‹ De la morale de PlutarqueChapitre 63 sur 91 · De la superstition, 10. — 2. Id., 8. — 3. Id · texte numérisé non relu

De la superstition, 10. — 2. Id., 8. — 3. Id

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élevée tout exprès, qui les ravage... » Puis il pénètre avec sagacité jusqu’au cœur du mal, il en découvre le fond. Si le superstitieux avait le choix, il serait athée. L’athée professe qu’il n’y a pas de dieux. Le superstitieux voudrait qu’il n’y en eût pas. C’est malgré lui qu’il croit à l’existence de la Divinité; c’est par faiblesse d’esprit qu’il n’ose pas la nier 1 . Poussant enfin ce raisonnement jusqu’à ses dernières conséquences : « L’athéisme n’a jamais produit la superstition, dit-il, et c’est la superstition qui a donné naissance à l’athéisme. Tandis que le spectacle de l’harmonie universelle avait fait pénétrer dans le cœur des hommes l’idée d’un Dieu sage et bon présidant à la direction du monde, ce sont les pratiques de la superstition, avec ses formules, ses contorsions, ses sortilèges, ses charmes, ses courses effrénées, ses roulements de tambour, ses purifications impures, ses pénitences répugnantes, ce sont toutes ces ridicules cérémonies qui ont donné prétexte à l’impie de dire qu’il vaut mieux croire qu’il n’y a pas de dieux, que de les croire assez insensés ou assez cruels pour se plaire à de tels hommages 2 .

Telle est la substance, tel est le mouvement du traité de la Superstition. L’énergie soutenue de l’argumentation a induit la critique en erreur. Rapprochant le fond du traité de la Superstition de quelques autres textes épars dans les œuvres de notre moraliste, on a soupçonné Plutarque d’incliner secrètement à l’athéisme 5 , les uns s’en applau-

1. De la Superstition, 11. — 2. Ibid., 12, 13. — 5. « Plutarchus in atheismurn videtur fuisse propensior. Quippe, libro in eam rem ediio, probare conatur atheisraum tolerabiliorem esse superstitione. » Pierre de Molina, De cognitionc Dei, p. 81.

dissant, comme Bayle, qui, dans ses Pensées sur la Comète 1 * * * , reproduit presque textuellement son premier argument, les autres, en plus grand nombre, s’en affligeant, comme le bon Amyot*. Vivement attaqué, Plutarque n’a pas été défendu avec moins de zèle 8 ; et parmi ses défenseurs, il faut compter au premier rang, un des plus savants traducteurs du Traité, Tanneguy Le Febvre, le père de madame Dacier*.

Ni l’attaque ne nous paraît justifiée, ni la défense nécessaire. Évidemment, dans la pensée de Plutarque, le rapprochement entre l'athéisme et la superstition est de pure forme. S’il donne l’avantage à l’athéisme sur la superstition, c'est dans le but de mettre en lumière avec plus de force les dangers de la superstition. Comment en douter, quand on voit avec quelle vigueur heureuse il caractérise l’athéisme, cette cécité de l’âme 5 , par opposition à la superstilion qu’il compare à une simple tache dans la vue 6 * ? Ce qu’il poursuit d’ailleurs dans son Traité, c’est le « superstitieux outré, » comme dit Le Febvre, e’est-

1. § 178 et 193. — 2. « Ce Traité est dangereux à lire et contient

une doctrine fausse; car il est certain que la superstition est moins

mauvaise et approche plus près du milieu de la vraie religion, que

ne fait 1 impiété et l'athéisme. » Amyot. Cf. les Observations de

Clavier, éd. de 1819. — 3. Voir particulièrement Buddée, Tieses

l/teologicœ de atheismo et superstilione (1710), (traduit en français,

1740), chap. xxxu, § 21, p. 90; Reimann, Historia alheismi (1725), cap. XXXII, § 52, p. 225 et suiv.; de Mosheim, traduction latine du Traité de Gudworth, Intellectual System (1738), t. I, p. 274, 298 et suiv., 649 et suiv.; t. II, p. 235 et suiv., 405, etc. Cf. Fabrieius, Dibliot/i. grccq., t. V, p. 79, note G3. — 4. Traité de la Superstilion, composé par Plutarque et traduit par M. Le Febvre, à Saumur, 1060. — 5. Xo/a?o/îx p&yoÙY) u>7;>ep o/A/iârwv ttoJÛwv r b ^ oi.'j6 -

