de leur beau Charion, qu’elle avoit nourry de ses propres mammelles et pour quy elle avoit enduré l’incision d’un têtin quis’estoit fendu tout autour 5 . » Il l’en-
1. Lettre à Timoxène, 2. — 2. S. Matth., II, 18. — 3. Lettre à
Timoxène, 9. — 4. Ibid., 2. — 5. Ibid., 5.
LÀ VIE DOMESTIQUE
tretient dans ces souvenirs de sacrifice et d’amour, il veut qu’elle « s’y transfère 1 » incessamment, il y cherche pour elle une source de pieuse jouissance.
Toutefois, si sensible que soit cette note d’affectueuse tendresse , - ce n’est pas celle qui domine. Comme à Apollonius, ce que Plutarque demande avant tout à Tiinoxène, c’est de ne se point départir de sa tranquillité d’âme accoutumée, de celle dont, à la grande admiration de tout le monde, elle a fait preuve après la mort d’Autobule et de Charion. C’est sa préoccupation la plus vive, il ne craint pas de le montrer. Il était à Tanagre, à quelques milles de Chéronée, quand la nouvelle de la mort de sa fdle lui a été apportée par un messager de sa femme qui s’était égaré sur le chemin d’Athènes 2 * ; et au lieu de s’empresser lui-même, c’est un message qu’il songe tout d’abord à renvoyer. 11 a peur de trouver sa maison en proie au trouble 5 . Que diraient les philosophes « qui le hantent et le cognoissent \ » que diraient ses concitoyens, s’ils le voyaient, lui ou les siens, manquer publiquement aux règles de modération et de sagesse qu’il fait profession d’enseigner !
On n’est pas impunément un maître accrédité de philosophie. Plutarque n’en abdique jamais le rôle, et c’est particulièrement sous cet aspect que le père nous apparaît en lui. S’il n’est étranger à aucun des sentiments de l’amour paternel, s’il en a éprouvé et heureusement exprimé les plus délicates jouissances, les graves devoirs de l’éducation sont proprement la
1. Lettre à Timoxène, 8. — 2. Leltre à Timoxène, I. — 3. Ibid.. 2.
— 4. Ibid., 5.
part qu’il en revendique. Nous devons donc insister sur ce point avec quelque développement.
Par un effet meme du caractère de sa renommée, l’usage a prévalu et prévaut encore aujourd’hui de placer en tête des Œuvres morales de Plutarque un traité sur Y Éducation des enfants , qui, selon toutes les vraisemblances, ne lui appartient point. Ce n’est pas que ce Traité soit, tout à fait sans valeur. Les observations sensées, les idées pratiques n’y manquent point. Le pastiche d’ailleurs est assez habile; l’auteur c onnaissait Plutarque, le fond de sa doctrine, qu’il résume parfois avec une heureuse exactitude, le tour de son esprit, les procédés de sa méthode. Toutefois on s’explique avec peine comment des savants tels que Xylander, II. Estienne, Fabricius et Heusinger ont pu s’y méprendre. Leurs arguments ont été péremptoirement réfutés par Wyttenbach 1 . «. Fond et forme » de l’opuscule, Wyttenbach a tout passé au crible d’une minutieuse critique, et il n’y a plus à revenir sur les questions techniques de composition et de grammaire qu’il a examinées 2 . Les questions techniques mises à part, ni l’étendue dé-
1. Animadversioncs in librum de Educatione puerorum; judicium de auctore. Cf. Muret (Variarum Lectionum XIV, I), qui le premier a soulevé la question, et Ruauld : Vila Plutarchi , ‘20. Wyttenbach explique d'ailleurs en termes charmants l’erreur de ses adversaires: « Quisquis ad Plutarchi libellos morales accedit, » dit-il, « in hune primum incidit; hune legit novus et liospes in forma et oratinne plutarchea ;... paucissimi, vel dicam nemo, flnito volumine, ejus lectionem itérant; qued si plures fecissent, hune libellum falsi nominis suspectum habuissent. » Animadversiones, p. 52.
