‹ De la morale de PlutarqueChapitre 65 sur 91 · Des Délais de la justice divine, 3. — 2. Ibid · texte numérisé non relu

Des Délais de la justice divine, 3. — 2. Ibid

tention en éveil et garantit la sincérité de la discussion. Nous allons en donner le résumé.

,1° Si Dieu punit lentement et, pour ainsi parler, à loisir, c’est qu’il veut nous apprendre à ne jamais user de violence et à ne point châtier dans l’effervescence de la passion 1 .

2° La justice humaine ne sait que punir. Les hommes s’élancent sur la trace du criminel et le poursuivent, aboyant après lui comme des chiens après une proie, jusqu’à ce qu’ils l’aient saisi : maîfres de lui, ils le frappent; cela fait, ils ont atteint leur but. Dieu, qui voit dans l’àme du coupable, estime sa faute, avant de le châtier, et lui donne, s’il n’est pas incorrigible, le temps de s’amender 3 .

5° Quelquefois Dieu se sert des méchants pour exécuter les arrêts de sa justice contre les méchants. Le coupable puni, il brise l’instrument de sa vengeance 5 .

4° Ce qui importe, ce n’est pas que la justice soit faite sur-le-champ, c’est qu’elle soit faite à propos. Dieu ne détruit pas la race, avant qu’elle ait produit l’heureux rejeton qui doit en sortir 4 .

5° Longtemps est un mot qui n’a de sens que par rapport à l’homme. A l’égard des dieux, la durée de la vie humaine n’est rien. Qu’un coupable soit puni sur l’heure même, ou trente ans après sa faute, il n’y a pas de différence : c’est comme s’il était pendu le soir, au lieu du matin 5 .

6° Enfin, comme le criminel marchant à la mort porte lui-même la croix sur laquelle il doit être attaché, de même le méchant livré à sa conscience, que

1. Des Délais de la justice divine, 5. — 2. Ibid., G et 7. — 3. Ibid., 7. — 4. Ibid., 8. — 5. Ibid., 9.

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Je remords agite, porte en lui-même l’instrument de son supplice. Quand les enfants voient sur la scène un misérable, vêtu de pourpre et d’or, le front ceàftt d’une couronne, ils s’extasient sur sa félicité, jusqu'à ce qu’ils le revoient frappé de verges, percé de coups ou brûlé vif dans sa royale parure. Ainsi jugent la plupart des hommes. Tant que les coupables leur apparaissent dans l’éclat de leur pouvoir, ils s’étonnent, ils s’indignent; pour eux, le châtiment ne se produit qu’au moment où la pointe du poignard les louche. Mais c’est moins là le point de départ que la fin de la punition. Le méchant est la proie du remords qui le ronge et le dévore. Aussi peut-on dire que les criminels qui semblent d’abord échapper à leur peine la subissent, non plus tardive, mais plus longue. Ils sont moins châtiés dans leur vieillesse, qu’ils ne vieillissent dans le châtiment. Tout coupable est prisonnier de la justice divine. La vie est son cachot *. Affaires ou fêtes, en vain il cherche à se distraire. Il est comme le condamné à mort qui s’amuserait à jouer aux dés, tandis que la corde qui doit l’étrangler serait suspendue au-dessus de sa tête. Avec la fauté, en un mot, commence le châtiment. Aussi pourrait-on presque dire qu’il n’est besoin pour punir, ni de la justice divine, ni de la justice humaine; dès que le coupable a été touché par le remords, sa vie suffit à son supplice. Sa conscience le traîne douloureusement, comme le poisson, saisi par l’hameçon, qui se débat sous la main qui laltire 2 .

Patrocléas et Olyrnpicus se rendent à ces raisonne-

1. >poupoû//îvo» Iv tw (i/o), xxQinsp iv etoxTfj, § 9. Cf. Pascal, Pensées, article IX. — 2. Des délais, etc., 9, 10, lî.

ments 1 . L’argumentation de Plutarque est, en effet,, une interprétation ingénieuse et grave des lois providentielles de la vie, telles quelles nous apparaissent dans le développement de l’histoire des peuples et des individus. « La richesse qui vient de Jupiter, disait Théognis, demeure et prospère. Quant à celle qu’on a acquise injustement, elle peut bien, sur l’heure même, paraître apporter quelque avantage; mais elle finit par devenir un malheur, et la volonté des Dieux prévaut toujours 2 * . » Tel est le thème dans sa brièveté sèche. Plutarque le développe avec une puissance, une profondeur, un éclat incomparables. Tous ses arguments portent. Son dernier mot seul nous parait manquer d’habileté. Il combat un épicurien, et il conclut que la morale peut se passer d’une sanction divine. C’est ébranler inconsidérément la clef de voûte de l’édifice, au moment de retirer l’échafaudage. Aussi de Maistre supprime-t-il cette conclusion 5 . Mais, dans tout le reste de l’argumentation, il s’attache au texte, il le presse, il l’amplifie. Deux passages font frappé entre tous : celui dans lequel Plutarque transforme les tyrans en fléaux suscités par la justice divine, et celui où il nous montre le coupable livré au remords 4 . A la Iraduclion, de Maistre joint son commentaire; et l’énergie de l’expression révèle la main de l’auteur des soirées de Saint-Pétersbourg 5 . Mais le commentaire exposait à l’emphase : de Maistre n’y échappe pas. Plus sobre, moins tendu, Plutarque

1. Des Délais de la justice divine, 7. — 2. Théognis, Sentences. —

5. Voir sa traduction, 23. — 4. Des Délais de la justice divine, § , 13,

17, 20. — 5. Voir sa traduction, 15, 21.