t«tov xeti xvptbWaTov àîiicCsff/xév/jç. De la Superstition, 5. Cf. 2, 3, 0, 11. — 6. w«rn£o ofsw* y. Du Bonheur dans la doctrine d'Epicure, 21.

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à-dire celui dont Pâme ne considère en Dieu ny amour, ny bonté, ny tendresse, et n’y voit que frayeur, que terreur, que chagrin, qu’ennui. »

Il y a, en effet, une sorte de superslition confiante et douce, qui n’est qu’un tendre acquiescement de Parue aux pratiques de la foi ; et un peu de passion, un peu d’exaltation môme, ne messied pas au sentiment religieux dirigé par l’amour de Dieu ; le mysticisme n’est pas un danger vulgaire. Mais quand c’est de la crainte de Dieu que la superstition s’inspire, au lieu de se prêter au légitime essor de Pâme, elle l’abaisse, elle la dégrade. « Dieu est amour l , dit saint Jean ; et y a-t-il un homme sur la terre qui voulût être craint par ses enfants, sans en être aimé? ajoute Fénelon, commentant les paroles de l’Apôtre. Dieu mérite, sans doute, d’être craint; mais il n’est à craindre que pour ceux qui refusent de l’aimer et de se familiariser avec lui. Les païens offraient de l’en- « cens et des victimes à certaines divinités malfaisantes et terribles pour les apaiser. Ce n’est point là l’idée que je dois avoir de Dieu créateur 2 . » Telle n’est point non plus celle qu’en veut donner Plutarque ; et c’est précisément la crainte de ces divinités malfaisantes et terribles dont parle Fénelon, qu’il cherche à arracher du cœur de ses contemporains. Bien loin de pousser à l’anéantissement du sentiment religieux, ce qu’il se propose, au contraire, c’est de le fortifier en l’épurant. Ses principes de théodicée, que nous venons de rappeler, ne laissent

1. Épître de saint Jean, I, 4. Cf. Saint Paul à Timothée, IF, 7. — 2. Lettres sur la religion.

point de doute à cet égard. Nulle part, dans aucune de ses œuvres, il ne flétrit les désordres et les misères de la superstition, sans leur opposer les satisfactions douces et pures de la vraie piété 1 . Dans ce Traité meme, « à chaque fois qu’il parle contre cette frayeur es perdue que les superstitieux ont de Dieu, » remarque Le Febvre avec beaucoup de sens, « il osle du même coup tout le venin qui se pourroit rencontrer dans ses paroles, en nous élevant à l’amour de Dieu 2 * . » Soutenir la piété jusqu’à la superstition, disait Pascal, c’est la détruire 5 . Telle est l’épigraphe que nous placerions volontiers en tète de la discussion de Plutarque. N’est-ce pas la pensée qu’il exprime lui-méme, par une image familière, quand il appelle le sage sur « ce terrain solide et sain, situé à égale distance des marais de la superstition et des fondrières de l’athéisme 4 ? »

• Au reste, Plutarque a explicitement déposé de ses sentiments sur l’action providentielle de Dieu, dans le traité qui, par son importance non moins que par son objet, forme comme la contre-partie du traité de la Superstition. En effet, après avoir, pour ainsi dire, rappris aux uns, par le tableau des hontes

