‹ De la morale de PlutarqueChapitre 32 sur 91 · De l’Amour · texte numérisé non relu

De l’Amour

LA CITE

gers et les remèdes du bavardage, de la curiosité, de la fausse honte, de l’envie, de l’amour des richesses, élever leurs pensées au-dessus de ces faiblesses, de ces travers, de ces emportements, de ces vices, épurer et pacifier leur âme : tel était le fréquent objet, sans doute, de ses conférences et de ses entretiens; nous en retrouvons le fond dans ses Traités.

De tous les défauts que produit ou que développe la vie oisive et concentrée de la petite ville, il n’en est pas de plus commun, peut-être, ni de plus insupportable, sinon de plus grave, que le bavardage et la curiosité.

Sous les types du babillard, du bavard et du nouvelliste, Théophraste a tracé un triple caractère — tant le travers était dans le sang des Grecs — de ceux que la maladie de parler dévore 1 ; et ses portraits sont pleins de vie. À la vigueur des définitions, à la netteté du dessin, on reconnaît le disciple d’Aristote ; mais dans l’accumulation et l’exagération des traits, on retrouve aussi le maître de la Bruyère, le maître du peintre de Ménalque 2 . Bavard, babillard, nouvelliste, tous les personnages de Théophraste sont des personnages de comédie. Ce n’est pas ainsi que procède Plutarque. 11 ne définit pas ou ne définit que par des images; il ne peint pas ses originaux en pied; il ne s’étudie point à marquer les nuances. Il réunit et confond sous un même nom tous ceux qui sont atteints de la démangeaison de parler ; il les crayonne , au fur et à mesure qu'il les saisit dans le jeu de faction. Mais plus simple,

4. Caractères, 3, 7, 8. Cf. Martial, Epig. IX, 35. — 2. La Bruyère, de l’Homme, ch. xi.

moins dramatique, moins finie, l’image qui sort de ces esquisses rapprochées les unes des autres est-elle moins expressive? On en jugera par ces quelques traits.

A Olympie, dit-il, il y a un portique qui répète plusieurs fois les sons; on l’appelle le portique aux sept voix : tel est le bavard. Le moindre son vientil à l’ébranler, mille échos retentissent. On dirait que les conduits de l’ouïe aboutissent, chez lui, non au cerveau, mais à la langue. C’est un vase vide et sonore en mouvement... L’ivresse est parleuse, mais l’ivrogne ne bavarde qu’aprés boire ; le bavard parle et parle encore, sur la place publique, au théâtre, en promenade, au chevet d’un malade, en voyage, le jour, la nuit : c’est un fléau plus redoutable que la maladie et le mal de mer... De toutes les espèces de méchants, le plus dangereux, assurément, c’est le traître; le bavard est un traître gratuit ; sans attendre qu’on le sollicite, il livre les secrets de tout le monde L . .

Admirant, avec raison, la spirituelle justesse de ces traits, La Harpe se demande à qui Plutarque les a empruntés 1 2 . Avait-il donc rencontré en son chemin cette espèce de folie, dit- il, et sa sagesse en avait-elle été iieurtée? Plutarque ne le cache pas : c’est autour de lui, parmi ses concitoyens, qu’il a étudié le bavardage, et plus qu’il ne l’eût voulu peut-être. Lui si discret, nous le savons, ne se plaint-il pas, sans le nommer, il est vrai, d’un habitant de Chéronée, qui, ayant

1. Du Bavardage, 1, 4, 5; de la Mauvaise honte, 5. Cf. Caton dans Aulu-Gelle, Nuits attiques, ï, 15. — 2. Cours de littérature,

I r# partie, 1III, ch. ii, sect. h.

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lu deux ou trois livres d’Éphore, en assassinait tout le monde et faisait déserter les réunions par son sempiternel récit de la bataille de Leuctres 1 ?Mais il n’a pas besoin d'avoir ses originaux sous les yeux pour les peindre. S’il emprunte à l’histoire quelque exemple, il ne reste pas moins fidèle à la vérité et à la mesure. On connaît la page où il rappelle l’anecdote du barbier d’Athènes 2 * * . Quelle simplicité, quel naturel dans ce petit récit, et quelle preuve de bon goût et de bonne foi, de la part du moraliste, que de n’avoir rien ajouté au fait fourni par l’histoire, rien que l’art ingénu de la mise en scène et le relief du détail qui éclaire et complète le caractère, sans le charger 1 C’est avec le même naturel expressif que Plutarque décrit l’homme affairé des affaires des autres, ou le curieux. Sénèque se raille agréablement de cette foule d’oisifs qui courent les maisons, les théâtres, les places, offrant leurs services à tout venant 5 . Demandez à l’un d’eux, dit-il, au sortir de chez lui, où il va et quelle est son idée. Je n’en sais ma foi rien, vous répondra-t-il : mais je sors... Avez-vous vu des fourmis, grimpant le long d’un arbre, monter et redescendre de bas en haut et de haut en bas, à vide : telle est l’image de ces gens dont on pourrait qualifier l’existence de laborieuse inoccupation. C’est pitié de les voir toujours pressés, comme si le feu était quelque part, heurtant ceux qui passent, tombant et les faisant tomber. Et pourquoi celte hâte?

