A un prince ignorant, 4, 5. — 2. Ibid., G. — 3. Ibid
ouverlure démesurée; de même, les rois se figurent parfois que la ma jesté de leur rang consiste dans la hauteur de la taille, dans la rudesse de la voix, dans l’isolement. Ce n’est point là ce qui fait l’autorité. L’autorité réside dans la vertu. 11 faut qu’un niveau soit ferme et droit, pour donner aux corps auxquels on l’applique, sa rectitude et sa fermeté. De même, il faut qu’un prince commence par régner sur lui-même, pour servir de modèle à ses sujets. S’il ne sait pas se conduire, comment pourrat-il gouverner les autres 1 ? » Or cette règle que l’évêque chrétien tirera de la foi, c’est à la philosophie que le moraliste païen l’emprunte. Plutarque ne craint pas de comparer le philosophe au prêtre et de donner l’avantage au premier, en ce sens que le prêtre ne fait qu’implorer les bienfaits des dieux pour les hommes, tandis que le philosophe inspire au prince les vertus qui font le bonheur des peuples 2 .
Mais plus il élève le caractère du philosophe, plus il accroît les obligations de son ministère. Ce devoir qu’il lui prescrit, en général, de prêter assistance à tous ceux qui réclament son appui, il en fait, à l’égard du prince, une sorte de mission. Après avoir établi qu’il faut que le prince soit éclairé, il pose en principe, avec la même rigueur, qu’il faut que le philosophe converse avec le prince plus qu’avec tout le monde, ■ pour l’éclairer. Ce n’est pas assez qu’il se prête à donner ses conseils; il doit aller les offrir, les faire accepter, les faire obéir. Mission
1. Il faut que le philosophe converse surtout avec les princes, 1. — 2. Ibid., 4.
LA CITE
délicate. Car, d’abord, on court le risque d’être traité de courtisan et d’ambitieux par la foule qui ne juge que d’après les apparences. Mais il serait peu digne de céder à un tel préjugé. S’il est vrai que le philosophe se doit aux plus humbles, est-ce à dire qu’il puisse refuser son commerce aux grands? Comprendrait-on que Panétius eût dit à Scipion : « Si vous étiez un simple particulier qui, vous dérobant au tumulte des villes, voulussiez vivre ignoré dans un coin pour y résoudre des syllogismes et pâlir sur les livres, je me donnerais tout entier à vous ; mais vous êtes le fils de Paul Émile qui a deux fois exercé le consulat, et le petitfils de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Annibal; je ne veux point vous entretenir 1 . » Plus grave est la difficulté venant de ceux auxquels le conseil doit s’adresser. « Les habitants de Cyrène demandaient à Platon de leur donner des lois écrites et de leur tracer un plan de république. Platon refusa, en disant qu’il n’était point facile de leur faire des lois dans l’étal de prospérité où ils vivaient; que rien n’était plus altier, plus intraitable, qu’un homme qui jouissait des faveurs de la fortune. C’est pour cela qu’il est si malaisé de donner des conseils aux princes. If n’est ni commode, ni agréable d’obliger les gens qui ne veulent pas qu’on les oblige* » Mais, est-il besoin de le dire, Plutarque n’est pas homme à rien forcer; et nous le retrouvons ici avec toutes les ressources de son ingénieux talent de direction. Il autorise, bien plus, il invite le philosophe à cher-
1. Il faut que le philosophe converse surtout avec les princes, 3
cher le moment propice, la disposition favorable, faciles aditus et mollia fandi tempora. C'est l’opportunité du conseil qui le plus souvent en fait la valeur ; où elle ne la fait pas, elle la double. Point de discours oiseux, ni de sermons. Un mot bien placé suffit. C/est ainsi que l’on sème ; plus tard la riche moisson lèvera. Le conseil est-il repoussé? Qu’on s’éloigne pour revenir 1 . Plutarque prévient le philosophe contre tous les déboires. Quels que soient les embarras qu’il rencontre dans les préjugés de la foule ou dans le caractère du prince, il ne veut point qu’il se laisse rebuter. Il l’anime à celte noble tâche par le sentiment du devoir, il y intéresse sa gloire. Les arguments jaillissent de source, et comme toujours, sous la forme de comparaisons piquantes. » Un luthier ne travaillerait-il pas à une lyre avec plus de plaisir, s’il savait qu’elle fût destinée à un musicien qui dût, au son de cet instrument, élever les murailles d’une ville, comme autrefois Amphion bâtit celles de Thèbes, ou apaiser une sédition, comme Thalès fit à Lacédémone? Un charron fabriquerait-il une charrue d’aussi lion cœur, que les tabletles sur lesquelles un Solon devrait graver ses lois? Quels doivent donc être les sentiments d’un philosophe, qui peut se dire que le prince qu’il éclaire fera le bien de tout un peuple, en rendant la justice, en édictant des lois, en châtiant les méchants, en comblant les bons de ses faveurs... Un philosophe qui corrige les mœurs d’un prince, qui dirige ses pensées vers ce qui est sage,