1. Du Bonheur dans la doctrine d’Épicure, 21. Cf. De la Colère, 9,

14; Propos de table, IV, 5; d’isiset d’Osiris, 75; de la Manière d’écouter les poêles, 4, 13; de la Manière d’écouter, 12; de la Tranquillisé del’àme, 2; du Flatteur et de l’Aini, 9, 10, 22; du Vice et de

la Vertu, 4; Vie de Paul-Emile, 1; de Nicias, I; de Pcriclès, 6; d’Aristide, 10, etc. — 2. Le Febvre, Préface. Voir les §§ 1, 3, 5, 6, 9,

12 du Traité. — 5. Pascal, Pensées, art. xm, édit. Havet, p. 185. Cf. Cicéron, qui a dit presque dans les mômes termes : Détruire la superstition, ce n’est pas détruire la religion (De la Divination, II, 72); Sénèque, ÉpUrcs. 125. — 4. De la Superstition, 14. Cf. D’isis et

d’Osiris, 67 ; Vie d’Alexandre, 75.

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de la superstition, à honorer la Divinité avec amour et sans vaine terreur, il fallait, tirant les antres de leur indifférence, les ramener, par le spectacle des arrêts de la toute-puissance de Dieu, au sentiment de la crainte salutaire et du respect. C’est le sujet du Dialogue des Délais de la justice divine.

Deux voies s’offrent au moraliste pour démontrer l’action de la justice providentielle dans la distribution des biens et des maux d’ici-bas. Il peut chercher pourquoi le malheur est si souvent le partage' des bons, ou pourquoi le bonheur est si souvent le lot des méchants ; pourquoi la vertu n’est pas toujours récompensée, ou pourquoi le vice n’est pas toujours puni. De ces deux points de vue, Sénèque a préféré le premier 1 . Il était plus conforme à l’esprit de la doctrine stoïcienne. Mais était-il le plus utile à considérer? A vrai dire, l’honnête homme n’est jamais tout à fait malheureux : le sentiment du bien accompli n’est pas seulement une force; c’est aussi la plus pure, la plus virile des jouissances. D’autre part, si l’on regarde au jugement de la foule, le malheur immérité la touche d’abord, mais la pitié est une émotion sur laquelle on n’aime point à rester; et la malignité, venant en aide à l’égoïsme, nous fournit bientôt, hélas! des raisons de ne pas l’entretenir longtemps : après tout, on n’est jamais malheureux que par sa faute, disent volontiers les heureux du monde. De tous les spectacles de la vie,

1. De la Superstition, 7. — 2. De la Providence, 1 : « Quæsisti a me, Luciii, quid ila, si Providentia mundus ageretur, multa bonis viris acciderent... »

au contraire, il n’en est pas qu’on aime plus à se remettre sous les yeux, pour s’en indigner, que celui du vice impuni ou récompensé. Chacun se regarde, en quelque sorte, comme frustré par la fortune du méchant, de la part de bonheur qu’il se croit due. Ajoutez que l’exemple de l'impunité du vice est pour les âmes faibles, qui sont les plus nombreuses, une tentation. Enfin, tandis que les souffrances de l’homme de bien ne sont qu’un objet d’étonnement, les succès du méchant sont un sujet de scandale, et de la terre, les imprécations remontent jusqu’au ciel : après avoir condamné la justice des hommes, on accuse celle de Dieu l 2 .

Plutarque nous semble donc avoir été bien inspiré en prenant la question en sens inverse de Sénèque. Mieux posée, plus accessible, plus utile, la thèse lui a fourni des arguments plus solides et plus louchants. Les beaux développements de Sénèque sur l’excellence de la loi*, les exemples de martyre patriotique dont il les appuie 5 , n’ont tout leur prix que pour le stoïcien, qu’ils affermissent dans les principes de l’école. Trop souvent, d’ailleurs, ces raisonnements et ces exemples aboutissent à des exagérations contre nature \« Les idées * de Plutarque, empreintes d’unë rigueur et d une sagesse remarquables, n’ont pas la plus légère couleur de secte et de localité, » dit un des derniers traducteurs du traité des Délais de la justice divine , J. de Maistre; « elles appartiennent à tous les temps et à tous les hommes. »

J’ai cité Joseph de Maistre. En effet, attiré par le

1. V. Platon, des Lois, X. — 2. De la Providence, 5. — 3. Ibid.,

2, 3. — 4. Ibid., 6.