1. Du Bavardage, 22. Cf. dans Épictète (/>/««« /. 1,25, 1 5) , l’histoire du

soldat reprenant, à tout propos, sa campagne de Mésie : «Je t’ai déjà ra-

conté, camarade, comment j'escaladai ces hauteurs, etc... » — 2. Ibid.,

13'. — 3. Sénèque, de la Tranquillité de l'âme, 12. Cf. Épîtres, 22.

Pour aller donner un salut qu’on ne leur rendra pas, suivre le convoi d’un mort qu’ils ne connaissaient pas, assister aux procès d’un plaideur de métier, aux fiançailles d’un mari qui convole, ou escorter une litière qu’en certains endroits ils porteront eux-mêmes, La chose faite, ils rentrent chez eux, exténués de fatigue, et jurant qu’ils ne savent point eux-mêmes pourquoi ils se sont donné tout ce tracas ; le lendemain, ils recommencent.

Voici, en regard, la description de Plutarque. — La fable raconte que Lamia, quand elle rentrait chez elle, déposait dans un vase ses yeux qu’elle remettait pour sortir ; de même chacun de nous, en entrant chez autrui, se met, pour ainsi dire, l’œil de la curiosité... Indifférents et mous sur ce qui nous louche, nous fouillons dans la vie et dans la généalogie des autres. Le grand-père de notre voisin n’était-il pas Syrien, et sa nourrice Thracienne? un tel ne doitil pas trois talents dont il n’a pas encore payé les intérêts? d’où pouvait donc bien revenir celui-ci, et qu’avait à dire, dans ce coin, celui-là?... Les vents les plus insupportables, disait Àriston, sont ceux qui retroussent les robes. Le curieux ne soulève pas seulement les manteaux et les tuniques, il perce les murailles, il ouvre les portes, surprend la maîtresse ou la fille de la maison, recueille toutes les médisances, et, comme les ventouses qui attirent le mauvais sang, attire, pour ainsi parler, les mauvais propos 1 ... Rarement il va à la campagne : la tranquillité et le silence des champs lui déplaisent. Y va-t-il de loin en

i. De la Curiosité, 1, 5, G, 7.

LA CITE

loin? C’est pour passer en revue les vignes du voisin, pour s’enquérir du nombre des bœufs perdus ou des pièces de vin aigries dans le village. Sa provision faite de mauvaises nouvelles, il repart, court sur la place, au port : Quoi de nouveau? demande-til. — Mais vous étiez ici ce matin même ; pensezvous donc que la ville ait changé de place en (rois heures? Lui laisse-t-on entendre qu’on a quelque chose à lui conter, il se précipite à bas de son cheval, vous prend la main, vous embrasse; et le voilà sur ses jambes, tendant l’oreille.

J’abrège, ne pouvant tout citer. Le fidèle et pénétrant observateur nous montre le curieux occupé tour à tour à décacheter les lettres , à écouter aux portes, à chuchoter, sur le seuil des maisons , avec les esclaves et les servantes, à regarder jusque dans les litières des femmes , à se suspendre à leurs fenêtres. Il ne se borne pas à le dépeindre, il le stigmatise. La curiosité, dit-il énergiquement, est une sorte d’adultère 1 .

Comparer cette peinture à la page de Sénèque, ce serait trop aisément donner l’avantage à notre moraliste. Non pas, assurément , que le morceau du satirique latin manque de verve ; mais Sénèque s’arrête, pour ainsi dire, à la surface du caractère qu’il décrit. L’homme affairé qu’il représente n’est qu’un homme affairé, qui ne saurait dire lui-même

1. De la Curiosité, 8, 9, 15, 16, 8; Cf. de l’Exil, 2. On peut rapprocher de ces traits ceux sous lesquels Cicéron, Disc, pour Cœlius , 16, 39; Sénèque, Éptlres, 23; Martial, Epig ., II, 82; III, 65; Tacite, Annal., XI, 27; Juvénal, Satir., I, 145; VI, 403; saint Jérôme, Lettres, 127, 51, peignent le commérage de la grande ville.