2. Voiei les arguments sur lesquels repose la conclusion de Wyttenbach. I. Argmnentum cxlernum : nul parmi les anciens, ne fait mention de l’ouvrage : « quod ut non maximum, ita non nullam habet vim : certc, non omiltendum est. » p. 34. — II. Argumenta interna •
LA VIE DO.tlESTIQIE.
mesurée du Traité, qui embrasse dans son ensemble la vie de l’enfant depuis le jour où il a ouvert les' 4 yeux à la lumière jusqu’à celui où il prend place parmi les hommes, ni la sécheresse didactique des préceptes, ni l’esprit, plus latin que grec et moins latin que moderne, des considérations sur lesquelles ces préceptes sont appuyés \ ne reproduisent les habitudes de rédaction un peu molle et prolixe dans le détail , mais toujours si judicieusement limitée dans le fond du sujet, du sage de Chéronée, sa diffusion si agréablement nourrie, sa bonhomie fine, son génie tout imprégné des traditions helléniques ; les qualités et les défauts de Plutarque ont une autre saveur. Qu’il nous suffise donc de rappeler ce Traité pour mémoire, et de signaler, dans le travail de fauteur, les réflexions préliminaires sur la nécessité d’une vie chaste et pure pour les parents et sur les principes fondamentaux de toule éducation 2 ; les observations sur les soins que la ' mère doit à l’enfant, sur le choix des domestiques
1° De materia quæ deest; le sujet est traité fort incomplètement, p. 56 à 43. 2° De materia quæ adest : le sujet est traité très-superficiellement; « ut nemo non unus ex multis paterfamilias leviter tinctus litteris, melius præciperet. » p. 43 à 48. 5° De distribution» materiæ ; point de méthode ni de proportion, p. 49 à 50. 4° De argumentation» : aucun lien, beaucoup de lieux communs vulgairement présentés, p. 50 à 54. 5° De singulis verbis : un grand nombre de locutions rares qui ne se trouvent pas dans Plutarque, p. 56 à 57.
6° De orationis habitu : style travaillé, coupé, qui rappelle la manière d’Isocrate et non celle de Thucydide et de Platon, dont Plutarque se rapproche d’ordinaire, p. 57 à 61.
1. Voir notamçicnt les chapitres : XXII 1, sur le respect qu'on doit aux ouvrages des anciens; XXV, sur la part qu’il conviendrait de faire aux pauvres dans le bienfait de l’éducation; XXVI, sur l’interdiction des punitions corporelles, etc. — 2. De l’Éducation des enfants, 1,
2 et 6. .
commis à sa garde 1 , et sur la nécessité de mener de front la double éducation du corps et de l’esprit; enfin les conseils sur la conduite à tenir à l’égard du jeune homme, qu’il ne faut ni soumettre à un joug trop pesant ni affranchir d’une tutelle nécessaire, et sur l’obligation pour les pères de donner l’exemple des vertus qu’ils recommandent 2 * * . Au surplus, l’ouvrage fût-il de Plutarque, il n’y aurait pas lieu d’y insister davantage, la plupart des remarques qu’il contient n’étant que la reproduction sèche des observations ingénieusement développées par notre moraliste dans des œuvres authentiques et d'une plus haute portée 5 . Les Traités sur la manière tV entendre les poètes , sur la manière d'écouter, et sur les moyens de connaître les progrès qu'on fait dans la vertu , adressés tous trois à des jeunes gens, ou faits pour des jeunes gens, voilà les sources où il faut chercher les idées de Plutarque en matière d’éducation.
Chez les anciens comme aujourd’hui, on le sait, la • première éducation des enfants se faisait généralement dans la famille ou sous la surveillance de la famille. C’est à partir de la première adolescence seulement qu’ils appartenaient à l’école, et dès lors, la philosophie, et plus particulièrement la morale, était
1. De l'éducation des enfants, 8 à 12. V. Mgr Dupanlonp, Traité sur
l éducation (0 e édit.), t. I, p. 77. Cf. t. II, p. 18i. — 2. De l’Education ‘des enfants, 38 et 30. — 3. Qu’il nous soit permis, en terminant nos observations sur ce Traité, d’insister sur le vœu que Wytlenbach exprimait avec tant d’autorité. « Legatur a provcctioribus iste libellus, ipsius cognoscetidi causa;... non proponalnr tironibus, ut 1ère
fit, vel ad institulionem prosæ orationis Græcæ, vcl ad formanduin
antiquæ élégant iæ sensum, vel deniqueud nolitiam et eonsuctudinem
omnis Plutarclii scriptis contrahendam. »
LA VIE DOMESTIQUE
l’objet de leurs études. Toutefois on aurait craint a d’éblouir des esprits encore novices et tout imbus des préjugés de l’éducation des mères, des nourrices et des pédagogues, en les exposant, dès l’abord, au pur éclat des maximes de la philosophie \ » On s’attachait donc, dans la dernière période des études de l’enfance, à leur présenter une « lumière qui les préparât à fixer sans trouble le grand jour de la vérité 1 2 ; » on les initiait à l’étude des maîtres de la pensée par l’étude des maîtres de l’imagination ; on les menait par les chemins « doux fleurants » de la poésie dans les temples sévères de la sagesse.
