‹ De la morale de PlutarqueChapitre 40 sur 91 · Plutarque, Vie de Lucullus · texte numérisé non relu

Plutarque, Vie de Lucullus

sont, heureusement pour l’humanité, des exceplions. Mais il est des désordres passés dans les mœurs dont aucun contrôle ne peut atténuer le caractère. On frémit en lisant dans la vie de Svlla les horreurs du

siège d’Athènes, bien innocente pourtant — des historiens latins en témoignent eux-mèmes 1 — du crime qu’on lui imputait : les trésors du temple d’Épidaure, d'Olympie et de Delphes, ravis; les bois sacrés, les parcs du Lycée et de l’Académie saccagés et coupés; Athènes mise à sac 2 . Cependant ces violences d’un jour ne semblent rien à côté du système de rapine organisé par Pison dans son gouvernement de la Macédoine 3 . Même en faisant, comme il convient, la part des entraînements oratoires, dans le tableau que Cicéron nous tracé des trois années d’abus de pouvoir de cet émule de Verrès, les faits qui en ressortent attestent suflisamment les effroyables exactions dont la Grèce entière avait été la victime; et si tous les gouverneurs n’avaient pas la rapacité de Pison, il est clair que trop souvent ils ne se piquaient d’aucun scrupule de douceur ni de probité.

A ces misères d’une administration mal réglée, mal surveillée, étaient venues se joindre les calamités de la guerre civile. De toutes les régions de la Grèce, nulle peut-être n’avait eu plus à en souffrir *que la Grèce centrale, et dans la Grèce centrale, nulle plus que la Béotie 4 . Rançonnée, simultanément ou tour à tour, par les partis contraires, la Béotie

1. 3. Velleius Paterculus, Hist., II, 23. — 2. Vie de Sylla, 12, 14. — 3. Cicéron, Contre Pison , 54 à 37, 40. — 4. Vie de Sylla, 16

LA CITE

avait porté aux camps de Pompée et de César, d’Antoine et de Brutus, ses dernières ressources. A la veille d’Actium, quand les prétendants à l’Empire « renouvelèrent aux rois, nations et villes, depuis les bords de l’Euphrate jusqu’à l’Adriatique, l’ordre de subvenir aux besoins de leurs armées, » elle n’avait plus ni hommes, ni argent, ni bêtes de somme. Le bisaïeul de Plutarque racontait qu’il avait vu ses concitovens contraints, sous le fouet, de porter chacun une charge de blé au camp d’Antoine 1 * . Ils allaient faire un second voyage, quand arriva la nouvelle qu’Octave était vainqueur. « Aussitôt les comrpissaires et les soldats d’Antoine prirent la fuite, et les habitants de Chéronée, s’étant entendus, gardèrent le blé qu’ils portaient 1 . » Ils en étaient réduits à se partager leur bien comme un butin !

A la pensée de ces humiliations et de ces misères, le cœur de Plutarque se serre. La paix est, à ses yeux, le premier des biens nécessaires au bonheur de l’humanité*. Le spectacle des luttes auxquelles l’étude du passé le ramène, lient, pour ainsi dire, l’effroi de la guerre perpétuellement éveillé dans son cœur. Venant à rencontrer sous sa plume un souvenir des massacres de Préneste : « Prions les dieux, s’écriet-il, qu’ils nous préservent de ces temps malheureux et nous en donnent de meilleurs 3 ! »

Ces temps meilleurs étaient venus. Si, pour la

1. Vie d’Antoine, 08. — 2. De la Tranquillité de Time, 9 ; Pré-

ceptes politiques, 32; De la Cessation des oracles, ‘26, 28. Cf. Épic-

tète, Dissertations, III, 43. — 3. Préceptes politiques, 19. Cf. Vie de César, Vie d’Antoine, Vie de Marius, Vie de Sylla.

