‹ De la morale de PlutarqueChapitre 29 sur 91 · Xénophon, Econom., VII · texte numérisé non relu

Xénophon, Econom., VII

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Solidarité intime et d'autant plus forte, qu’elle trouve en elle-même sa satisfaction et sa tin. Platon avait confondu la famille avec l’État; meme dans les Lois , il persiste a soutenir la nécessité pour l’État de pénétrer dans l’intérieur de la famille; et si, mieux inspiré, dans celte dernière expression de sa pensée, pour l’épouse et pour la mère, il les relève jusqu’à inventer à leur honneur des magistratures étranges , à quels dégradants désordres n’avait-il pas commencé par les livrer 1 * * * ? Aristote, supérieur à Platon quant à l’intelligence et à l’analyse des sentiments de la famille, distinguait, en principe, la famille de l’État ; sa pensée toutefois est restée un peu obscure sur ce point, si bien que l’on a pu dire, non sans exagération, il est vrai, que « l’homme dont il nous retrace l’idéal, n’est ni père, ni fils, ni mari; qu’il n’est même homme que dans la mesure où les vertus de l’homme s’accordent avec celles du citoyen*. » Plutarque, nous le verrons, n’isole point la famille dans la cité, mais il ne l’y confond pas non plus. Pour lui, la famille ri’est pas seulement un degré dans la hiérarchie de l’État; c’est, à son degré, un centre qui a son développement propre. Si, çà et là, il intéresse indirectement l’ambition politique de l'homme à la direction de la famille 5 , en lui montrant que celui-là ne saurait-

1. Platon, République, VI, VII. Cf. Janet, ouv. cité p. G2 et suiv.,

72 et suiv. — 2. Aristote, Polit., liv. I, ch. i, §1. — 3. Denis, His-

toire des théories et des idées morales dans l'antiquité, tome l* r ,

p. 200). Cf. Janet, ouvr. cite, p. 131 et suiv.

obtenir la confiance de ses concitoyens, qui ne commence point par mériter celle de ses parents, c’est dans les douces, et sereines jouissances du foyer domestique qu’il lui fait voir Ta véritable récompense de sa sollicitude et de ses soins 1 . Ce rfest point seulement par un calcul d’intérêt, comme. Socrate 2 , c’est surtout par un sentiment de mutuelle affection et par les joies que cette affection procure, qu'il unit le frère au frère. Dans ses préceptes sur l’amitié, suivant l’admirable doctrine d’Aristote 3 , c’est à l’utilité morale et au charme de son commerce intime qu’il mesure les services de l’ami. Enfin l’éducation dont il trace les règles, sans négliger de préparer l’enfant à devenir un bon citoyen, a surtout pour but de former en lui les qualités de l’homme.

Plutarque a donc fait autre chose que de puiser avec discernement dans le trésor d’observations accumulées avant lui par la science et la sagesse de plusieurs siècles ; sur le terrain préparé par les travaux des maîtres, il nous parait avoir contribué à établir, sans pian régulier, mais avec un sens très-net de l’ensemble et une rare sûreté de vue dans le détail, les fondements de la famille, telle que nous la concevons aujourd’hui, solidaire dans tous ses membres et indépendante de l’État, vivant dans une intime union et de sa vie propre *.

D*autre part, sa doctrine, comparée à celle de ses

1. Préceptes de mariage, 45; de l’Amour fraternel, 7. — 2. Xéno-

phon, Mëtnor., Il, 5; Cf. Cyropédie, VIII, 7. — 5. Aristote, Morale à

Nicomaque , VIII, 8, § 4. — 4. Cf. P. Janet : la Famille , G 0 édit.

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contemporains, n’a-t-elle pas sa marque reconnaissable entre toutes? • .

L’esprit de la morale antique, pris à sa source première, avait quelque chose d’exclusif et d’étroit. Garde ce qui t'appartient ; expose-toi avec prudence, discerne l’occasion ; ne dis pas ce que tu veux faire, car si tu ne réussis pas, tu seras raillé; ne cautionne personne, car caution engendre dommage; aime, comme si tu devais haïr un jour, hais comme si tu devais un jour aimer, disaient les Sages 1 . Régler son âme, tel était le but suprême de leurs préceptes. Profondément imbu de l’esprit de la tradition, Plutarque pousse parfois l’application de ce principe jusqu’à la rigueur. C’est ainsi qu’il n’éprouve aucun scrupule à nous donner le conseil de nous décharger sur des ennemis de nos mauvaises passions; c’est ainsi encore que, dans ses procédés envers ses propres esclaves, il est moins occupé de ce qu'il leur doit comme homme, que de ce qu’il se doit à lui-même comme philosophe.

