‹ De la morale de PlutarqueChapitre 57 sur 91 · VII · texte numérisé non relu

VII

C’est Plutarque qui nous l’apprenti lui-même 1 . Mais il nous apprend aussi que, tandis qu’en plus d’un endroit où jadis se pressaient les fidèles, le dieu s’était tu pour ne pas parler dans le désert, à Delphes, il avait continué de se faire entendre 2 * . Interrogé sur de moindres objets, il n’avait jamais complètement cessé de l’être ; et après une période d’obscurcissement et de défaillance 5 , vers le milieu du premier siècle de l’ère chrétienne, il semblait avoir retrouvé son éclat et son crédit 4 . Il y avait longtemps, du moins, que le temple n’avait été aussi fréquenté et aussi florissant. Les philosophes s’y donnaient rendez-vous des extrémités de la terre 5 ; les souverains y apportaient leurs offrandes 0 . L’enceinte de la vieille ville ne suffisait plus à l’affluence des visiteurs. Aux portes du sanctuaire une ville nouvelle avait pris naissance. « Voyez, dit Plutarque, comme, semblable aux arbres dont la sève vigoureuse pousse sans cesse de nouveaux rejetons, voyez comme le Pylée de Delphes s’accroît et se propage, pour ainsi dire, de jour en jour, par la multitude des sanctuaires, des bassins d’eau lustrale, des salles d’assemblées qui s’y élèvent avec un luxe qu’on ne

1 . Des Oracles en vers, 28; de la Cessation des oracles, 5. Cf. Lucain, Pharsal., V, 110 et suiv. ; Juvénal, Sot., VI, 555. — 2. De la Cessation des oracles, 8. Cf. Sur l’oracle de Colophon, Tacite, Annales, II, 54 ; de Trophonius, Plutarque, de la Cessation des oracles, 45; Pau-

sanias, I, 34; VII, 21 ; IX, 39;deMallus, en Cilicie, Plutarque, ibid. ,

et Pausanias, 1, 34. — 3. Cicéron, de la Divination, II, 57. — 4. Strabon, IX, 3. — 5. De la Cessation des oracles, 1 et 2; de l’Inscription

du temple de Delphes, 1 ; des Délais de la justice divine, 22. —

0. Suétone, in Néron., 40. Cf. Tacile, Annales , II, 54, 58, sur les visites que Germauicus fait aux oracles qu’il rencontre sur son chemin. Voir aussi Inscript. Delph., n°408.

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connaissait plus depuis bien des années. Jadis les habitants de Galaxium, en Béolie, sentirent, par Pabondancedes sources de lait qui, tout à coup, jaillirent comme l'eau des fontaines, la présence du dieu. Apollon nous a donné des signes de sa protection encore plus éclatants : il nous a tirés de l’abandon et de la misère, pour nous rendre la richesse et l’honneur; car il n’est pas possible qu’un si grand changement, accompli en un si court espace de temps, soit l’œuvre des hommes ; c’est le Dieu qui, revenant parmi nous, a rendu à l’oracle son inspiration 1 . »

Celte recrudescence de foi à l’oracle n’était qu’un symptôme. Le paganisme n’avait jamais eu de principes arrêtés, de bases fixes, d’orthodoxie. Son histoire est celle d’une incessante transformation. Il avait grandi avec les peuples dont il avait protégé le berceau. Il s’était modifié, épuré, élevé avec eux. Il les avait suivis aussi dans leur décadenee. Mais la décadence des idées politiques ou religieuses dont une société a vécu est d’autant plus lente, que l’effort qui l’a constituée a été plus laborieux, plus puissant. Au deuxième siècle de l’ère chrétienne, le paganisme, luttant contre les éléments de corruption qui s’étaient développés dans son sein, cherchait, avec l’aide de la philosophie Platonicienne, à se relever en se réformant. Cetté sorte de crise, dont le règne des Antonins marque l’apogée, avait

1. Dos Oracles en vers, 29. Cf. Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, VI, 10; Inscript. Delph., n° 840. Sur les richesses du temple de Delphes, voir Pausanias, X, 5, 15, 25; Athénée, VII, 2 ; Philostrate, Vit d'Apollonius, VI, 11.

558 EXPOSITION DE LA MORALE DE PLUTARQUE, commencé avant eux. De nombreux documents en attestent l’importance 1 II, . Mais aucun écrivain peutêtre n’en fait sentir, mieux que Plutarque, le caractère et la portée 2 . C’est ce qui donne à ses traités de morale religieuse, indépendamment de leur attrait propre, une valeur historique de quelque intérêt.

Issus de la même source, le paganisme grec et le paganisme romain étaient arrivés, par des chemins différents, au même état de désorganisation.

