‹ De la morale de PlutarqueChapitre 37 sur 91 · Ibid , 41, o · texte numérisé non relu

Ibid , 41, o

LA CITE

les plus graves, sont l’ambition, l’amour du luxe, la curiosité, l’envie, c’est-à-dire les défauts qu’il vient de nous, peindre comme les fléaux de la petite ville 1 . Voilà pourquoi nous avons dû réserver pour cette place l’étude de cette passion et l’examen des remèdes que le moraliste propose pour la guérir.

Nous avons cité Sénèque. Son Traité de la colère offre tous les dehors d'une grande œuvre. Mais ni le plan ni le style du monument ne répondent à ces promesses. La définition que le philosophe donne de la colère est tardive et forcée 2 ; ses descriptions, qui reviennent jusqu’à trois fois 5 , sont fatigantes, ses exemples excessifs 4 . Par une étrange erreur, il ne distingue pas la colère, qui est surtout un mouvement impétueux de l’àme, d’avec l’indignation dans laquelle l’émotion morale domine ; il leur attribue du moins la môme origine 5 . Ailleurs, — erreur plus grave encore, qu’il commet, il est vrai, à la suite de Cicéron 6 , — il confond la colère (opyr,) avec la passion (ôu^oç), qui n’est que le ressort de l’ame, ressort utile ou dangereux selon la force à laquelle on l’applique; et il perd son temps à combattre Platon et Aristote qu’il n’a pas pris la peine de comprendre 7 . En un mot, toute la partie théorique du

1. Dos Moyens de se corriger de la colère, 8, 10. — 2. Ira est concitatio animi ad ultionem voluntate et judicio pergentis, De la Colère, II. 5, n° 5); Cf. Aristote, Rhétorique, II, 2; Morale à Nicomaque , VII, 0. — 5. Ibid., 1,1; II, 35; III, 3, 4.-4. Ibid., 1,3; II, 7, 8; III, 41. « Hac occasione data, vehementer invehitur in vitiositaiem sui temporis, in qua describenda et vividiore spiritu efferenda nimis sibi induisit : ut raagis èniSeiÇtv declamatoriam legere putaveris. » (Note de Rulikopf, II, 7.) — 5. Ibid., II, 5. — G. Tusculanes, IV, 15. — 7. Ibid., I, 8 à 14; II, 14 à 16; III, 5.

Traité sonijmblcs. Les meilleures pages sont celles des prescriptions. Sénèque est, sur ce point, en fonds de remarques fines et justes 1 * * . Mais une guérison progressive ne lui suffit pas; il exige une transformation immédiate cl absolue. D’un autre côté, il ne sait rien dire simplement; il pousse tout à l’hyperbole*, il s’emporte; et c'est par une sorte d’explosion de colère qu’il termine l’exposition de ses remèdes contre la colère 5 .

Ces défauts suffiraient, n’eùt-on pas d’autres preuves, pour révéler une œuvre de jeunesse. C’est, au contraire, une œuvre de maturité et d’expérience que celle de Plutarque. Rien de moins ambitieux que ses conseils sur les movens de se corriger de la colère. Point de théories, point de discussions abstraites; une définition toute simple, sans grande profondeur, mais claire et satisfaisante. « L’habitude de l’emportement engendre dans l’âme, dit-il, un mal qu’on appelle la colère, laquelle aboutit à produire, dans le caractère, l’irritation, l’aigreur et une humeur chagrine 4 . » Plutarque n’a pas meme la prétention de résumer l’enseignement de l’École sur la matière. Son but est d’offrir à ceux qui sont enclins à la colère quelques préceptes propres à la guérison. Mais, bien ordonné dans ces limites restreintes, le Traité a tout l’intérêt de son modeste objet : c’est un excellent manuel pratique. Ce qui lui donne, de plus, un attrait original, c’est qu’il est, comme nous le savons, un chapitre d’histoire psychologique. Nous

1. De laJColèrc, II, 18 à 34; III, 0, 7, H, 12, 30. — 2. Ibid ,

III, 15. — 3. Ibid, III, -43. — 4. Des Moyens de se corriger de la co-

lère, 3.