Si cette pensée de perpétuel retour vers soi-même n ne se montre pas également à découvert dans ses divers Traités, dans tous on la sent. En d’autres termes, il ne faut chercher dans ses 'préceptes ni l’ampleur ni la générosité des vues de Sénèque, de Musonius, d’Épictète ou de Dion. *

Mais ce qui lui manque d’élévation et de largeur dans les vues générales, ne le rachète-t-il pas, en

l.Sosi’ide chez Stobée. Édit. Tauchnitz, t. I, p. 02; Thaïes, ibûl., p. 90; I ittacus, ibul.; Chilon selon Aulu-Gcllc pV uilsattiques, liv. I, ch. ni ) ; Lias, selon Diog. Laerce, liv. 1, cii. y, g 87; Démet, de I'halêre i Stobée), et Cicéron, (le V Amitié, 10. Cf. Vaière Maxime, Vil, 5 V. Garnier, ouvr. cité, p. 24 à 26.

quelque mesure, dans le détail des prescriptions pratiques, par la douceur et l'humanité du sentiment? Si, conformément à l’esprit de la tradition, il retient la femme dans le gynécée, s’il la subordonne à l’autorité souveraine du mari, avec quelle grâce aimable il lui fait comprendre la nécessité de la réserve et de l’abnégation qu’il lui impose; comme il la relève dans sa dignité, en l’associant à la direction de l’éducation des enfants! Qui a rédigé avec un plus agréable mélange de gravité et de délicatesse le code de l’union conjugale? « Les vertus des femmes, écrivait une mère à sa tille, sont difficiles, parce que la gloire n’aide pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, être simple, juste et modeste : vertus pénibles, parce qu’elles sont obscures, il faut avoir bien du mérite pour fuir l’éclat, et bien du courage pour consentir à n’étre vertueux qu’à ses propres yeux 1 II, ! » Plutarque donne à ces vertus du foyer un attrait généreux, une simple, mais réelle grandeur. Pour lui, comme pour Montaigne, comme pour Érasme 2 , le mariage est « une compagnie plus encore d’amitié que d’amour, » mais dont l'austérité n’exclut pas la douceur. Pour lui encore, comme pour Montaigne, « la touche d'uri bon mariage et sa vraye preuve regarde le temps que la société dure, si elle a esté constamment doulcc, lovale et commune 3 . » C’est avec le même charme de

1. M mc de Lambert, Conseils à sa fille, 1,107. — 2. Érasme, de Malrimonio christiano. — 5. Musonius, aj)ud Slob., LX1X, 23 ; Cf. LXV1I. 20; LXXX, 14; Appendice, XVI, 117; Sénèque, Les Bienfaits,

II, 18; De la Constance du sage, I, 7; S‘ Paul, Ëpit. aux Ép hé siens, Y, 22, 23, 25; aux Corinthiens, I, vu, 3, 4.

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sentiment qu’il trace les règles de la concorde fraternelle. Il vivifie, par l’esprit de piété filiale, l’usage qui attachait les frères à la pierre du foyer héréditaire; il rend une âme aux traditions religieuses dont le respect s’était conservé dans les mœurs, mais dont le sens s’était affaibli dans les cœurs. Plus délicate était la question de P esclavage. Aristote avait justifié l’esclavage comme un élément d’organisation sociale naturel et nécessaire. Si Platon, en principe, s'était abstenu d’en réprouver, comme d’en justifier l’institution, de fait, il l’acceptait 1 * III, . Comme Platon, Plutarque laisse la question de principe indécise, et paraît reconnaître, par son silence, la légitimité d’une iniquité hautement condamnée par la grande .école stoïcienne de son temps 2 . Mais la persuasive douceur des règles de conduite qu’il s’impose ne contredit-elle pas, avec autant de bonheur que de sagesse, la sécheresse de ses raisonnements dogmatiques? Aux dures maximes de Caton envoyant pêle-mêle au marché le bœuf et l’esclave vieillis, quand, sans sortir du cercle de la civilisation antique, on veut opposer le langage de l’humanité, à qui en appelle-t-on d’ordinaire, si ce