1. Il faut que le philosophe converse surtout avec les princes, !, 2.
LA CITÉ
utile et grand, tient en quelque sorte une école publique de philosophie 1 . »
C’est dans un autre sentiment, sans doute, et en cherchant leur appui hors de l’ordre des vérités purement humaines, que les évêques chrétiens devaient plus tard pénétrer à la cour des empereurs et des rois. Mais, si la source de leurs conseils était plus haute, le caractère de leur action n’était ni plus gr ave ni plus sensé. Ces portes des palais des princes que la religion, sous la grande figure des Chrysostome, des Ambroise, des Flavien, devait franchir avec tant d’autorité, la philosophie avait commencé à les ouvrir.
Le traité de l'exil nous fait descendre de ces sphères élevées, et nous ramène dans l’école. L’exil n’était pas cependant une de ces peines qui ne vécussent plus que dans l’imagination des rhéteurs. Tacite, au début de ses Histoires , le place au premier rang parmi les misères dont il doit dérouler le tableau lugubre 2 . Plutarque avait vu luimême s’agiter, au sein de sa petite patrie, l’esprit de discorde, qui avait tant de fois découronné les plus florissantes cités de la Grèce; il l’avait vu se faire jour, au sujet des magistratures et des préséances, par les accusations calomnieuses et les dissensions ; et celui de ses amis, auquel est adressé son traité, en avait éprouvé, dans Sardes, les effets cruels 3 .
Malheureusement, l’enseignement de l’École of-
1. X un prince ignorant, 1; Il faut que le philosophe converse
surtout avec les princes, 2. — 2. Histoires, I, 2, plénum exiliis
mare. — 5. De l’Exil, 2.
frait, sur ce sujet, un thème tout fait. Les maux (le l’exil y étaient groupés sous trois chefs qui fournissaient la matière de trois réfutations. Partant de cette idée que l’exil n’est qu’un mal d’opinion, on en discutait l’inanité, comme changement de lieu, comme cause de pauvreté et comme cause d’ignominie. C’est dans ce moule qu’ôtaient jetés les traités de Musonius et de Sénèque 1 . Plutarque ne procède pas autrement.
Or il est difficile de l’entendre, sans sourire, répéter comme les autres, à un malheureux, banni de sa patrie :« Il n’y a point de pays distinct... Socrate disait qu’il était citoyen du monde... La limite de notre patrie, c’est le ciel, qui, de toutes parts, nous environne... Qu’est-ce que de ne plus habiter la ville de Sardes? Tous les Athéniens n’habitent pas le bourg de Colylte, ni tous les Corinthiens, le bois de Cranium... Entre les îles où l’on envoie les coupables en exil, en est-il une seule qui ne soit pas plus étendue que le domaine de Scillonte, où Xénophon passa heureusement sa vieillesse?... L’exil, c’est l’affranchissement. La nature nous met au large et en pleine liberté : c’est nous qui nous chargeons de chaînes et qui resserrons notre domaine ; c’est nous qui, par Un attachement aveugle au Céphise, à l’Eurotas, au Taygète, nous rendons le reste de l’univers inhabitable*... »
Quelle consolation pour un cœur atteint de ce noble mal qu’on appelle familièrement le mal du pays ! Êh! qu’importe que le monde entier nous soit ou-
4. Sénèque, Consolation à IJelvie, G. — 2. De l’Exil, 5, G, 10, 42.
LA CITE
vert, si le seul point qui nous en est fermé est celui-là même où nous avons placé notre bonheur? qu’imporle que nous puissions être plus heureux là où nous sommes, que là où nous voudrions être? La plus grande, la plus agréable des prisons n’est toujours qu’une prison ; la peine de l’exil est dans le sentiment même de l’exil. L’exilé partout est seul, a dit un penseur moderne dans une mélancolique complainte, pénétrée du souvenir des douloureux accents du poète Florentin \ Pour un exilé, disait la sagesse antique, — celle aux sources de laquelle Plutarque, d’ordinaire, aime si volontiers à puiser, — il n’est plus d’ami, plus de compagnon fidèle : chose, hélas! plus douloureuse que l’exil même*# Ces chaînes dont Plutarque voudrait persuader à 1 exilé qu’il se libère en mettant le pied sur un sol étranger, sont les liens aimés qui l’attachent au sol de la patrie. Quand Socrate, dans un élan de pensée philosophique, se proclamait citoyen du monde, il habitait Athènes, qui l’avait vu naître. Qu’aurait pensé de ses propres arguments le sage de Chéronée, si on l’eût arraché à la petite ville à laquelle sa piété filiale l’attachait si étroitement?