LA CITE

avons déjà entendu notre moraliste s’accuser, par la bouche de Fundanus, de n’avoir pas toujours usé envers ses esclaves de douceur et de justice, autant qu’il l’aurait dû. Tout le Traité de la colère n’est que le sincère exposé de ses tâtonnements et de ses luttes pour se guérir de cette passion. Comme les Thébains aux prises avec les Lacédémoniens, il lui a fallu la garantie d’un premier succès pour croire à la possibilité de la victoire. Vainqueur deux ou trois fois de ses emportements, c’est alors seulelement qu’il a été convaincu que la colère n’était pas un mal incurable pour quiconque avait la sérieuse volonté de se guérir 1 .

Quelle engageante sincérité, et que nous voilà loin des hyperboles! Voyons donc rapidement le traitement qui lui a réussi.

D’une part, il s’est convaincu parle raisonnement qu’il n’est point vrai que la colère naisse si subitement dans l’âme, qu’on ne puisse en prévenir les accès 2 ; et il se refuse à admettre qu’elle ait rien d’utile ou de généreux, soit dans les jeux, où elle change l’amitié en haine, soit dans les discussions, où elle transforme le désir de s’instruire en amour de la dispute, soit dans l’éducation des enfants, où elle ne produit que le découragement et le dégoût, soit surtout dans l’exercice des charges publiques et dans l’administration de la justice, où elle rend l’autorité blessante . D’autre part, il «s’est fait un recueil d’exemples de modération et de sang-froid tirés de la vie des philosophes 5 ; et ses exemples lui ont prouvé que, le

1. Des Jloy.ns de se corriger de la colère, 2. — 2. Ibid., 14. Cf. 8.— 3. Ibid., 9 à 12.

plus souvent, la colère est impuissante, que ceux-là même en sont les victimes qui s’y laissent aller, et qu’il y a toujours profit à n’y pas céder, sauf, ajouie-t-il avec la justesse ordinaire de son bon sens, lorsque, contenue et concentrée, elle dégénérerait en rancune 1 . Enfin, il s’est soumis à une sorte d’hygiène morale de nature à en prévenir les effets, et dont les principales règles sont l'observation des autres, le retour sur soi-même, le répit, la simplicité dans les habitudes de la vie, la répression de tout sentiment d’envie ou de curiosité 2 . Réflexions, exemples, remèdes qui n’ont rien d’original, mais qui sont comme renouvelés par le caractère d’épreuve personnelle et par l’esprit de mansuétude dont ils ont gardé la marque. Comparez, par exemple, la tirade hautaine du Stoïcien 3 sur la misanthropie avec la touchante confession du modeste Académicien. 11 a été bien des fois trompé dans son amour pour les hommes; cependant, il est ainsi fait qu’il ne peut s'empêcher de les aimer 4 . Quelle passion si rebelle résisterait à une telle douceur? Aussi voyons-nous, à la fin du Traité, le malade dont il nous fait l’histoire, guéri de son penchant à la colère. Heureux et aimable dénoument, qui contraste avec la péroraison déclamatoire et échauffée de Sénèque.

Si nous insistons sur ce trait final, ce n’est pas seulement parce qu’il termine avec. bonne grâce le Traité de la colère, c’est parce qu’il exprime^ pour ainsi dire , la note caractéristique de tous

i. Des Moyens de se corriger de la colère, 11. — 2. Ibid., 12 à

IG. — 3. De la Colère, II, 7 à 10.— 4. Des moyens de se corriger de

la colère, 10.

LA CITÉ. '• 185

les autres, et nous achemine ainsi à la florîclusion commune.

