‹ De la morale de PlutarqueChapitre 59 sur 91 · IV · texte numérisé non relu

IV

de son génie l’ont soupçonné d’incliner au fatalisme d’Épicure 1 II, .

Ce malaise auquel n’échappaient pas les plus hautes intelligences, précipitait la foule dans les désordres, soit d’une superstition aveugle, soit d’un brutal athéisme. On admettait toutes les croyances; on les reniait toutes. Sénèque, Perse, Josèphe, Pline, Suétone, Tacite, Juvénal, Lucien, Apulée, en témoignent à Penvi 2 . Les esprits ne sachant plus où se prendre, où se fixer, l’astrologie, la divination, la sorcellerie, toutes les formes du charlatanisme lè plus raffiné ou le plus grossier se donnaient carrière. Arrivé en Italie , au temps de Yespasien , Plutarque avait vu se produire à Rome cette sorte d’explosion. De retour à Chéronée, ses fonctions de grand-prêtre non moins que son rôle de directeur lui permirent de sonder la profondeur de l’abîme. « L’ignorance où les hommes sont tombés à l’égard des Dieux, disait-il, s’est divisée en deux courants, dont l’un, faisant son lit dans les cœurs durs ainsi que sur un sol rocheux, a produit là négation des Dieux, tandis que l’autre, se répandant sur les âmes tendres comme en un terrain humide, y a fait germer la crainte exagérée des

1. Voir Amelot de la Houssaye, Discours sur Tacite, p. 18. Cf. Annales, XIV, 12; Agricola, 46. — 2. Sénèque, Fragments, dans S 1 Augustin, de la Cité de Dieu, VI, 10 ; Cf. Épttres, 24, 95; Perse, Satires,

II, 51 et suiv.; Josèphe, Antiquités judaïques, XVIII, 3, 4; Pline, Hist. nat., II, 7; Suétone, in Tiber., 36; in Ferone, 56; in Domit., I; in Othon, 4, 6; Tacite, Annales, II, 54, 59, 85 ; XII, 68 ; Juvénal, Sat., II, 149-152; VI, 511 et suiv.; Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, 1,8; VII, 54, 39; Lucien, Philopseudès, 16, 34; Alexandre, 3, H, 39, 42; Apulée, Métamorphoses, II, 59.

LE TEMPLE

Dieux 1 . » Et c’est contre ces deux courants que sont dirigés ses Traités de morale religieuse. Faire rentrer dans les âmes la croyance à un Dieu à la fois bon et juste, et les ramener aux pratiques d’un culte raisonnable, ainsi peut se résumer la double tâche qu’il paraît s’être donnée.

La théodicée de Plutarque. — Du traité de la Superstition : Plutarque soupçonné d'athéisme.— Du traité des Délais de la justice divine-, J. de Maistre, traducteur et commentateur de Plutarque. Les Sentences de Théognis et les Doutes de Proclus. — De l’immortalité de l’âme. — Le Dieu de Platon.

En abordant un sujet qui touche aux sentiments les plus délicats de la conscience humaine, on est porté tout d’abord à demander à Plutarque quelle est sa règle. Plutarque, est-il besoin de le dire? n’a pas de théodicée. Toujours fidèle à la maxime de l’Académie, il cherche à persuader, il n’affirme rien*. Son respect, en ce qui touche l’essence de Dieu, est même empreint d’une sorte de mysticisme. « Du sein de son enveloppe matérielle, dit-il, l’âme humaine

1. De la Superstition, I. — 2. De l’Inscription du temple de Delphes, 21 ; de la Cessation des oracles, 50, 54 ; des Délais de la justice divine, 4, 5, etc.

n’a aucun commerce véritable avec Dieu. Tout ce qu’elle peut faire par le moyen de la philosophie, c’est de le toucher légèrement, comme en songe 1 . » Toutefois, ce voile, sous lequel il enveloppe et laisse flotter sa pensée, ne l’empêche pas d’être suffisamment transparente et ferme. Il n’est pas de cause qu’il soutienne avec plus de vivacité et d’épanouissement de cœur que celle de l’existence de Dieu 2 . Avoir des idées justes sur la Divinité, disait-il, est la source la plus pure, le vrai principe du bonheur 3 . Et pour peu qu’on prenne la peine de recueillir dans ses divers Traités les éléments épars des opinions qu’il professe, on y reconnaît aisément que le Dieu qu’il adore est le Dieu de Platon.

Sa doctrine, au surplus, peut se résumer en quelques traits.

Dieu est, dit-il, c’est-à-dire qu’à lui seul appartient l’existence. Placés entre la naissance et la mort, nous n’avons que l’apparence de l’être. Dieu seul n’a ni origine ni fin. Il ne connaît pas la succession des temps. On ne peut pas dire qu’il a été, qu’il sera. Il est 4 .

Dieu est immuable et hors du monde. Supposer en

1. D’Isis et d’Osiris, 78; Cf. 77; Cf. de l’Inscription du temple de Delphes, 21. Voir Yacherot, HUt. crit. de l'École d'Alexandrie, liv. III, t. I, introduction, p. 516. — 2. Du Bonheur dans la doc-

trine d’Épicure, 20 à 24 ; des Notions du sens commun contre les stoïciens, 5t à 54; de l’Inscription du temple de Delphes, 17 à 20;

de la Cessation des oracles, 29, etc. — 3. De laPassion des richesses,

10; de la Tranquillité de l’àme, 13; du Progrès dans la vertu, 6. Cf. De l’Exil, 5; d’Isis et d’Osiris, 1, 68, etc. — 4. De l’Inscription du temple de Delphes, 17 à 20.

LE TEMPLE

lui des émanations, des changements, comme d’un feu qui tour à tour se resserre et se condense, devient terre, mer, vent, animal ou plante, et subit toutes les vicissitudes des êtres animés et inanimés, est une impiété 1 * * * .

Dieu est unique. Ce qui est par excellence, ne peut être qu’un. La pluralité implique la diversité, et la diversité la non-essence. Il n’y a donc qu'un Dieu, le même pour les barbares et pour les Grecs, pour les peuples du Nord et pour les peuples du Midi. Comme le soleil, la lune, le ciel, la terre et la mer sont communs à tous les hommes, bien que chaque nation leur donne des noms différents, ainsi la raison souveraine qui a formé l’univers est une. Les prêtres consacrés au culte dans les divers pays représentent cet être suprême sous divers symboles, les uns plus obscurs, les autres plus sensibles ; mais la pensée de tous se rapporte à un Dieu unique*.

De quelques pages du traité d’Isis et d’Osiris, on a induit que Plutarque admettait le principe du dualisme Manichéen 5 . Mais les pages sur lesquelles repose cette conjecture ont un caractère purement historique. Plutarque cherche toutes les explications vraisemblables des mythes égyptiens. L’explication Manichéenne se présentant à son tour

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