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Traité de Plutarque, Joseph de Maislre avait d’abord conçu le dessein d’en prendre seulement le cadre, se réservant de refaire le tableau. Puis, une lecture réitérée l’ayant convaincu qu’il avait affaire à une « production excellente entre toutes celles de l’antiquité, et digne des plus belles inspirations de la métaphysique chrétienne, » il résolut simplement de la traduire 1 . Malheureusement, en mettant la main à l’œuvre, les idées de remaniement lui revinrent en tête. Au lieu de se borner à rendre, dans sa langue vigoureuse, les simples et mâles beautés du texte de Plutarque, il développa, retrancha, corrigea, prenant dans son interprétation toutes les libertés du commentaire. « Ce sont des boulons que je fais éclore, dit-il, pour justifier ses développements ; je n’apporte aucune feuille, mais je les montre toutes. «Ailleurs, il se disculpe d’avoir fait disparaître la forme du dialogue, « qui le gênait en pure perte; » enfin le début du Traité lui semblant « abrupt et sans grâce, » il a cru devoir « donner à ce bel édifice un portail qui fît une entrée naturelle. » C’est trop de licence. Plutarque n’est pas un de ces écrivains qui laissent leurs pensées en bouton. D’autre part, la forme du dialogue qu’il avait donnée à son Traité est utile au jeu du discours et concourt à la clarté. Quant à l’idée de l’entrée naturelle et au portail, que Joseph de Maistre a cru devoir ajouter à l’édifice, la pensée en est vraiment malheureuse : on dirait une lourde construction du moyen âge appliquée à un léger mo-

i. Sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables, ouvrage de Plutarque nouvellement traduit, avec des additions et des notes, par M. le comte de Maistre. Préface.

, nument de l’art grec. Quoi qu’il en soit de ces défauts, c’est une bonne fortune de rencontrer un tel commentateur sur un tel sujet. Entrons donc avec lui dans le fond du Traité.

Un entretien était engagé sous le portique du temple de Delphes, entre Plutarque, Timon son frère, son gendre Palrocléas, un ami nommé Olympicus et un épicurien; il roulait sur les lenteurs de la justice divine. L’épicurien avait la parole. Tout à coup, en sceptique qui ne se soucie point des objections qu’on peut lui opposer, sa phrase achevée, il tourne le dos à ses interlocuteurs et disparaît. Ceux-ci, étourdis d’un si brusque procédé, s’arrêtent court, se regardent sans mot dire; et ce n’est qu’après un moment d’intervalle qu’ils se décident à reprendre la promenade et l’entretien.

Patrocléas, qui, le premier, recouvre la parole, ne dissimule point qu’il est encore ému des arguments qu’il vient d’entendre; peu s’en faut qu’il n’y adhère. « Oui, s’écrie-t-il avec vivacité, il est cerlain que de toutes les dettes de la justice divine, la punition des crimes est celle dont il importerait le plus * que le payement fût fait à point nommé : tout retard a le double inconvénient d’enhardir les coupables et de décourager les victimes... Aristocrate avait trahi les Messéniens et acheté, par cette trahison, un pouvoir qu’il conserva pendant vingt ans. Sa perfidie enfin découverte, il fut puni de mort. Mais qu’y gagnèrent les malheureux Messéniens qu’il avait trahis? Pour la plupart, ils n’existaient plus 1 ... » — « Ajou-

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