Le caractère général de la morale de Plutarque, nous l’avons établi, c’est sa confiance dans l’énergie de la raison appliquée à la réforme des mœurs. Aucun effort, aucune pratique n’est, à ses yeux, inutile. De la continuité de l’effort, de l’exercice persévérant des moindres pratiques, il attend une action qui modifie l’arne. Aussi toutes ses observations touchant la vie sociale reposent-elles sur un môme fonds. Celui-là seul, dans sa doctrine, est assuré de tenir sa langue en bride et de mettre un frein à sa curiosité, d’élouffer dans son cœur les germes de l’envie, de résister aux faiblesses de la mauvaise honte, aux tenta- I ions des plaisirs ruineux, aux emportements de la colère, qui a conquis la pleine possession de soimème. La tranquillité de l\1me, tel est le but vers lequel il élève les regards de tous ceux qu’il travaille à corriger. Les préceptes sur la tranquillité de l’àme sont donc la conclusion naturelle et comme le couronnement de toutes les prescriptions que nous venons d’analyser.

Est-ce à dire que, sous ce nom, Plutarque entende conseiller à l'homme la vie oisive? Loin de là. Ceux qui prétendent que, pour vivre tranquillement, il ne faut se mêler d’aucune affaire, publique ni particulière, mettent à trop haut prix cette vie tranquille. L’inaction serait pour le corps un mauvais remède contre l’engourdissement; on ne réussirait pas mieux si, pour guérir l’àme des affections qui la travaillent, on lui prescrivait l’indifférence, l’oubli de ce qui est dû aux parents, aux amis, à la patrie. D’ail-

leurs, il n’est pas vrai que ceux qui ont le moins d’affaires aient l’esprit plus calme. A ce compte, les femmes seraient plus tranquilles que les hommes, puisqu'elles gardent presque toujours la maison 1 * . Sur ce point, comme sur tous ceux qui touchent aux devoirs publics de l’homme , la pensée de Plutarque est très-ferme , et nous le verrons tout à l’heure rappeler énergiquement ses concitoyens au sentiment de leurs devoirs politiques 5 . Mais tandis que le résultat des passions, surtout des passions de la petite ville, est d’attirer, pour ainsi dire , l’homme au dehors , et par des comparaisons inquiètes, malsaines, de l’induire incessamment en mécontentement et en tristesse; le propre de la tranquillité, telle que Plutarque en pose les règles, c’est de ramener l’homme en lui-même et de lui faire trouver dans la paisible et sereine domination de ses facultés, de ses instincts, en un mot, de ses forces morales, les vrais éléments du bonheur.

Nous ne pouvons entreprendre l’analyse de ces règles. Qu’il nous suffise d’en signaler le mouvement et l’esprit.

Elles sont au nombre de trois. Ainsi les avait-on fixées dans l’école. Mais, dans le cadre tout fait qu’il emprunte à ses devanciers , Plutarque se meut à l’aise; sur ce terrain battu, il se fraye son chemin. Ce qu’il cherche, ce ne sont ni les beautés, ni le fracas du style, c’est l'instruction et l’utilité 5 . Par là, il échappe à la déclamation; là se révèle son caractère propre.

1. De la Tranquillité del’âme, 1 et 2. — 2. Voir le chapitre du Mu-

nicipe. — 3. De la Tranquillité de l’Aine, 1.

LA CITE

Un texte de Platon sert de point de départ au dévc-' % loppement de la première règle 1 . Platon comparait la vie à un jeu de dés, où il faut à la fois amener un point favorable et profiter du point que l’on amène. Le coup de dès ne dépend pas de nous, dit Plutarque; mais bien recevoir ce que la fortune nous envoie, voilà ce qui est en notre pouvoir. Tous poursuiviez une charge dans votre ville, et vous avez échoué; ch bien, vous irez vivre à la campagne, occupé de vos propres affaires. Vous recherchiez la faveur d’un grand, et vous n’avez pu l’obtenir: soit, vous en aurez moins de peine et plus de sécurité. L’envie ou la calomnie vous ont attiré des disgrâces ; c’est un vent favorable qui vous portera, comme autrefois Platon , dans l'Académie.

