Mgr Dupanloup, ouvrage cité
mal qu’il dépeint, l’état moral de ceux qu'il a entrepris de guérir. Certes, ce n’était pas une société sans vertu que celle où les maris et les femmes, où les frères et les amis, où les jeunes gens étaient dignes d’entendre de tels conseils et capables d’en profiter. La famille païenne, telle que Plutarque nous la fait connaître, était prête à recevoir le nouvel esprit de vie que le soufflepur du Christianisme allait y développer.
LA CITÉ
CHÉROKÉE : LA PETITE VILLE ; LE MÜ2SICIPE.
En attachant l’homme au foyer domestique par les liens des affections les plus étroites, Plutarque ne l’y enchaîne point. Arrivé à l’âge viril, d’autres devoirs le sollicitent et l’appellent hors de la famille. 11 ne „ peut échapper au contact de la vie sociale, et les obligations de la vie politique le réclament; il doit compte de ses forces et de son intelligence a son pays. Or la société, le pays, pour Plutarque, c’est la cité où il est né, où il a voulu vivre et mourir. Si, pendant son séjour à Athènes et à Rome, si dans son étude de l’histoire surtout, il a observé les passions humaines sur de plus grands théâtres, Chéronée est restée le modeste objet de ses préceptes; c’est en vue de cet horizon volontairement borné par son patriotisme qu’il a tracé les règles de morale sociale et politique que nous avons maintenant à étudier.
On sait que les Béotiens avaient, parmi les divers peuples de la Grèce, un assez mauvais renom. Plus favorisée que la rocheuse Phocide et que la maigre Attique, ses voisines, la Boétie, humide, brumeuse, mais protégée par l’Eubée contre les vents du nord, baignée par deux mers, s’étendant à l’est et à l’ouest
en vastes plaines, arrosée par l’Asope, le Permesse, le Cépliise, et par les ruisseaux d’Aganippe et d’Hippocréne, régulièrement inondée par les débordements du lac Copaïs, fertile en pâturages, riche en blés, en vin, en fruits, la Béolie offrait à ses habitants toutes les ressources d'une vie facile et large. Les peuples résistent malaisément à ces dons de la nature. Laborieux, honnêtes, sensés, les Béotiens passaient pour intéressés, amis des jouissances matérielles, lourds, sensuels. Certaines inscriptions les représentent comme de gros mangeurs, et la réputation ne leur en déplaisait point. Leurs repas de fête duraient des journées entières, quelquefois plusieurs journées de suite. C’étaient les Flamands de la Grèce. Le génie d’Hésiode et de Pindare, la brillante valeur d’Épaminondas et de Pôlopidas n’avaient pas réussi à les relever de cette sorte de discrédit. Cinquante ans à peine avant Plutarque, c’était encore, dans Fimagination populaire, une sorte d’infériorité native d’avoir été nourri dans l’air épais de la Béotie 1 . Les Béotiens semblaient ne participer à aucune des générosités d’intelligence ou de cœur de la race hellénique. On les accusait d’avoir suivi, au temps des invasions des Perses, une politique équivoque. Seules entre toutes leurs villes, Thespies et Platée, avaient envoyé des combattants à Marathon. Dans les guerres entre Sparte et Athènes, le plus souvent ils avaient pris parti pour Sparte, comme si la gloire éclatante ‘ de leur voisine offusquait leur regard. Pendant la lutte de la Grèce contre la Macédoine et contre les
\ Horace, Éptl. II, 1 , ‘214.
LA CITE
Romains, leur rôle, comme au temps des guerres médiques, était resté douteux ou effacé. Tous ces souvenirs pesaient sur leur histoire.