1. Aristote, Politique, liv. I, ch. h, § 4, 7, 43, 14, 45; Wallon:

Histoire de V esclavage dans l’antiquité, partie I, cl), xi. — 2. Sénèque, F.pitres, 47. Cf. 34, 44, 95; De la Colère, III, 5. Cf. I, 45; H, ‘25; III, 35; Des bienfaits, III, 18, 19, 22, 28; VII, 4; Epictète : Entret., I, 13; II, 8, 10; IV, 1; — Dion Chrysoslome : Discours, G, 10, 14„ 15. Cf. V. Maxime, III, ch. ui, § 7 ; VI, ch. vin. Pétrone, Satiricon, I, 39, 74. Quintilien. Inst. Oral.,

III, 8. Pline le Jeune, Lettres, 1, 4 ; V, 19; VIII, 10. Martial, Epigr., I, 102, 4. Tacite, HisL, 1, 2. Juvénal, Sat ., VIII, 27; XIV, 15 et suivants. S 1 Paul, Éptt, aux Galates, III, 28. V. Wallon, ouvrage cité. III e partie, cliap. i, et la discussion de M. Denis [ouvrage cité), tome II, pages 81 et suivantes.

n’est à la protestation émue du sage de Chôronée, abritant sous son toit, jusqu’au dernier souffle, le vieux serviteur malade, et de la maison qu’il sert lui faisant une patrie?

Telle est, en lui, cette inspiration du sentiment qu’elle triomphe môme, sur certains points, de sa lidélité à la tradition. Platon n’accordait aux animaux que l’âme végétative et l’âme sensitive 1 . Des deux facultés qu’il distinguait dans l’âme, Aristote ne leur aliribuait que celle de concevoir des images; il leur refusait celle de faire des raisonnements 2 . Les stoïciens leur déniaient tout; Sénèque ne les avait

relevés de cette déchéance qu’à travers mille contradictions. Pour mériter la reconnaissance, disait-il, ce n’est pas assez d’ètre utile, il faut vouloir être utile, et c’est pour cela qu’aux animaux on ne doit rien 3 . 11 n’est ? pas moins difficile de tirer du traité de Philon des conclusions nettes; la réfutation qu’il oppose à son neveu Alexandre n’est qu’une compilation, il le dit lui-même, des opinions d’Aristote et de Platon rapprochées des textes de la Bible, avec lesquels il cherche 5 les accorder 4 . Un autre contemporain de Plutarque, Maxime de Tvr, refuse péremptoirement aux animaux l’intelligence. Ils ont, dit-il, la force en parage, mais ils ne participent en rien à l'entendement 5 . Enfin, parmi les philosophes postérieurs à notre mo-

1. Plalon, limée, Protagoras. — 2 ; Aristo'e, Des parties des ani-

maux, II, 4. Cf. Plutarque, De la Vertu morale, 11; Des Opinions des philosophes, V, 20. V. L. Brédif, De anima brutorum quid senserint prœcipui apud veleres philosoplii. J8G3. — 3. Sénèque, Épit.

121, 124. Cf. Delà Colère, 1, 3, 4 ; des Bienfaits, IV, 5, VI, 7. —

4. Philon, Alexandre. Édit. Tauchnitz, t. VIII. — 5. Maxime de Tyr,

Dissertations, 41, g 5.