Il y a, dans le développement de la religion hellénique, un moment où elle semble s’épanouir dans son plein caractère de grâce et de beauté. C’est le moment où le génie grec arrive, avec Sophocle, à la possession complète de lui-même et à sa plus pure expression, celui où, sous la domination de Périclès, - Athènes se couvre de chefs-d’œuvre. Représentée sous les images idéalisées par le ciseau de Phidias, la religion s’y était comme incarnée. On vous l’a démontré, et je le répète, disait Cicéron : de toutes les vexations que nos alliés et les puissances étrangères ont essuyées dans ces derniers temps, rien n’a été plus sensible aux Grecs que les spoliations de leurs autels 5 . Les statues n’étaient pas seulement l’ornement des temples grecs, elles en étaient l’âme. On les paraît, on les vénérait, on les usait à force

1. V. Entretiens d'Épictète, Discours de Dion Chrysostorne; Dissertations de Maxime de Tyr; Pensées de Marc-Aurèle; Philostrate, Apulée, etc. — 2. Benjamin Constant, Du Polythéisme romain considéré dans ses rapports avec la philosophie grecque et la religion chrétienne , tome II, liv. XIII, ch. iv, p. 148.— 3. Cicéron, Verrines,

II, iv, 59. Cf. Tacite, Annales, IV, 14, 43. V. Maury, [Histoire des religions de la Grèce antique, tome II, ch. ix, p. 69 et suiv.

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de baisers 1 . Chacune d’elles, dit Tacite, avait ses privilèges. Aimable et touchante idolâtrie, mais que sa facilité même exposait aux plus étranges alliances.. La Grèce était hospitalière; elle avait largement ouvert la porte à tous les cultes cte l’Orient 2 . Au deuxième siècle de l’ère chrétienne, Pausanias signalait sur son passage huit temples consacrés à Sérapis ou à Jsis 5 . Le plus célèbre et le plus fréquenté existait aux portes mômes de Delphes, et Plutarque comptait parmi ses disciples une jeune prêtresse, initiée tout à la fois aux mystères d’Apollon et vouée au service d’Isis 4 . Athènes enfin, la généreuse et spirituelle Athènes, avait élevé un autel au Dieu inconnu 5 . Les vieilles divinités de l’Olympe national étaient indignées, dit ironiquement Lucien. Elles se plaignaient que les sacrifices qui leur étaient dus leur fussent ravis par des monstres venus de la Libye 6 . Elles auraient pu se plaindre que le sens même du culte auquel elles avaient été accoutumées se fût altéré et perdu. En effet, comme ces statues de rois et de grands hommes dont on changeait les têtes au fur et à mesure qu’un maître nouveau réclamait de nouveaux hommages 7 ,

1. Philostrate, Vie d'Apollonius, VI, 19; Cf V, 20. Plutarque, d’Isis et d’Osiris, 67, 71. — 2. Pausanias, I, 47, 24; X, 26; Athénée, V, 12; VI, 65. Yoir Maury, ouv. cité, t. III, ch. xv, p. 70—71 ; t. II, ch. vii, p. 9 et suivantes. — 3. Pausanias, I, 17 ; Joseph. Anlig. jud.y XVIII, iii, 4; Tacite, Ann,, ii, 85; Pline, Éptt., X, 42; Cf. Le Bas, Inscript., part. V, n° 395. — 4. D’Isis et d’Osiris, I. — 5. Actes des Apôtres, XVII, 23. — 6. Lucien, Assemblée des Dieux, 9; Icaroménippe , 24. Cf. Juvénal, Sat., VI, 489, 527 et suiv.; Tertullien, Apolog., 6. — 7. Suétone, in Tibei\ , 58; in Caligul., 22. Cf. Pline, Ilist. nat., XXXV, 2; Tacite, Annales, I, 74; Dion, LVHI, 1.

certains dieux, dépossédés de leur caractère traditionnel, avaient, sous le môme nom, revêtu d’autres attributs. C’est ainsi que Jupiter était devenu le patron des mers et des vents, Neptune, le Dieu de la génération 1 . Tous les principes de l’antique théologie étaient bouleversés. La religion hellénique, fondue, pour ainsi dire, avec les religions de l’Orient, comme l’airain de Corinthe avec les métaux précieux dont il s'était formé, n’offrait plus qu’un brillant mélange de cultes hétérogènes et d’étranges pratiques.

