‹ De la morale de PlutarqueChapitre 53 sur 91 · Ibid., 30, 51. a · texte numérisé non relu

Ibid., 30, 51. a

la parole 1 . Il admet que le magistrat ne monte à la tribune que préparé 2 , et il rappelle que Périclès lui-même ne s’exposait jamais à parler en public, sans avoir médité ce qu’il avait à dire et sans demander aux dieux qu’il ne lui échappât aucun mot étranger à son sujet ; mais il ne veut pour le magistrat ni d’une éloquence pompeuse comme celle d’Éphore, de Théopompe et d’Anaximène, ni d’une éloquence hérissée d’enthymémes ou chargée de périodes alignées au compas comme celle des sophistes, ni même d’une éloquence sentant l’huile comme celle de Démosthône 3 . Un langage naturel, sincère, paternel, cherchant sa force dans la justesse de la pensée, animé par l’emploi discret des traits d’histoire et des comparaisons, toujours conforme aux convenances, ce qui n’exclut d’ailleurs ni la vivacité ni le mordant dans les réparties et les répliques : voilà , dans sa pensée, le seul moyen d’autorité, qui honore, dans la conduite d’une cité, et le magistrat qui l’emploie et la cité qui s’y soumet \

Plutarque se flattait-il de la pensée de voir renaître l’éloquence politique et son action? Sa confiance dans la puissance de la parole, au sein de ces petites cités en proie à toutes les brigues, n’est pas sans naïveté. On ne peut disconvenir du moins que le sentiment qu'il porte dans le développement de ses conseils était profondément honnête, ni méconnaître quelle grave idée il se fait de la dignité du magistrat. Et

1. Préceptes politiques, 5.-2. Ibid w 8. — 3. Ibid., C. — 4. Ibid., G à 0. ... •

LA CITÉ. 239

quand il arrive à déterminer la mesure de l’indépendance qu’il réclame, cette honnêteté émue lelève jusqu’à l’éloquence.

Quel danger il y a pour les peuples vaincus à ne jamais répondre non 1 * , l’étude de l’histoire le lui a dès longtemps appris. Mais les dieux ont prononcé sur le sort du monde. Soumis à la domination des Romains, Plutarque se résigne et détourne ses concitoyens dè toute pensée de révolte. Il le dit, il le répète : ceux qui s’entendent au gouvernement des abeilles affirment que la ruche où le bourdonnement est le plus fort est celle qui donne le meilleur essaim ; tout au contraire, le magistrat à qui Dieu a confié le soin d’essaims politiques doit regarder comme heureux entre tous celui qui est le plus paisible. Prévenir les séditions est le chef-d’œuvre de la science politique. Un incendie est si vite allumé : il suffit d’une lampe qu’on néglige d’éteindre, de quelques brins de paille qu’on laisse brûler*! Il a toujours présent à l’esprit le sort d’Edcpse 3 , de Sardes 4 , de Pergame, de Rhodes, des Thessaliens récemment et sévèrement punis de leurs dissensions ou de leurs velléités de rébellion 5 . Il recommande au magistral d’écarter de l’esprit du peuple tous les souvenirs qui, comme ceux de Marathon, de l’Eurymédon, de Platées, pourraient entier ses pensées et lui inspirer un vain orgueil. Abandonnons, dit-il, l’éloge de ces exploits aux exercices des sophistes 1 II est tant d’autres exemples des Grecs d’autrefois qu’on peut utilement rappeler

1. De la Mauvaise honte, 10. — 2. Préceptes politiques, 32. Cf. De

l’Amour. fraternel, 17. — 5. De l’Amour fraternel, 17. — 4. Pré-

ceptes politiques, 17, 52. — 5. Ibid., 19.

aux Grecs d’aujourd’hui, pour former et corriger leurs mœurs! Tels le décret rendu par les Athéniens après l’expulsion des trente tyrans, l’amende imposée au poêle Phrynicus pour sa tragédie de la Prise de Milet , la fête de la reconstruction deThèbes par Cassandre, l’expiation du meurtre des Argiens, le sentiment de réserve qui arrêta les Athéniens, dans leur enquête > au sujet de l'argent d’iîarpalus, sur le seuil de ia maison de deux nouveaux mariés : ce sont là les traits par lesquels il est possible et permis d’imiter de glorieux ancêtres 1 * . D’autre part, il ne craint pas d’engager tous ceux qui touchent aux affaires publiques à se ménager habilement, dans les puissances d’en haut, quelque protection qui devienne, au besoin, un appui pour la cité en défaut. Les Romains sont ainsi faits, dit-il, qu’ils obligent très-volonliers leurs amis dans les affaires d’État. Or quoi de plus honorable que de faire servir au bonheur de ses concitoyens une grande amitié? « Après la prise d’Alexandrie, Auguste entra dans la ville, tenant le philosophe Areus par la main et ne parlant qu’à lui seul parmi tous ceux de son escorte; et comme les Alexandrins, s’attendant à être traités avec la dernière rigueur, imploraient leur grâce, le vainqueur annonça qu’il pardonnait, par respect pour la mémoire d’Alexandre, et aussi par égard pour Areus, son ami 9 . »

Mais ces règles de prudence posées, Plutarque arrête le magistrat sur la pente d’une condescendance qui

1 Préceptes politiques, 47. — 2. Ibid., 18. Cf. Du Commerce que

les philosophes doivent avoir avec les princes, 1.

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dégénérerait en faiblesse et en servilité. Ces amitiés illustres qu’il conseille de rechercher, il entend qu’on ne les contracte qu’à {les conditions honorables et justes ; il veut qu’elles servent à relever la cité, non à l’abaisser 1 . Que le magistrat maintienne parmi ses concitoyens ûn esprit de soumission, c’est son premier devoir. Mais c’est son devoir aussi, ajoute-t-il en un langage viril, de ne pas s’entendre avec le prince pour les réduire davantage, de ne pas leur mettre la chaîne au cou, quand déjà ils ont la jambe liée 2 . Les malades qui ont contracté l’habitude de ne prendre un bain ou un repas que sur ordonnance du médecin, en arrivent à ne plus jouir meme de ce que la nature leur a laissé de santé; ainsi, ceux qui, pour le moindre décret, la moindre résolution, pour un détail d’administration, font intervenir l’autorité du prince, le rendent d’abord plus maître d’eux qu’il ne le voudrait lui-même; puis ils font perdre au sénat, au peuple, aux tribunaux, aux magistrats, à la cité, ce qui lui reste de franchise, ou plutôt ils lui enlèvent toute indépendance, iis la rendent pusillanime, impuissante, ils achèvent de l’efféminer, de la mutiler; ils déshonorent la sujétion. L’honneur du magistrat est de terminer les affaires de la cité dans la cité, de guérir sur place et secrètement ses plaies, de s’exposer à un échec, à une disgrâce plutôt que de risquer, pour le plus triste des succès, de livrer son pays à l’oppression. Que dis-je? ce n’est pas assez de ne

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