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raliste, tandis que Plotin, comme Philon, ne fait guère que reproduire les conclusions des chefs de l’Académie et du Lycée, en se rattachant plus particulièrement à Platon, Porphyre, se portant à l’extrémité con traire, accorde tout aux bétes, raison et parole, et il refuse à l’homme le droit de se nourrir de leur chair. Plus hardi, sur ce point, que ses maîtres, plus sage que ses contemporains, et se laissant conduire par la logique de son cœur non moins que par le résultat de ses observations, Plutarque prend la défense des animaux, diversement doués, suivant lui, d’un certain degré de raison selon leur espèce ; et ses Traités sont restés comme le dernier mot des anciens sur la question. Lorsque, à la renaissance de la philosophie, le problème de Pâme des bétes est repris et discuté, c’est lui que l’on invoque, c'est lui que l’on combat : Montaigne le prend pour patron 1 , Bossuet pour adversaire 2 . Séparé par un abîme de l’école moderne pour laquelle la raison de l’homme n’est que l’instinct de l’animal graduellement agrandi 3 , il ne saurait non plus se concilier avec la doctrine cartésienne, dont Bossuet se

faisait l’interprète, quand il comparait les animaux « aux horloges et aux autres machines ingénieuses où l’industrie réside tout entière dans la main souveraine de l’artisan suprême qui les a faites. » Bien que, sur certains points essentiels, son argumentation manque de précision, au fond, sa pensée,

1. Montaigne, Essais, II, 12. Cf. II, 11 à la fin, I, 20. — 2. Bos-

suet, de la Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. V — 3. Dar win, l'Origine des bêtes. Cf. Devuc des Deux Mondes, 1 er sept. 1873 ;

le Sens du beau chez les bêles, par Ch. Levêque.

il est aisé de le reconnaître, n’esl autre que celle de Pascal reconnaissant dans les animaux le don de rinlelligence, mais maintenant « ce don dans un ordre de perfection bornée 1 * »; ou plutôt, on n’en saurait trouver une traduction plus fidèle que ces vers du discours à M n,e de la Sablière. Pour moi, dit le fabuliste réfutant ceux qui soutenaient que « les botes n’ont pas d’esprit » :

... Pour moi, si j'en étais le maître,

Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants :

Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans?

Quelqu’un peut donc penser, ne Se pouvant connaître.

Par un exemple tout égal,

J’attribuerais à l’animal,

Non point une raison selon notre manière,

Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort. -

Plutarque est le La Fontaine de l’antiquité.

A côté, au-dessus peut-être de cette remarquable douceur de procédés, un autre trait le distingue : la rectitude du sens moral. S’il faut juger de la doctrine de Sénèque sur l’amitié par les remarques éparses dans ses œuvres, certes, il se faisait une juste idée de la grandeur et de la force de ce sentiment; mais, parmi des observations délicates et profondes 3 , combien de dialectique mal employée, que de sophismes 4 1 Cicéron lui-même, dans son Lélius , si heureusement inspiré de la doctrine d’Aristote 5 , n’avait pas échappé, on le sait, à des discussions de regrettable casuistique 0 . Il est des cas où

1 . Pascal, Traite du vide . — 2. La Fontaine, Fables , XI. — 3. Sénèque,

des Bienfaits, VI, 34; VU, 12. Êpît. 5, 0, 9, 48. Cf. Fragm. dit. Le-

maire, t. IV, p. 408. — 4. Sénèque, des Bienfaits, VII, 4; Epît. 74,

55 — 5. Cicéron, de V Amitié, G à 9, 19, 20.— 6. Id. ibid., 47.

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loi

il faut céder à la prière, même injuste d’un ami, dit-il, ouvrant la porte au plus dangereux système de complaisance 1 . Ailleurs, il n’hésite pas à sacrifier le parent à l’ami 2 . Plutarque ne méconnaît pas que l’amitié comporte certaines faiblesses. Il fait volontiers la part aux entraînements de ces affec - 4 lions instinctives, que Gœthe a appelées si heureusement les aftinités secrètes; mais il ne permet pas qu’on ferme l’oreille à la voix du sang 3 , et trouvant sur son chemin le mot de Pêriclès ; « Je suis votre ami jusqu’à l’autel, » il le condamne hautement. L’ami, dit-il, doit aider son ami dans ses généreux projets, non dans ses desseins coupables; témoigner pour lui, non se parjurer; partager ses disgrâces, non ses injustices; vis-à-vis d’un ami, comme vis-à-vis de tout le monde, il est des cas où il faut savoir dire non 4 . D’un autre côté, sans raffiner sur les sentiments, Plutarque en démêle avec une merveilleuse sagacité tous les artifices. Les hypocrites de l’amitié, les flatteurs, ont-ils jamais été démasqués d’une main plus sûre? « Les choses nous abusent, écrit Sénèque à Lucilius : combien la flatterie ressemble à l’amitié I elle s’insinue jusqu’au fond de notre cœur, et nous charme en nous empoisonnant. C’est cette ressemblance qu’il faut m’apprendre à démêler 5 . » On ne saurait mieux faire comprendre la délicatesse du problème et la nécessité de le résoudre. Mais Sénèque