société romaine, l’Empire marque l'anéantissement de la vie publique et des -libertés, pour les provinces, il est incontestable qu’à ne considérer que la situation matérielle, l’administration impériale avait ouvert une ère réparatrice d’ordre et de prospérité. Grâce à la révolution monarchique accomplie par Auguste, les liens de l’organisation administrative sétaient reformés, les lois tombées en . désuétude avaient été remises en vigueur et fortifiées 1 . Officiellement partagées en provinces de l’Empereur et en provinces du Sénat, mais, par le fait, réunies toutes sous la tutelle plus ou moins immédiate du prince, les provinces étaient devenues l’objet d’une vigilante surveillance. Le rôle des gouverneurs avait été réduit à une fonction régulièrement salariée 2 ; celui des fermiers de l’impôt, à une charge sévèrement contrôlée 3 . En même temps, les formes d’une justice plus attentive avaient paru mettre fin aux abus de pouvoir. D une part, le droit d’appel au prince et au sénat avait été reconnu 4 ; de l’autre, le droit d’accusation avait été maintenu et encouragé 5 . Tibère voulait qu’on écoutât les alliés et

1. Suétone, in August. r 24, 56; Dion, LUI, 15; LX, 25; LXXI, 51 ; Tacite, Annales , III, 55 et 54; IV, 20, XIV, 51; Pline, IV, 9;

Juvénal, Sal., VIII, 127 et suiv. — 2. Strabon,. XVII, 5, § dernier; Dion Cassius, LIII, 12. 14, 15, 17, 18, 52; LV, 28; LVJII, 25; Suétone, in August.,kl ; Tacite, Annales, I, 2, 70. Cf. La Uoulayc, Essai sur les lois criminelles des Rojnains , p. 405 ; Naudet, des changements opérés dans toutes les parties de V administration de VEmpire romain sous le règne de Dioclétien et de Constantin et de leurs successeurs jusqu'à Julien r X. I, p.10 et suiv. — 5. Dion, LUI, 15; JjVII 52; LV, 27 ; Tacite, Annales, IV, 15 ; Suétone, in liber., 15. Cf. La

Boulaye, ouv. cité , p. 405. — 4. Dion, LI,19; LII, 55; LIX, 8.

Suétone, in Néron., 17 ; Tacite, Annales, XIII, 4.

examinait lui-même leurs plaintes 1 . Aujourd’hui, disait-on sous son règne, les provinces sont vengées 2 . Néron avait élabli pour les affaires des provinciaux un tour de faveur. Jamais, écrivait-on au temps de Domitien, les gouverneurs n’ont été plus modérés, plus équitables 3 . .

Témoignage caractéristique, les provinces qui, dans la première organisation de l’Empire, avaient constitué la part du sénat, la Grèce notamment et la Macédoine, demandaient à passer au nombre des provinces césariennes 4 . Les Césars, en effet, tenaient à honneur d’exercer leur patronage. Le précepteur et les serviteurs de l’un des fils d’Auguste ayant profité de la maladie du jeune prince, en Gaule, pour s’enrichir par de coupables concussions, Auguste les avait fait jeter à l’eau, une pierre au cou 5 . Au moyen d’un système de relais de poste régulièrement organisé, Rome avait été mise en rapport avec les provinces les plus lointaines 6 ; mais non content des informations qui lui arrivaient de tous les points de l’Empire, le vainqueur d’Actium s’était fait un devoir « de promener les bienfaits de sa paix dans le monde entier 0 ; » sauf l’Afrique et lçt Sardaigne, il n’était pas de province qu’il n’eût visitée, et son filsCaius avait renouvelé, sous ses auspices, ces actives tournées. Tous

les ans, Tibère avait annoncé et préparé un grand

1. Tacite, Annales, IV, 15. — 2. Velleius Paterculus, Hist., II. 120.

Cf. 129. — 3. Suétone, in Domilian., 8. — 4. Tacite, Annales, I, 70;

Cf. IV, G. Suétone, in August., 07. Cf. 3. — 5. Id., in Auguste 49.