pourquoi il s’agite. Montaigne , commentant agréablement Sénèque, dit de « ces gens qui sont sans vie* quand ils sont sans agitation tumultuaire : ils ne cherchent la bensogne que par embesongnement : ce n’est pas qu’ils veuillent aller, tant comme c’est qu’ils ne se peuvent tenir : ni plus ni moins qu’une pierre esbranlée en sa chcute, qui ne s’arreste jusqu’à tant qu’elle se couche 1 . » Ce qui caractérise, au contraire, le curieux de Plutarque, c’est qu’il a son but; ce qui lui donne la fièvre, c’est le désir de savoir le secret de tout le monde. Sénèque ne s’en prend qu’au ridicule ; sous le ridicule, qui ne lui échappe pas, Plutarque voit le défaut. Comme Théophraste, enfin, Sénèque s’amuse du type qu’il met en scène; Plutarque se défend expressément de toute pensée de raillerie 2 . S’il décrit les défauts qu’il cherche à guérir, c’est afin que ceux qui en sont atteints se reconnaissant eux-mêmes, dans le portrait qu’il trace,, puissent plus facilement se corriger. Là est son originalité, sa marque. Les prescriptions curatives se mêlent toujours à ses descriptions; elles en sont le fond.

Au bavard il tient donc ce langage 3 : « On parle pourêtre écoulé, et on ne vous écoute point : votre vue seule met tout le monde en fuite. On parle pourêtre cru, et l’on ne vous croit point, même quand vous dites la vérité. Parmi les maladies de l’âme, les unes sont dangereuses, les autres odieuses, les autres ridicules; le bavardage est, à la fois, ridicule, odieux et dangereux. Ridicule : car on se moque des grands

1. Montaigne, Essais, III, 10. — 2. Du Bavardage, 10. — 3. Dit

Bavardage. G, 7 à 15, 16 à 19, 20, 21, 22.

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parleurs ; odieux : car on n’aime pas les porteurs de mauvaises nouvelles ; dangereux : car ceux qui révèlent leurs propres secrets ou ceux des autres s’exposent aux plus terribles mésaventures. Il faut donc comballrele bavardage doucement, mais incessamment, en se raisonnant d’abord, puis par l’habitude, en s’accoutumant à ne pas se presser de répondre avant tout le monde, et à ne pas répondre à la place d’un autre; à se surveiller sur les sujets où l’on est, par métier, tenté de s’étendre ; à se décharger, par écrit, dans des compositions de cabinet ; à fréquenter, de préférence, les personnes dont l’âge ou le mérite impose le respect, et à s’interroger, avant de parler, sur la portée de ce que l’on va dire; à se rappeler enfin qu’on s’est souvent repenti d’avoir parlé, jamais de s’étre tu l .

C'est ainsi qu’à l’égard du bavardage, il tranche le mal à la racine. Il ne traite pas tout à fait la curiosité avec la même rigueur. Il en admet, il en loue môme le principe 2 . Il s’efforce seulement d’en diriger l’application. Il voudrait la détourner des futiles objets de la médisance qui abâtardit le cœur, appauvrit l’esprit, ruine toute confiance, pour la ramener aux études sérieuses qui élèvent l’âme, fortifient l'intelligence, attirent honneurs et crédit. Fermez, ditil au curieux, fermez ces portes et ces fenêtres qui ont jour sur le voisin ; ouvrez celles qui donnent dans vo- * . tre appartement, dans celui de votre femme, dans les chambres de vos esclaves ou dans votre propre cœur : votre activité trouvera là un aliment salutaire.

1 . Du Bavardage, 23. Cf. Épictête, Manuel, 55, 2; Dissert., III, 10, 4. — 2. De la Curiosité, I.

Dans la maison des bons pères de famille, disait Xénophon, il y a une place particulière pour les vases des sacrifices, une autre pour la vaisselle de table, une autre pour les instruments de labourage, une autre enfin pour les attirails de guerre; dans votre âme aussi, les vices ont chacun leur coin : ici, se cache l’envie, là, la superstition, ailleurs l’avarice ; passez votre revue... Éprouvez-vous le besoin de sortir de vous-même : portez votre regard sur les merveilles du ciel et de la terre ; ou, si, comme au serpent qui se nourrit d’herbes vénéneuses, il vous faut des malheurs pour pâture, conduisez votre curiosité dans les champs de l’histoire : elle y trouvera ample provision de catastrophes, et c’est un plaisir qui ne coûtera à vos concitoyens ni chagrin, ni peine 1 ... À quoi qu’elle s’applique, d’ailleurs, souvenez-vous qu’elle a moins besoin d’être excitée que réglée. Il faut incessamment la tenir en bride. Et que la pensée de celle vigilance ne vous effraye point. Est-il si difficile de ne pas vous arrêter en chemin pour lire les inscriptions des tombeaux, de traverser les promena- 1 des sans regarder les affiches, de passer devant la maison d’autrui, sans y porter les yeux, comme un voleur y porterait la main, de ne pas vous approcher, sur la place publique, des rassemblements où l’on se querelle, ou, si vous n’avez pas la force de vous tenir à distance, de vous en retourner tranquillement chez vous ; de ne point vous laisser tenter par les appîau-, dissemenls de l’amphithéâtre ou par les cris du cirque; de ne point rompre, par précipitation, le sceau

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