‹ De la morale de PlutarqueChapitre 36 sur 91 · Ibid., 5, 0, 12. — 5. Ibid · texte numérisé non relu

Ibid., 5, 0, 12. — 5. Ibid

favoriser le méchant au préjudice de l'homme de bien? » Toule cette science d’échappatoires manque d’élévation sans doute; mais n’achève-l-elle pas de nous faire pénétrer au foyer même des importunités, des intrigues et des misères de la petite ville?

Cependant le bavardage n’est qu’un travers, l’envie un vice, la fausse honte une faiblesse : une plaie véritable, l’usure, dévorait Ciiéronée.

Fléau des républiques naissantes, l’usure avait été, en Grèce, comme à Rome, la cause la plus active des révolutions. Mais, tandis que jadis, c’était la misère qui contraignait les plus pauvres à se dépouiller successivement de leur coin de terre, de leurs inslruments de travail, et — la lèpre, selon l’énergique expression d’un historien l * , finissant par gagner leur corps, — de leur propre liberté, aujourd’hui, c’était l’amour des jouissances de la vie qui précipitait les plus riches dans l’abîme des contrats usuraires et des hypothèques dévorantes*.

Dans ses préceptes de mariage, Plutarque, on se le rappelle, nous a déjà laissé entrevoir les tentations ruineuses auxquelles succombaient les femmes de son temps. « Les lois d’Égypte, dit-il, défendaient aux femmes de porter des souliers, afin de les accoutumer à garder la maison. Aujourd’hui, pour les y faire rester, il n’y aurait qu’à leur ôter leurs souliers brodés d’or, leurs bracelets, leurs colliers, leurs bijoux et leurs robes de pourpre 3 . » Mais ce n’est point du côté des femmes seulement que venait le danger. En môme

1. lite-Live, Décad., I, 1. II, ch. xxui. — 2. De [l’Amour des rw>

chesses, 2, 7. Cf. 1. — 3. Préceptes du mariage, 30,

LA. CITÉ

temps qu’il donne à Eurydice des préceptes de modestie, Plutarque recommande aussi à Pollianus de ne point aimer la vaisselle dorée, les appartements décorés avec magnificence, les mules richement caparaçon- ' nées. Les Béotiens avaient le goût de tous les plaisirs, et pour satisfaire leurs passions, aucun mauvaissacrifice ne leur coûtait : ils empruntaient à gros intérêts.

Plutarque ne peut retenir son indignation contre les banquiers de Patras, de Corinthe et d’Athènes, dont le trafic propageait celte gangrène 1 . Comme s’il ne se sentait point tout d’abord assez armé par la sagesse de ses raisonnements contre la gravité du mal, il commence, contre son ordinaire, par invoquer les lois à son aide. Platon voulait défendre « qu’on allât puiser de Peau chez un voisin, avant d’avoir cherché dans son domaine, en creusant jusqu’à l’argile, si l’on n’aurait pas soimême quelque source 2 . » Plutarque voudrait, de même, qu’une loi interdît d’emprunter à celui qui n’aurait pas préalablement fait le compte de son bien et ramassé, goutte à goutte, toutes ses ressources. Mais il ne s’arrête pas longtemps à ce moyen de contrainte. C’est au cœur de l’homme, à ses instincts d’indépendance, à scs sentiments d’honneur qu’il fait appel avec une persuasive émotion. « Celui qui emprunte, dit-il, s’abdique luimême. Une fois tombé dans le filet des usuriers, il n’en sort plus. Comme le cheval qui a reçu le frein, il passe d’un cavalier à un autre. Plus il se

!. De l’üsure, 4, 5, G. — 2. Ibid., 1.

retourne et s'agite dans le bourbier, plus il s’enfonce 1 . Eut-il môme, quand il en est temps encore, le désir de se tirer du gouffre, le plus souvent, il ne le peut plus 2 . S’il ne donne rien, on le presse; s’il veut donner, on ne reçoit pas; s’il vend, on déprécie la chose; s’il ne veut pas vendre, on l’y oblige; s’il fait serment de s’acquitter, on lui rend ordre pour serment; s’il tente une démarche, on refuse de le voir; s’il reste chez lui, on force sa porte 5 . Non content d’attenter à sa liberté, on l’abreuve d’humiliations 4 . 11 est l’esclave des esclaves, qui, plus insolents encore que les maîtres, s’installent à sa table, et l’insultent.