Plutarque ne nous semble pas s'être tiré plus heureusement du point de l’ignominie. Ce n’est pas seulement quand on est exilé, dit-il 3 , qu’on a à supporter les ordres despotiques des puissants; la crainte des violences fait bien plus souvent courber la tête sous une domination injuste, au sein même de la patrie, que
1. De Lamennais, Paroles d'un croyant, 41. — 2. Théognis, Sentences. — 3. De l’Exil, IC.
hors de la patrie. Mais dans la patrie, pourrait-on lui répondre, les affections dont on est entouré sont une consolation, une force. — Il n’y a que les sols, ajoutet-il, qui fassent honte à un banni de son bannissement 1 . Mais les sots ne sont-ils pas partout en majorité?
— Enfin, parce que d’illustres exilés ont trouvé, sur la terre étrangère, honneurs, crédit, puissance, est-ce une raison pour que les autres n’aient pas eu à souffrir de l’abandon ou du dédain*? Qu’il vaille mieux, d’ailleurs, subir la violence que la faire, être Thémistocleque Léobat, Timothée qu’Aristophon, Cicéron que Clodius, cela est incontestable 5 ; mais la bonne conscience, pour être un élément nécessaire du bonheur, n’en est pas l’unique élément. Toute celte argumentation de Plutarque, qui repose sur un texte d’Euripide ingénieusement commenté 4 , est d’une vivacité peu concluante, et la douce élévation de sa péroraison sur la condition de Pâme « transportée non de Sardes à Athènes, ni de Corinthe à Lemnos, mais du ciel, sa patrie véritable, sur la terre, ce séjour d’exil pour tous les hommes, » ne suffit pas à en racheter les faiblesses.
Toutefois il n’est que juste de le reconnaître à la décharge de Plutarque, si parfois la pente du lieu commun l’entraîne, généralement son bon sens le retient, ou, lorsque la déclamation l’a, un moment, égaré, il le remet vite en meilleure voie. Une des règles essentielles des Consolations, c’était pour le consolateur de tenir son propre cœur fermé à toute émotion 8 . Si vous voulez que je pleure, disait le
1. De 1 Exil, 17. — 2. Ibid., 17. — 5. Ibid., 15. — 4. Ibid., 16.
— 5. Tusculanes, III, 51 à 54.
LA CITÉ
poêle 1 , il faut pleurer vous-même. Pour sécher les larmes d'autrui, disait le philosophe 2 , commencez par sécher les vôtres. D’autre part, les maîtres du genre recommandaient de chercher des arguments dans la situation de celui qu’il s’agissait de consoler. Il faut savoir gré à Plutarque de s’être, en partie du moins, affranchi de la première règle, et d’avoir habilement tiré parti de la seconde. Le malheureux auquel il s’adresse jouissait, dans la peine dont il avait été frappé, de toutes les douceurs matérielles de la vie : il glisse sur le point de la pauvreté 5 . Une des Cyclades paraissant devoir lui servir de retraite, il insiste particulièrement, au contraire, sur l’agrément et sur les ressources que peut offrir le séjour des îles 4 .
Mais ce qu’il faut remarquer surtout, c’est qu’en maint endroit, la banalité du fond de ses conseils est rachetée par la justesse du sentiment.
En effet, n’est-ce pas véritablement le cœur de l’homme qui parle, lorsque, fournissant, il est vrai, des arguments contre sa thèse, il proteste avec une fermeté où l’on retrouve le fidèle habitant de Chéronée, « qu’il n’est ni juste, ni honnête de quitter volontairement sa patrie, pour aller s’en faire une autre plus belle 5 ? » Je crois, dès lors, à la sincérité comme à la sagesse de son langage, lorsque, dans le développement de la thèse contraire, il cherche des motifs d’allégement à la peine de l’exilé 6 :
« Je n’exerce plus de magistrature, dites-vous; je n’ai plus de place au Sénat, je ne préside plus les jeux publics; il est vrai. Mais dites-vous aussi :
1. Horace, Art poétique, 102. — 2. De l’Exil, I. — 5. Ibid.. 3. —