‹ De la morale de PlutarqueChapitre 27 sur 91 · Ibid., 4 à 13. — 4. De la Manière d’écouter · texte numérisé non relu

Ibid., 4 à 13. — 4. De la Manière d’écouter

pour lui confier ses défaillances, pour lui demander ses avis 1 * . En même temps, il exige qu’au sortir de chaque leçon, il achève, par un sincère retour sur lui-même, le travail qu’a commencé la parole du maître \ « Que penserait-on , dit-il , d’un homme qui, allant chercher du feu chez son voisin, et trouvant Pâtre garni, y resterait à se chauffer, sans plus songer à retourner dans sa propre maison? Telle est l’image du jeune homme qui, s’en tenant au plaisir de suivre les cours d’un philosophe, croirait assez faire en demeurant tranquillement assis auprès de lui : il pourrait retirer de ces entretiens une apparence de savoir, semblable à la rougeur dont le feu nous colore; mais la chaleur intérieure de la sagesse ne détruirait pas la rouille et les ténèbres de son urne. » 11 faut qu’il médite les idées qu’il a entendu développer, qu’il s’en pénètre, qu’il se les approprie. L’effort personnel est le premier degré de la sagesse.

Enfin convaincu que, contrairement aux paradoxes des stoïciens, l’homme ne se transforme pas miraculeusement en un jour et à son insu, mais que la vertu est le prix de la lutte persévérante, et que Pâme a la conscience du moindre de ses progrès 3 , Plutarque analyse un à un, à son élève, tous les symptômes qui peuvent lui donner le sentiment de ses améliorations. Le chemin de la sagesse commence-t-il à lui paraître moins rude? après en avoir été un moment écarté par un établissement, un voyage, une amitié, un service public, éprouve* t-il le pressant besoin d’y

1. Delà manière d’écouten* IG, 17. — 2. Ibid.. 17. — 5. Sur les

Moyens de connaître les progrès qu’on fait dans la vertu, 1 à 4.

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revenir? trouve-t-il en lui la force de résister à ceux qui viennent lui dire avec affectation que tel ou tel jouit, à la cour, de la plus haute fortune, qu’il a fait un mariage opulent, qu’il a paru dang la place publique, suivi d’une nombreuse escorte, pour y prendre possession d’une charge ou pour y plaider une affaire importante? commence-t-il, dans ses éludes, à s’attacher au fond des choses et à tirer de ses lectures, histoire ou poésie, tout ce qui peut contribuer à l’apaisement des passions? l’habitude de réfléchir lui a-t-elle appris à saisir promptement dans tout ce qu’il voit un salutaire exemple de vice ou de vertu ? Qu’il ait confiance et prenne courage : c’est un progrès 1 . Ce sera un progrès plus sérieux encore, d’en être arrivé à ne plus prendre la parole dans les cours par esprit d’entêtement, pour le plaisir de discuter, ou par amour-propre, dans le but de briller; à parler en présence d’une assemblée plus ou moins nombreuse, sans concevoir de honte, ni se préoccuper des applaudissements ;* à recevoir les critiques et les reproches aussi tranquillement que les éloges; à ne chercher le prix de la vertu que dans la jouissance intime d’une bonne conscience; à s’avouer ses fautes à soi-même et à les confesser sincèrement à un directeur éclairé. 11 aura fait un nouveau pas, quand ses songes mêmes ne lui présenteront plus que des images pures et honnêtes; quand, examinant l’état de ses passions, il

1. Sur les Moyens de connaître les progrès qu’on fait dans la vertu, 4 à 8. Cf. Les préambules des Traités sur les moyens de se corriger de la colère, sur la vertu morale, sur le vice et la vertu, etc.

reconnaîtra que les bonnes ont pris l’avantage sur les mauvaises, et que la raison les règle toutes; quand l’exemple des gens de bien excitera en lui un sentiment d’émulation ; quand il se plaira à les consulter au fond de son cœur et à se les représenter comme des témoins vivants de sa conduite; quand il recherchera leur commerce; quand il mettra son bonheur à les laisser pénétrer dans le détail de sa vie; quand, enfin, privé du père ou du maître qui l’ont élevé, sa plus douce pensée sera de regretter qu’ils ne soient plus là pour jouir de la vue de leur œuvre l . Mais où il pourra se rendre le témoignage qu’il touche presque au but, c’est lorsqu’il sera devenu plus difficile pour lui-méme que tout le monde. Trop éclairé pour proposer à son élève un idéal de sagesse irréalisable, Plutarque s’attache cependant à lui donner le goût et le besoin d’une certaine perfection. « Celui qui désespère de jamais devenir riche, dit-il, compte pour rien les petites dépenses, parce que les épargnes qu’il pourrait faire n’en vaudraient pas la peine; mais quand on a l’espérance d’arriver tôt ou tard à la fortune, plus on sent qu’on s’en approche, plus on amasse. Ainsi veille-t-on sur ses fautes avec d’autant plus de rigueur, qu’on est plus près de n’en plus commettre... On emploie indifféremment, pour un mur de clôture, le premier bois venu, les pierres les plus communes et jusqu’à des débris de colonnes funéraires. Tels les gens vicieux construisent leur existence d’actions de toute espèce. Mais ceux qui ont

1 Sur les Moyens de connaître, etc., 12 à 16.

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établi sur une base d’or les fondements de leur vie, semblables à des architectes qui bâtissent un temple ou un palais, ceux-là n’admettent rien au hasard dans la construction de leur édifice : ils dirigent, ils disposent toutes leurs actions suivant la règle de la droite raison, estimant, ajuste titre, comme l’artiste Polyclète, que la partie la plus difficile, la plus délicate à faire dans la statue, ce sont les ongles l . »

L’ensemble de ces préceptes nous offre donc, on le voit, un Traité complet d’éducation, dans la plus grave et la plus large acception morale du mot. Respectant l’œuvre de la nature, mettant à profit avecmesure toutes les forces de l’intelligence des jeunes gens, prévenant les écarts de l'imagination par les conseils de la réflexion, provoquant son élève, dès qu’il est en âge, à l’effort personnel, l’encourageant par la satisfaction du progrès accompli, l’excitant par la perspective et l’ambition d’ une amélioration nouvelle, toujours prêt à lui apporter son aide et 1 invitant à la lui demander, mais retirant graduellement sa main, Plutarque arrive peu à peu à établir le jeune homme en possession de lui-même et à lui remettre la direction de sa vie.

Sous cette tutelle discrètement prolongée, le jeune homme a atteint, en effet, l’âge de la première maturité. Il a quitté le toit domestique. Le plus souvent, suivant les lois de la nature, le vide s’est fait audessus de sa tête 2 . Il est devenu chef de famille, et son tour est arrivé de rendre les soins qu’il a reçus.

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