Fort de la vérité expressive de ces arguments, le moraliste ne craint plus alors de s’écrier dans un chaleureux langage : « Avez -vous de quoi vivre, n’empruntez pas; n’avez-vous pas de quoi vivre, n’empruntez pas non plus : vous ne pourriez vous libérer 5 ... Le temple de Diane, à Éphèse', est pour les débiteurs un asile assuré contre les créanciers. Du retranchement volontaire de votre superflu, faites-vous pour vous-mêmes, pour vos femmes et pouf vos enfants, un asile plus sûr encore : le temple de la frugalité, inaccessible aux usuriers, est * un sanctuaire de liberté inviolable 6 . »

Deux siècles après que les citoyens de Chôronée avaient entendu ces fermes conseils, du haut de la chaire chrétienne, un grand évêque 7 , achevant devant les fidèles d’Antioche l’interprétation du quo-

4 . De l Usure, 7. — 2. Ibid., 3. — 3. Ibid., 5. Cf. 8. — 4. Ibid., 7.

— 5. Ibid., G, 7, 8. — 6. Ibid., 2, 5. — 7. S‘ Basile (Édit. Gaume,

t. I, 4 rc partie, p. 451), Homélie sur l'Usure, 4.

LA CITÉ

torziôme Psaume, disait spirituellement, en commençant son homélie sur l’usure : « Hier, le temps ne nous a pas permis d’arriver au terme de notre discours ; nous venons, en loyal débiteur, vous payer l’arriéré de notre dette. » Complétant sa métaphore et reconnaissant toutes ses obligations, S 1 Basile aurait pu faire aussi allusion à ses emprunts. En ef- * fet, l’homélie sur l’Usure n’est que la reproduction du Traité de Plutarque. Mouvement de l’argumentation, tours de phrases, comparaisons, images, l'éloquent évêque a tout fait passer dans son entretien 1 . Quand donc, reprenant le môme sujet, S 1 Grégoire de Nysse priait son auditoire, dans un solennel hommage à S* Basile, de ne pas l’accuser de témérité ou de folie, si, « après l'homme illustre, renommé en sagesse et versé dans tous les genres de belleslettres, qui avait laissé le discours contre les usuriers comme un trésor pour la vie, il osait descendre dans la même carrière et lutter, avec un attelage de vils animaux, contre de généreux coursiers couronnés par la victoire, » c’est à Plutarque que devait légitimement remonter cet hommage; c’est lui qui, le premier, avait produit ce trésor à la lumière : le grand évêque n’avait point trouvé de meilleur commentaire pour la parole du roi-prophète, que les conseils du philosophe de Chéronée et ses pressants appels à la raison.-

Le même esprit de sagesse pénétrante inspire un autre Traité qui se rattache, par son but, aux prescriptions de morale sociale dont nous grou-

1. Homélie sur l’Usure, 2,5, 4. Voir la thèse de M. Fialon : Élude liltérav e sur St Basile, p. 95 et suiv.

pons ici l’examen, je veux parler du Traité de la Colère.’ •

A entendre Sénèque, il semble que la colère ne se manifeste jamais que par des calamités publiques; c’est sur des champs de bataille couverts de cadavres, sur le Forum, inondé de sang, dans les villes en cendres, qu’il nous en montre les effets désastreux L . On sent qu’il écrit dans le palais de Néron. Tel n’est pas le point de vue de Plutarque. L’exact sentiment de la réalité ne l’abandonne jamais. 11 sait quelles peuvent être pour les peuples les conséquences de passion déchaînée des princes; mais , comme les tempêtes , ces déchaînements sont des accidents dans le cours de la nature. Plutarque prend la question de plus bas. C’est autour de lui, dans la famille, chez des voisins, qu’il a étudié les effets de la colère. Un des chapitres les plus importants de son Traité est celui où nous l’avons vu signaler les regrettables violences que la colère produit dans les rapports du maître et de l’esclave 1 2 . Ailleurs, il l’accuse avec force de ne rien respecter dans la maison , d’attaquer tout, amis et ennemis, parents et enfants, animaux même, et jusqu’aux choses inanimées 3 . Mais nulle part ses emportements ne lui paraissent plus dangereux, que lorsqu’ils sont excités par les passions de la vie sociale, et, parmi les causes qui les déterminent, les plus ordinaires, à ses yeux, et

1. De la Colère, 4, 3. — 2. Des Moyens de se corriger de la colère.

Voyez plus haut, chap. 2, pag. 112, Cf. Montaigne, Essais, XXXI. —

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