‹ De la morale de PlutarqueChapitre 31 sur 91 · LA PETITE VILLE · texte numérisé non relu

LA PETITE VILLE

De la vie et des passions de la petite ville. — Le bavardage et la curiosité; Théophraste et Sénéque. — De la source de ces deux travers; l’envie. — La mauvaise honte; son principe, ses dangers. — L’usure; ses ravages. Homélies de saint Basile et de saint Grégoire de Nysse. — De la colère; les misères sociales dont elle est la cause. — De l'objet des efforts du sage : la tranquillité de l’âme; Lettre de Sénéque.

Les mœurs d’un peuple ne changent pas avec ses destinées. Plus humble et plus étroit est le cercle où se meuvent les passions qui l’animent; mais ces passions demeurent, et se portent avec une ardeur égale sur de moindres objets. Parmi les ruines que Strabon et Pausanias signalent partout sur leur passage en parcourant la Grèce, dans ces villes en partie détruites

el dépeuplées, «s’agitait une nation toujours ardente, amie du mouvement et de l’éclat, comme aux plusbeaux temps de son opulence et de sa gloire, se faisant illusion par scs souvenirs et appliquant aux plus modestes questions d’intérêt local la vivacité d’intelligence et de caractère qu’elle avait jadis consacrée au progrès et à la défense de la civilisation. Athènes seule, resplendissant encore de tout le prestige d’une illustration sans égale, Athènes était restée un foyer de lumière, objet légitime d’admiration et de respect 1 .' Mais si la vie ne s’était point retirée de ses obscures voisines, si le caractère national s’y retrouvait intact, combien il était abaissé par les intérêts qui l’occupaient !

On a esquissé, d’après Horace et les satiriques latins, le tableau de Home 8 . A travers les œuvres de Plutarque, on peut de même suivre le train ordinaire de la vie de Chéronée. Le jour à peine levé, la petite ville entre en mouvement, les marteaux retentissent, les scies grincent, les lourds chariots résonnent. Bientôt les maisons commencent à s’ouvrir, les clients s’empressent, tandis que les enfants s’acheminent, sous la direction du pédagogue, au gymnase ou à l’école 3 . Peu à peu cependant l’agora se remplit; on s’enquiert des événements; les affaires s’engagent autour de la table des banquiers ; passent les avocats, les sophistes, les maiires de morale ; la foule les suit. Les tribunaux

1. Pline, Épttres, VIII, 24. — 2. Voir particulièrement Y Élude sur Horace cl hryile , de M. Patin, en tète de Ja traduction d’Horace, publiée par la librairie Garnier, p. 19. — 5. Plutarque, de la Curiosité; de l'Usure; de la Fausse honte; de l’Exil ; de la Manière d’écouler; de l'Amour; Propos de table .

LA CITÉ

fermes, les cours terminés, on se retrouve aux jeux, aux entretiens de table, aux séances de concert. Vers la fin du printemps, les gens de bon ton descendent à la mer : chacun veut paraître à Edipse, à la table de Callislrate, rendez-vous de toute la Grèce 1 . Là éclatent les rivalités. Parti contre parti, famille contre famille, on se divise, on se dispute jusqu’à la fureur. Mais, triste simulacre des passions généreuses qui exaltaient les contemporains deMiltiade et de Démosthène, ce que les gens de bon ton se disputent aux bains d’Edipse, ce sont les meilleures baignoires ; ce qui les divise, ce sont des combats de chiens, de cailles ou de coqs 2 . Voilà l’objet des procès qu’ils rapportent aux tribunaux de leur pays. Heureux quand une volonté souveraine ne termine pas d’autorité les querelles, au détriment des libertés communes 3 ! En dehors de ces luttes ardentes, ce qui tient les esprits en éveil, c’est la nouvelle du jour, l’arrivée d’un magistrat et son escorte, le passage d’un sophiste renommé, le retour d’un citoyen en faveur ou en disgrâce, le train de maison d’un parvenu ; un. héritage défraye tous les entretiens 4 ; un mariage met la ville entière en émoi 3 *

Une jeune veuve, de grande naissance, belle, riche èt de vertu irréprochable, nommée Isménodore, s’était éprise pour un obscur et pauvre jeune homme, dans le temps qu’elle cherchait à le marier à une de ses amies. Cette passion inquiétait la mère du jeune homme, qui redoutait une alliance peu en rapport

i. Propos de table, IV, 4. — 2. De l'Amour fraternel, 17. —

3 préceptes politiques, 49. — 4. De l’Amour fraternel, 11. — 5. De

l’ Amour, 1, 2 à 9. La scène se passe à Thespies.

avec la condition de son fils. Ses amis ne s’en préoccupaient pas moins. La ville était divisée en deux camps, « Eh quoi ! disaient les uns, laisser unir la misère de Bacchon* avec les richesses d’Isménodore, n’est-ce pas risquer, comme on dit, de faire disparaître l’étain dans le cuivre?... » « Sans doute, répondaient les autres, il serait indigne d’un homme d’honneur de préférer, dans une femme, la fortune à la vertu ou môme à la noblesse ; mais rejeter la richesse serait folie, .quand elle se trouve jointe à la noblesse cl à la vertu... » Et le différend s’échauffait. D’aventure, une société de sophistes se trouvait dans la ville. On défère la question à leur tribunal. Tandis qu’ils la discutent dans toutes les formes, Isménodore enlève Bacchon. Au bruit de ce coup de main, émotion générale : quelques-uns, les étrangers surtout, en rient ; ceux de la ville s’indignent, et ils en appellent aux gynmasiarques. Mais déjà les jeunes gens avaient quitté leurs exercices, et Isménodore avait pressé le dénoûment. Au moment même où les sophistes, dont la discussion suivait son cours, allaient poser leurs conclusions, un messager était arrivé, annonçant qu’on n’attendait plus qu’eux pour commencer le sacrifice. Prenant aussitôt la robe blanche et la couronne, ils s’étaient rendus au temple, et la foule avait suivi l .

C’était là les événements qui agitaient la petite ville. Vivant au milieu de ces passions, Plutarque travaille à les corriger. Éclairer ses concitoyens, ceux qui venaient l’entendre ou le consulter, sur les dan-

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