Pourquoi d’ailleurs, ajoute-t-il, n’attacher notre pensée qu’aux maux qui nous arrivent 2 ? Comme les enfants qui jettent tous leurs jouets au feu en poussant les hauts cris, dès qu’on leur en prend un , si la fortune vient à nous affliger par quelque côté, aussitôt nous sommes désolés et nous ne tenons plus aucun compte des autres faveurs qu’elle nous a faites. Les querelles d’un voisin, la mauvaise humeur d’un familier , les infidélités d’un homme d’affaires, vous plongent dans le désespoir. Qu’y voulez-vous faire? Ce sont des instruments grossiers. Regardez-les comme ces chiens mal dressés qui croient avoir rempli leur tâche, lorsqu’ils ont aboyé après les passants. Mais, dira-t-on, quel bien avons-

1. De la Tranquillité de l’àme, 5 à 7. — 2. Ibid., 7 à 15. Cf.

De l’Exil, 16. Des moyens de se corriger de la colère ; De l’envie ; de Futilité qu’on peut tirer de ses ennemis.

nous? Dites plutôt quel bien n’avons-nous pas? L’un a de la réputation, l’autre une maison agréable; celui-ci une femme aimable, celui-là un ami fidèle. Ne sont-ce pas aussi des biens que les çhoses qui nous sont communes avec tout le monde, la vie, la santé, le soleil, la paix?... En outre, le moyen d’ètre heureux de sa condition, c’est d’ar voir toujours les yeux au-dessous de soi, non audessus, et de proportionner son ambition à ses forces. Quand vous vous serez pris à admirer cet homme qu’on porte dans une litière, abaissez un peu votre regard sur ceux qui le portent ; quand, à l’exemple du fameux * habitant de l’Hellespont, vous aurez proclamé Xercès bien heureux d’avoir traversé le détroit sur un pont de bateaux, pensez à ceux qui furent contraints de percer le mont Àthos, le fouet dans les reins, et auxquels on coupa le nez et les oreilles, parce que la tempête avait rompu le pont... On ne peut d’ailleurs tout avoir. On ne peut pas être tout à la fois un Platon et un Isménias, un Démocrite et un Euphorion. Nous ne demandons pas à la vigne de porter des figues, à l’olivier, des raisins. Est- ce vivre enfin, que de vivre la pensée incessamment tendue vers l’avenir? Il est un homme qu’on représente dans les enfers, laissant négligemment manger par un àne une corde de jonc, à mesure qu’il la tresse. Telle est l’image de ceux qui, rompant avec les doux souvenirs de la veille, pouf s'attacher avec une maladive impatience aux désirs du lendemain, laissent tomber et précipitent dans l’abîme d’une ingrate indifférence bonnes actions, aimables loisirs, entretiens agréables , jouissances

LA CITÉ

honnêtes, tout, ce qui fait le charme du jour présent. De l’ensemble de notre existence s’il faut effacer quelques traits, n’effaçons pas pêle-mêle et choisissons ; laissons notre mémoire couvrir les plus tristes d’un voile et raviver l’éclat des plus doux.

Toutes ces observations, il faut bien le répéter encore, ne partent point de haut. Mais, mesurées à l’horizon de la petite ville dont le spectacle les a inspirées, n’ont -elles pas un sérieux et pénétrant caractère de vérité pratique? Plutarque ne n’en tient pas d’ailleurs à ces préceptes de sagesse courante , et porté par le souffle de l’inspiration morale qui anime toujours sa pensée, lorsqu’il arrive à considérer dans sa grandeur la destinée humaine, son ton s’élève.

La vie humaine, dit-il 1 , est pleine de vicissitudes ; l’homme, à sa naissance, est soumis à deux génies rivaux qui versent tour à tour dans sa destinée les biens et les maux. Le sage n’ignore donc point que les biens dont il jouit ne lui appartiennent pas à toujours. Qui peut répondre, en effet, que tel accident ne lui arrivera pas? Mais il n’est personne qui ne puisse dire : Tant que j’aurai le souffle, je ne ferai pas cette, chose-là, je ne mentirai pas, je ne commettrai ni injustice, ni fraude, ni violence. Et voilà le plus ferme appui de la tranquillité de l’àme. Non, ni une riche maison, ni l’abondance des biens, ni la distinction de la naissance, ni l’étendue du pouvoir, ni le talent de l’éloquence ne répand sur la vie au-

Page 1