De la Tranquillité de l’àme, 15 à
tant de sérénité que la pureté d’une conscience exempte de remords. « J’aime et j’admire* s’écrie, en terminant 1 , l’heureux sage avec une pieuse effusion, le mot de Diogène. Un étranger se trouvant de passage à Lacédémone se préparait avec ferveur à la célébration d’une fête : Eh quoi ! lui dit Diogène, pour l’homme de bien, tous les jours ne sont- ils pas des jours de fêle? Oui, certes, et de bien beaux, pour peu qu’il écoute la raison. Ce monde est le temple le plus saint et le plus digne de la majesté de Dieu : l’homme y est introduit, à sa naissance, pour y contempler», non des statues immobiles, ouvrage de la main des hommes, mais les œuvres de l'intelligence divine, images sensibles, comme dit Platon, des substances invisibles et qui portent en elles les principes du mouvement et de la vie; je veux dire : le soleil, la lune, les étoiles, les fleuves dont les eaux courantes se renouvellent sans cesse, la terre qui fournit aux plantes et aux animaux leur nourriture. La grande et suprême initiation à ces mystères, c’est la vie. Avec quelle joie paisible et douce ne devons-nous donc pas célébrer cette initiation ! La foule attend les fêtes de Saturne, de Baechus et de Minerve, pour s’amuser • du jeu des histrions et des danseurs qu’elle paye, et nous assistons à ces représentations avec recueillement et bienséance ; personne ne pleure aux jeux Pythiens, personne ne s’enivre aux Saturnales. Et ces fêtes de tous les jours que Dieu lui-même conduit pour nous, cette grande initiation à laquelle il nous convie, on les souille, on les déshonore par des
De la Tranquillité de l’àme, 20.
lamentations et des plaintes! On se plaît à entendre les doux sons de la musique et le chant des oiseaux; on aime à voir les animaux s’ébaudir dans la plaine : au contraire, les cris et les rugissements des hôtes féroces nous inspirent de l’horreur. Et quand on voit sa propre vie sombre, désolée, en proie aux passions, aux affaires, aux inquiétudes qui l’usent et la dévorent, on ne cherche pas à rétablir en soi le calme et le repos. Ah! si nous savions écouler les fortifiantes exhorlations des philosophes , elles nous rendraient le présent léger, le passé agréable, et elles nous conduiraient à l’avenir avec la douce et riante espérance... »
Dans un cœur ainsi purifié, quel mauvais levain pourrait rester? S’il est vrai, comme l’a dit un philosophe chrétien 1 , « qu’on se procure la paix à soimême en réglant ses pensées et ses passions, et que, par cette paix intérieure, on contribue beaucoup à la paix de la société dans laquelle on vit, » d’un homme en possession de cette tranquillité aimable, que n’eston pas en droit d’attendre pour ceux qui l’enlourent? Ce qui fait surtout la force de celte sagesse, c’est qu’il rfest personne qui ne puisse y atteindre. Plutarque a commencé par l’établir. La tranquillité de l’âme n’est pas attachée particuliérement à un certain genre de vie ; elle ne tient pas davantage au changement de vie; elle n’est point le privilège de telle ou telle situation de fortune. Chacun en porte en soi les condi-
1. Nicole, Des Moyens de conserver la paix avec les hommes, 4* traité, partie I, ch. i.
lions 1 , et ces conditions, l’ingénieux moraliste nous donne à tous les moyens de les développer. Certains exemples exceptés, qu’il emprunte au stoïcisme, et qui l’entraînent 2 3 , partout son langage est simple, accessible. Sur un seul point de doctrine 5 , il outrepasse, non les maximes traditionnelles de l’Académie 4 , mais les éternels principes de cette sagesse humaine dont il est d’ordinaire un si exact interprète; c’est là où , bien discrètement, il est vrai, il semble justifier le suicide.
Nous l'avons dit, le 'sujet de la Tranquillité de l’âme était, chez les Stoïciens notamment 5 , un sujet d'école. On citait le traité de Musonius comme le type du genre. Malheureusement il a péri. Celui de Sénèque est le seul que le temps n’ait point mutilé. Antérieur de quelques années à celui de Plutarque, il appelle naturellement la comparaison 6 .
La situation de Plutarque et de Sénèque n’est pas tout à fait la meme. Celle de Sénèque est plus diffi cile. Les deux directeurs répondent à une consultation. Mais l’ami de Plutarque, Paccius, est en bonne santé de corps et d’esprit; il ne demande qu’un sujet de réflexion, et Plutarque lui envoie de Chéronée les notes qu’il a recueillies pour lui-même, d’après les observations qu’il a pu faire autour de lui 7 . Serenus,
1. De la Tranquillité de Pâme, 2, 3, 4. — 2. Ibid., 0, 17. Il combat
d'ailleurs, dans ce Traite même (§ 12) les doctrines des stoïciens. —
3. Ibid., 17. — 4 Cicéron, Des Devoirs, I, 51. — 5. Diogène Laerce,
IX, 20. — 6. « Exstat ex iis, qui post Scnecam scripsere, potissimum
Plutarchi liber de Tranquillitate animi, dignus qui contendatur. »
(Ruhkopf, Argument du truité de Sénèque.) — 7. De la Tranquillité
de l’âme, 1.