Cf. Pline, Épitres, X, 14, 121, 122. — G. « Aberat in ordinandis

A sise Orientisque rebus Cæsar, circumferens terrarum orbi præsentia pacis suæ boita. » (Velleius Paterculus, II, 92, 101.) Cf. Suétone, in

August., 20, 47.

voyage 1 * . C’est à Lyon que Caligula était entré en possession de son troisième consulat*. Néron avait visité Alexandrie et séjourné en Grèce 3 . Pour les candidats à l’empire 4 , c’ôlait, en quelque sorte,' une règle de commencer l’apprentissage de la vie publique- en intercédant devant le sénat en faveur des habitants de la province. Galba 5 , Olhon 6 , Vitellius 7 , Vespasien 8 s’étaient distingués en Afrique et en Espagne par une équité exemplaire.

Cette vigilance et ces voyages ne pouvaient demeurer stériles soit pour le bonheur, soit pour l’honneur des provinces. Chemin faisant, Auguste avait rétabli dans les temples les ornements qu’ Antoine y avait enlevés 9 , et libéralement répandu les deniers de l’Etat dans tout l’Empire, pour encourager l’accroissement de la population, ranimer le commerce, soulager les villes obérées, rebâtir les villes détruites 10 . C'était un des soucis les plus graves de Tibère qu’aucune charge nouvelle ne portât l’effroi dans les provinces, et que les anciennes charges ne fussent pas aggravées par l’avarice et la cruauté des magistrats 11 . Pour ne pas laisser aux gouverneurs le temps de prendre pied, Auguste, suivant la politique de César, ne les avait jamais

1. Tacite, Annales , I, 47; IV, 4. — 2. Suétone, in Caligul., 17. —

3. ld., in Néron,, 19. — 4. Id., in 'liber., 8; in Claud., 25. Cf. Ta-

cite, Annales, XI, 58. — 5. Tacite, Histoires, I, 49. Cf. Suétone,

in Galba. 7, 9. — 0. Suétone, in Olhon., 5. — 7. Id., in Vitell., 5. Cf.

Tacite, Histoires, II, 97. — 8. Suétone, in Vespasian., 1. — 9. Stra-

bon, XIII, 1, § 50; Dion, XLVIIÎ, 12. Suét. in Calig., 3. Cf. le Testa-

ment d'Ancyre ; V. Egger, Examen critique des Historiens anciens

de la vie et du règne d'Auguste, p. 220. — 10. Tacite, Annales, II,

47 ; IV, 13; Velleius Paterculus, Hist., II, 120. Cf. Suétone, in Aug. t

40, 47, 48; in Vespas., 17. — 11. Tacite, Annales, IV, 6.

LA CITE

prorogés plus de deux ans 1 . Par un système contraire, mais inspiré du môme esprit, Tibère les avait presque indéfiniment laissé séjourner dans les mômes emplois 2 . A son avènement, Néron avait diminué pour les pays d’outre-mer les frais de transport de vin et de blé, protégé les contribuables contre les tentations des emprunts usuraires, supprimé certaines taxes illégales, aboli l'impôt du quarantième et du cinquantième ; et si le sénat n’eût arrêté ses emportements de générosité, il aurait, du môme coup, aboli toutes les redevances et fait au genre humain le plus magnifique des présents 3 .

Enfin Rome avait ouvert ses portes, et le sénat ses rangs à la province. Claude avait prodigué le droit de cité et fait entrer les Gaulois dans la curie 4 . Vespasien avait agrégé au sénat les plus honorables citoyens de tous les pays 5 . Le sénat, tôle de l’Empire, est composé, disait Tacite 6 , des illustrations de toutes les provinces. Les vieux Romains en étaient presque jaloux 7 .

Qu’au milieu de cette prospérité renaissante, la majesté de la paix romaine couvrît encore bien des souffrances, trop de faits l’alteslent. La multiplicité des lois n’est pas toujours un signe de leur efficacité. Les principes que Cicéron recommande à son

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