Prenant son élève à ce passage de l’enfance à la jeunesse, Plutarque le suit pas à pas dans le cours de ses éludes d’adolescent; et comme toujours, il ne s’épargne pas aux prescriptions. 11 lui enseigne, par le menu, quel profit il peut tirer de la lecture des poètes, quelles dispositions il doit apporter aux cours publics de morale, comment il doit chercher à se rendre compte lui-même de ses progrès. Nous ne pouvons entrer dans l’analyse détaillée de ces préceptes ; nous voudrions seulement marquer les traits essentiels de la méthode et l’esprit de la direction.
Les maîtres de la jeunesse n’étaient pas sans défiance au sujet des idées que l’étude de la poésie éveille dans une imagination naissante, des troubles qu’elle excite dans un cœur inexpérimenté. Plutarque ne méconnaît pas ce danger. Les jeunes gens,
1. De la Manière d’entendre les poètes, 14. — 2. Il ici. Cf. De la
Manière d’écouter, 2.
il le sait, ne sont, en général, que trop disposés à préférer aux écrits des philosophes sur la nature de lame, les fables d'Ésope et les histoires merveilleuses d Héraclide et d’Ariston 4 . Mais l’abus des œuvres d’imagination doit-il en faire proscrire l’usage? Fautil, comme Ulysse fit à ses compagnons, devant les rochers des Sirènes, boucher les oreilles des jeunes gens avec de la cire et les forcer de fuira toute rame les parages de la poésie? — Non, répond le sage moraliste avec le remarquable esprit de mesure qui le distingue, le fils de Dryas, le sévère Lycurgue, ne fit pas preuve de sagesse, le jour, où, pour réprimer les désordres de ses sujets qui s’adonnaient à l’ivresse, il commanda d’arracher les vignes dans toute l’étendue de ses États : il n’avait qu’à rapprocher l’eau des sources pour ramener à la raison le dieu de la folie, comme dit Platon, par la main d’un autre dieu, le dieu de la sobriété. Le mélange de l’eau ôte au vin ce qu’il a de dangereux, sans lui enlever ce qu’il a de salutaire. Gardons-nous donc bien d’aller arracher el détruire la poésie, celte vigne féconde plantée et cultivée par la main des Muses. Là où la fable s’épanouit avec une confiance présomptueuse, réprimons cette exubérance ; mais là où la douceur attrayante de la fiction ne doit pas être sans fruit, portons-y la philosophie et le mélange de ses leçons ; enchaînons la raison des jeunes gens à de solides principes qui les empêchent de se laisser entraîner dans l’abîme par la voix des Sirènes 2 . — Or ces solides prin-
i. De la Manière d’entendre les poêles, I. — 2. De la Manière d’en tendre les poètes, 1 et 2.
LA. VIE DOMESTIQUE
cipes que Plularque développe avec une agréable variété d’exemples, peuvent être ramenés à trois. Se rappeler qu’il n’y a pas de poésie sans fiction, et, par suite, qu’il ne faut point s’abandonner sans réserve aux émotions qu’elle produit 1 ; ne pas oublier que le vice, comme la vertu, est du domaine des poêles, de même que le laid est, comme le beau, du domaine des peintres; songer, dès lors, qu’il faut chercher dans les peintures de la poésie non une leçon, mais un simple délassement, non la pureté morale de l’image, mais seulement l'exactitude de la ressemblance 2 ; comprendre, enlin, que le sens des mots est souvent modifié par la nature des situations, et que les sentiments ne valènt que par l’usage que le poète en fait 3 : telles sont les règles qu’il propose. Un mot les résume: contre les entraînements de l’imagination, il veut qu’on en appelle aux lumières et aux conseils de la réflexion.
L’ùge venu de fréquenter les cours publics de morale, il ne se contente plus pour le jeune homme des réflexions provoquées par le commentaire d’un auteur étudié dans une lecture commune. Il commence à le livrer à lui-même. Mais proportionnant la responsabilité qu’il lui impose à la liberté qu’il lui laisse 4 , il ne l’affranchit des exigences d’une tutelle étrangère que pour le soumettre au joug non moins impérieux de la raison. 11 ne l’abandonne pas d’ailleurs à ses propres forces; il l’invite à aller, chaque jour, s’entretenir avec le philosophe dont il suit les cours,
1. De la Manière d’entendre les poëffcs, 2, 3. — 2. Ibid., 3, 4. —