D’autres causes avaient produit à Rome les mêmes perturbations. Là, point de symbolisme, ni de poésie; rien qui parlât à l’âme; un culte austère; des règles inflexibles présidant à toutes les heures, à toutes les occupations de la vie, du berceau à la tombe 2 * * ; et, comme disait Varron, des dieux certains 5 . Le paganisme des Grecs était une religion d’artistes; celui des Romains, une religion de jurisconsultes. Pendant deux siècles, ils n’avaient point connu les statues; et les mystères, ces doux mystères qui, au dire de leurs propres philosophes, rendaient la vie plus aimable et la mort plus légère, la loi en interdisait formellement l’initiation

1. Plutarque, contre Colotcs, 22. — 2. a Religiosi dicuntur qui r aciendarum prætermittendarumque rerum divinarum, secundum morem civitatis, delectum habent. » (Festus, Verb. Religiosi.) Cf. Cicéron, des Lois, U, 8, 9; de la Divination , II, 72; Salluste, Catilina , 50 à 52; Tite-Live, IV, 35; XXV, 1 ; XXXIX, IG; Dion Cassius, Dis-

cours de Mécène, LII, 36; Macrobe, Saturn ., III, 9; Tertullien,

Apologet., 3. — 5. Varron dans saint Augustin, de la Cité de Dieu , VÎI, 2; IV, 22, 17, 31; VI, 5. Cf. Censor, De die nat 5; Servius,

In Georg ., I, 21. V. G. Boissier, Etude sur la vie et les ouvrages de

Varron, cliap. vu, § 4.

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à la foule 1 * . Profondément pénétrés du sentiment religieux et très-formalistes, les Romains étaient en même temps très-tolérants à l’égard des différentes observances, pourvu qu’elles ne fussent pas inconciliables avec la coutume nationale, pcitrio more \ On proscrivait les corporations et les sociétés secrètes ; mais on ne faisait point difficulté d’autoriser les cultes' qui ne troublaient point la paix de la cité 3 . Bien plus, on les adoptait. En cela, comme en tout, la politique du sénat se prêtait avec souplesse à tous les besoins de la conquête. Rome s’incorporait les religions des peuples vaincus, comme elle s’en incorporait les familles. Parfois aussi, dans les jours de péril, elle cédait au vœu populaire, implorant l’aide des dieux étrangers. Ainsi avait été admis, pendant les guerres Puniques, le culte de Cybèle 4 . Mais l’observation des règles les* plus sages n’a qu’un temps. L’étendue de l’Empire s’accroissant sans cesse, les superstitions étrangères, comme on les appelait, avaient fini par envahir à ciel ouvert la capitale du monde 5 . Vers la fin de la répu-

1. Cicéron, des Lois. II, 14; Verr.. V, 72. Cf. Diog. laert., In Epi-

menid., I, X, 3. — 2. Tite Live, XXV, 1. Cf. Valère Maxime, I, 3. —

3. Tite Live, XXXIX, 8, 14, 15, 10, 18. Cf. ibid., 46; Cicéron, pour Balbus, 24; Servius, In Æneid., VIII, 187. — 4. Tite Live, XXIX,

10, 11, 14. Valère Maxime, I, ni. Josèphe, Antiquités judaïques , XVIII, 4; Cf. XIX, 4, 5. L'usage môme des immolations humaines avait été introduit au temps de la guerre contre les Gaulois. (Plu-

tarque, Vie de Marcellus,2 ; Pline, Hist. nal., XXX, 1. Cf. Inscriptions latines : Urelli, 1908 et suiv., 2340 et suiv.; Henzen, 5844 et suiv.) — 5. Cicéron, de la Nature des Dieux, I, 24, 28, 30, 42; de la Divination, II, 12, 33, 35, 57, 82; des Réponses des aruspices, 6; Lucrèce, I, 63 et suiv.; Salluste, Catilina , 52; Tite Live, 1, 19; Diodore de Sicile, I, n, 2; Denys d’Halicarnasse, II, 20; VIII, 5; Valère Maxime, I, 11.

blique, il n’était pas de culte qui n’eut ses autels à Rome, et les images de ses dieux dans le Panthéon. Restaurateur des institutions politiques et sociales, Auguste avait, en vain, cherché ù rétablir du même coup la religion nationale dans les âmes 1 * * * : le paganisme romain n’était plus qu’une ruine, l’Olympe, un chaos. Il y a, disaiton, plus de dieux au ciel que d’hommes sur la terre *.

Ainsi, par des causes diverses, mais aboutissant aux mômes effets, le paganisme, à Rome, comme en Grèce, avait perdu depuis longtemps sa pureté, sa force, et, avec elles, toute prise sérieuse sur les esprits.

Quand une société est travaillée d’un mal profond, il vient toujours un moment où ce mal monte, pour ainsi dire, à la surface, et s’aggrave en se manifestant. Les dernières années de Néron, les sanglantes discordes qui suivirent sa chute, les fléaux sans exemple qui signalèrent le règne des premiers Flaviens, avaient plongé le monde dans l’effroi. Le désordre dont les esprits étaient atteints éclata partout, mais nulle part plus manifestement qu’à Rome. Là, comme au foyer du mal, on vit tout ce que ce travail secret du paganisme corrompu avait amassé de ténèbres dans les âmes 5 . Le trouble avait pénétré jusque dans les temples de la science et de la sagesse. Lucain chantait les effets surnaturels

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