LA CITÉ
au contraire, le client de Sénèque, a l'intelligence malade. Stoïcien néophyte, soudainement passé de l'obscurité de la vie de province à l’éclat de la vie de Rome, les désirs les plus opposés se disputent son cœur. 11 regrette la rusticité du foyer de son père, et la table somptueuse des grands le tente; il est prêt à se jeter dans le courant des affaires publiques, et la crainte d‘une disgrâce le retient ; s’il s’essaye à écrire, c’est avec la résolution de rester fidèle à la simplicité de son sujet, et il se laisse entraînera l’emphase; il veut et ne veut pas ; il souffre enfin, non d’un mal particulier, mais d’un malaise général qu’il ne saurait déterminer et qui lui rend la vie à charge 1 . Séncque lui définit son état. Le mal qui le tourmente, c’est l’ennui 2 , l’ennui que Lucrèce avait décrit en si beaux vers, cent ans avant Sénèque, et dix-neuf siècles avant que le roman moderne se soit fait honneur de l’avoir découvert, comme une maladie spéciale à notre temps.
Produit malsain des civilisations avancées, fruit de l’oisiveté maladive et du désenchantement de toute chose qu’engendrent la désoccupation politique et le luxe corrupteur des grandes cités, l’ennui nous transporte bien loin des passions de la petite ville et de l’agitation concentrée des intérêts dont elle vit. Mais c’est le mérite du moraliste d’approprier ses conseils à la société pour laquelle, comme dit Montaigne, « il prebsche. «Nous ne blâmerons donc pas Sénèque d’avoir pris, pour point de départ de ses observations sur
1. De la Tranquillité de l’âme, 1. — 2. Ibid., 2. « ... Fastidio cœpit
es>e vila, et ipse mundus : et subit iliud rabidçrum deliciarum : quousque eadem? »
la tranquillité de l’âme, le mal contre lequel on lui demandait un remède. On sait d’ailleurs à quelle hauteur déconsidérations, à quel éclat d’éloquence il arrive. Plutarque n’a rien de comparable. L’inconvénient du thème que Sénèque s’est imposé, c’est que l’ennui n’est qu’une des formes des maladies multiples qui déconcertent l’ame; et comme, en étendant les limites de son sujet, il s’attache à ne pas perdre de vue le malade qui s’est remis à ses soins, il en résulte que, tour à tour, le ton de ses préceptes s’abaisse ou s’élève outre mesure. De là des disparates, des inconséquences choquantes. C’est, par exemple, un excellent remède contre l’ennui que l’action appropriée aux forces et utilement appliquée 1 ; mais si l’action ne peut nuire à la tranquillité de l’âme, est-ce à dire quelle la crée infailliblement? Ce sont, sans doute, les moyens les plus propres à procurer la tranquillité de l’âme, que la modération en toute chose, le mépris de la mort, une amitié fidèle, la distraction, l’habitude de se tenir prêt à tous les coups de la fortune, de ne s’obstiner à rien qu’à la vertu, de fuir la curiosité 2 ; mais sont-cc des remèdes assurés contre l’ennui? Bien plus, ce que l’éloquent directeur annonce à Serenus comme un remède a son mal, c’est « quelque chose de grand, de sublime, quelque chose qui le rapproche de Dieu 3 ; » et son dernier mot, ou peu s’en faut, c’est qu’il n’est pas interdit au sage de demander certaines distractions à l’ivresse 4 . On mme à penser avec Juste Lipse
1. De la tranquillité de l’âme, 5 à 0. — 2. Ibid., 9, 41, 14, 7, 5. 12.
— 3. « Quod desideras, magnum et summum est, Deoque \icinum. »
Ibid., 2. — 4. Ibid., 15.
LA CITÉ
que le temps a bouleverse l’ordre du Traité. Mais on ne peut imputer qu’à l’auteur les sophismes de sa rhétorique. Est-il bien digne d’un philosophe, par exemple, d’engager son disciple à rire sans pitié des vices de l’humanité 1 ? A l’excellent conseil de n’avoir des livres que pour les lirei pourquoi ajouter l’interdiction absolue de posséder une .bibliothèque, et reprocher aux Ptolémées la plus utile de leurs œuvres 2 ? Après de si belles pages sur le rôle public du philosophe, dont le silence meme est une leçon, qu’était-il besoin de cette pompeuse phraséologie sur l’attitude de Socrate devant les trente tvrans 5 ? Parmi des morceaux d’une cran-
deur supérieure, trop souvent Sénèque enfle ainsi son vol pour atteindre les temples sereins dont parle le poète. Combien est plus sure la main discrète du sage qui nous y conduit familièrement et par une route praticable à tous, non sans porter ' parfois, comme il le faut, nos regards vers le ciel !
C’est cette élévation tempérée, et celte incontestable justesse de sens pratique, qui donne à tous les traités de morale sociale de Plutarque une si efficace et si aimable autorité. Observateur exact, judicieux, piquant, des mœurs et des passions' de la petite ville, le mérite du sage de Chéronée est de bien décrire ce qu’il observe, et d’opposer aux travers et aux vices dont il connaît le principe, des remèdes dont il sait les effets. Si, dans les sujets d’école, il se conforme à la tradition, il ne s’y asservit point. Moins éloquent que Sénèque, il est plus sincère.
1. De la Tranquillité de l’âme, 15. — 2 Ibid ,9. — 5. Ibid., 5.
Il échappe à la banalité du lieu commun, soit par le caraclère personnel de ses remarques, soit par l'application qu’il en fait à la société qui l’entoure; et, en passant de la vie sociale à la vie politique de la cité, de la petite ville au municipe, nous allons le voir atteindre, par la fermeté émue de son langage, à la véritable originalité.