I. Cicéron, des Devoirs , III, 10. — 2. Cicéron, de V Amitié, 5. —

3. De l’Amour fraternel, 20. — 4. De la Distinction du flatteur et de

l’ami, 23. Aulu-Gelle, Nuits alliques , 1,2. — 3. Sénèque, Épit. 43. Cf

Quest. nalur ., 4, Préface,

s’en tient là. Aristole lui-même, dans sa morale à Nicomaque, ne fait que toucher, en passant, la question* 1 . Plutarque l’aborde, tranche dans le vif, et déjoue toutes les ruses de la flatterie avec autant de fermeté que de grâce et de finesse.

Cette agréable justesse de sens pratique est particulièrement le mérite de ses Traités d’éducation. Rarement préceptes plus solides de direction pédagogique ont été présentés avec plus d’attrait. Un Père de l’Église, repassant sur les traces de Plutarque, a pu rajeunir la vertu de ses conseils sur la lecture des œuvres d’imagination; il n’en a fait oublier ni l’esprit judicieux ni le charme : le brillant interprète de la morale évangélique n’a trouvé que des fleurs à glaner dans le champ moissonné par le moraliste païen 2 . Même sous les fausses couleurs données à son génie par l’auteur apocryphe du Traité de l 'Éducation des enfants, Plutarque, du seizième au dix-huitième siècle, de Montaigne à Rousseau, a régné en maître dans les écoles, et aujourd’hui encore, ne voudrait-on pas voir gravée en tête de tous nos livres, celle maxime qui est, pour ainsi dire, l’âme de sa méthode : L’intelligence des jeunes gens n’est pas un vase à remplir, c’est un foyer qu’il faut échauffer 3 . On a pu, de nos jours, approfondir avec une grâce spirituelle, un ingénieux bon sens, la question des rapports des pères et des enfants 4 ; on a pu rat-

1. Morale à Nicomaque, VIII, 8. — 2. Saint-Basile, Homélie sur le

bon usage à tirer des auteurs profanes. — 3. Plutarque, de la

Manière d'écouter , 18. — 4. Saint-Marc Girardin, Cours de littéra-

ture dramatique, ou de l'usage des Passions dans le drame ; Cf. 8 à 15, 20 à 22; Legouvé, les Pères et les enfants.

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tacher les principes de l’éducation à une origine plus haute 1 . Mais nul ne nous parait avoir mis plus heureusement en lumière ces deux vérités fondamentales, trop souvent oubliées : d’une part, que l’œuvre de l’éducation, embrassée dans son ensemble, est avant tout une œuvre morale, qui, par l’esprit, doit arriver au cœur ; d’autre part, que le temps et l’effort personnel en sont les éléments nécessaires et les indispensables conditions.

En un mot, si, dans l’ordre' des sentiments et des devoirs de la famille, la morale compte, parmi les philosophes de l’antiquité, des interprètes d’un accent plus généreux, d’une portée plus haute, elle n’a pas, à notre sens, de représentant plus judicieux, plus fin, ni plus aimable. Fondés sur une observation pénétrante et sagace des lois et des besoins de la vie .humaine; inspirés d’un rare esprit de douceur et de mesure, animés de toutes les ressources d’une mémoire prodigieuse et d’une imagination riante, les Traités de Plutarque sur la morale domestique ont conservé, pour la plupart, la fraîcheur et l’éternelle jeunesse du bon sens.

Ajoutons que ses préceptes ne sont pas sans faire honneur aux mœurs de son temps, quelque sévère idée qu’il nous en ait d’abord lui-même donnée. En effet, si c’est dans la société qui l’entoure que le moraliste recueille les éléments de ses observations, quand il fait profession, comme Plutarque, de ne rien prescrire que de praticable, la nature des remèdes qu’il recommande n’indique pas moins que la nature du

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