On est d’autant plus touché du filial dévouement de Plutarque pour celte ingrate patrie. Il ne fait point difficulté de le laisser voir : il a pris la Béotie sous son patronage. Les fables dont les poêles ont à l’envi recouvert son berceau, ont conservé pour lui leur primitif éclat, leur fraîcheur. L’antre de Trophonius lui est un objet de vénération pieuse, à l égal du temple de Thésée *. 11 préconise les moindres gloires de ses compatriotes. Il ne connaît pas de plus belle entreprise que la délivrance de la Cadmée 1 2 . A la vénalité honteuse d’Antalcidas il oppose l’irréprochable intégrité de Pélopidas dans son ambassade chez le grand roi 3 . Il reprend contre' Hérodote la cause de l’honneur de Thèbes dans les guerres médiques, et il se montre Thébain, lui, le doux philosophe, jusqu’à la violence, presque jusqu’à la mauvaise foi \
Mais dans ce pays dont les fautes mêmes trouvent en lui un défenseur ému, il est une ville qui lui est chère entre toutes : c’est Chéronée.
Sur la limite occidentale de la Béotie, dans l’angle formé par un ruisseau affluent du Céphise et par le lac Copaïs, s’élevait la ville fondée, selon la fable, par Arné, tille d’Éole, et que Chéron, qui lui avait donné
1. Plutarque, de la Cessation des oracles , 5 ; de la Malignité d' Hérodote, 13, 14; des Délais de Injustice divine, 15; Propos de table , 10, G; de l'Exil, 17 ; Quelle part le vieillard, etc., 4 ; Questions romaines, 104, etc. — 2. Plutarque, Vie de Pélopidas, 8, 15. — 3. Ibid.,
30, 31 ; Cf. 2G et 27. — 4. De la Malignité d'Hérodote, 40. Cf. 19 à
une meilleure exposition, avait, dans la suite, appelée de son nom, ChéPonôe. Déjà connue au temps d’Homère, et placée sous le patronage spécial de Jupiter dont elle passait pour posséder le sceptre, elle avait été, dans la suite, occupée et peuplée, en grande partie, par les descendants de la famille royale d’Opheltas. Plus tard, enfin, elle avait vu, par deux lois le sort de la Grèce se décider au pied de ses murs; et, plus heureuse que Platée, Thèbes, Orchomène, Élalée, ses voisines, tour à tour saccagées ou délruites, elle n’avait subi, dans le malheur commun, que l’humiliation de recevoir une garnison de Philippe de Macédoine et de Sylla 4 .
Plutarque ramasse autour de son pays natal, toutes ces traditions plus ou moins obscures, tous ces noms plus ou moins éclatants; et à voir, dans ses naïves peintures, cette ville bâtie sous les auspices des Dieux, peuplée par des rois, respectée par les dominateurs de la Grèce, aimée par le plus illustre et le meilleur de ses enfants au point qu’il se fil un devoir et un honneur de lui vouer son existence et sa renommée, qui ne conçoit involontairement l’idée de la petite ville décrite par La Bruyère 1 2 , d’une sorte d’oasis paisible, riante, inaccessible aux mauvais sentiments, digne séjour de l’aimable sage dont le nom l’a immortalisée? Telle n’est pourtant pas l’image que Plutarque lui-mème
nous trace de sa chère cité. A l’entendre, jamais
1. Pausanias, liv. IX, ch. xv, n°* 5, 6, 7, 10, 11, 12 ; Strabon, liv. IX, cli. h, g 57. Cf. § 19; Plutarque, Vie de Sylla, 19; De la Curiosité, 1 ; Vie de Cimon, 1 . — 2. La Bruyère, V, de la Société et de
la Conservation ; Cf. VII, de la Ville.
LA CITE
petite ville, jamais munieipe n’échappa moins que Chéronée aux caquets du bavardage et de la curiosité, aux convoitises de l'envie, aux lâchetés du respect humain, à l’amour du luxe, aux mesquines et coupables agitations des ambitions de province. Mais, fidèle à la méthode que nous l’avons vu suivre dans les Traités sur la famille, comme pour mieux corriger les passions, il commence par les décrire, ses Traités de morale publique, en nous ouvrant un jour sur la vie d’une petite ville et d’un municipe grec sous la domination romaine, permettent d’étudier les misères sociales et politiques de son temps, sans en laisser méconnaître les vertus.