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rencontre naturellement des tours et des images qui rappellent la mâle simplicité de Pascal. Sa force consiste dans la saisissante justesse des exemples ' et dans la gradation des argumenls.

Ainsi en jugeait une des lumières les plus pures du néoplatonisme alexandrin. Proclus, dans son dixième Doute sur la Providence 1 , se demandant à son tour pourquoi la punition ne suit pas immédiatement le crime, ne fait autre chose que reproduire la teneur môme de l'argumentation de Plutarque. En plus d’un passage on croirait lire, dans le latin barbare qui nous a conservé sa dissertation, la traduction textuelle du traité des Délais de la justice divine. C’est avec plus de précision dans le détail, mais aussi avec plus d’aridité, le môme enchaînement de raisons, ce sont les mômes images, les mêmes traits.

De Théognis à Proclus, nul parmi les maîtres de la philosophie ancienne, même parmi les plus illustres, on l’a dit avec autorité*, n’a poussé plus à fond que Plutarque l’observation des phénomènes psychologiques du remords. Nous avons cité les traits énergiques sous lesquels il en peint les effets. C’est avec la môme force de pénétration qu’il en décrit la marche envahissante et le progrès fatal. « Rien ne manque à ce tableau des phases diverses que traverse la conscience du scélérat, — nous ne pouvons mieux faire ici qu’emprunter l’analyse de M. Ch. Lévêque, — sous l’empire d’une loi inévitable et d’une justice infail-

1. Proclus, édit, de M. Cousin. Cf. Vacherot, Ilist. critique de l'École cT Alexandrie, t. II, II" partie, liv. III, p. 204 et suiv. — 2. M. Ch. Lévôque, mémoire cité.

Iible. La première phase est celle de l’exaltation fiévreuse. La pétulance et l’audace du crime se conservent dans leur force et dans leur, activité jusqu’à la consommation du forfait. Dès que la victime a succombé, aussitôt la réaction s’opère. Alors sa passion amortie, comme un vent qui tombe peu à peu, se dissipe insensiblement, et Lame reste en proie aux terreurs de la vengeance divine. Ces terreurs ne sont d’abord que des troubles intérieurs, des craintes, l’appréhension du supplice ; mais elles deviennent de plus en plus violentes : ce sont des rêves effrayants. Bientôt aux visions du songe succèdent les hallucinations de la veille. En plein jour, on voit des spectres et l’on entend des voix accusatrices. Bessus avait tué son père, et ce parricide resta longtemps ignoré. Un jour enfin qu’il était allé souper chez un de ses amis, il abattit de sa pique un nid d’hirondelles et tua les petits. Tous les convives s’exclamèrent. « Ne les entendez-vous pas, dit-il, crier depuis longtemps contre moi, et m’accuser d’avoir tué mon père? » Même chez les modernes, chez les poètes, sans excepter Shakspeare, celte sorte de vertige, de folie qui suit toujours, comme elle précède le plus souvent les crimes, a-t-elle été analysée avec une science psychologique plus profonde et plus sûre? Quel cri que celui du criminel trahissant son crime et se désignant lui-même au châtiment !

Cependant Timon tenait en réserve, on se le rappelle, une troisième objection. 11 la produit. « Le reproche qu’Euripide ose faire ouvertement aux dieux

de faire retomber sur les enfants le châtiment des

fautes de leurs pères, je le leur fais aussi à part

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moi, » dit-il. « En effet, c’est une injustice à tous égards ; injustice, s’ils punissent deux fois une meme faute; injustice, si, après avoir épargné un coupable, ils frappent un innocent. Ainsi est-il juste qu’Apollon inonde aujourd’hui le pays des Phénéates, sous le prétexte qu’Hercule enleva, il y a plus de mille ans, le trépied du temple de Delphes, pour le transporter à Phénée? Est-il juste.... » Et il cite plusieurs autres exemples 1 .

Plutarque l’arrête en souriant; de tels exemples ne sont pas sérieux. Timon défend ses exemples. « N’y en eût-il qu’un seul, l’objection demeurerait dans toute sa force. » « Peut-être, réplique Plutarque : dans une fièvre ardente, c’est soulager d’autant le malade, que de diminuer le nombre de ses couvertures 2 . » Mais il reconnaît que la question est devenue plus délicate. Ce n’est plus seulement la justice de Dieu qui est mise en cause par Timon, c’est sa bonté. 11 ne s’agit plus de montrer comment Dieu est toujours assez sévère, mais comment il ne l’est jamais trop. Après avoir expliqué son apparente indulgence, il faut justifier ses rigueurs. Plutarque sent la gravité de l’objection ; elle le trouble ; et il ne se décide à en aborder l’examen qu’après avoir modestement renouvelé ses protestations de s’attacher à la vraisemblance, comme au lil conducteur qui peut seul le guider 3 .

Toute cette scène, très-rapide d’ailleurs, n’eût-elle d’autre mérite que de reposer l’attention, serait, par là même, agréable; elle fait mieux : elle la 1 e-

1. Des Délais de la justice divine, 12. — 2. Ibid., 13. — 3. Ibid., 14.

nouvelle, elle l’excite; et l’on regrette, en vérilé, que de Maistre en ait, sans raison, enlevé Te bénéfice à sa traduction. La transition par laquelle il y supplée est gauche et obscure 1 .

Son parti pris de raisonner, Plutarque entre vivement en matière.

Rappelez-vous, répond-il à Timon, la fête que nous avons vu célébrer, il y a peu de jours, et cette part de mets qu’on a réservée aux descendants dcPindare, pour lui faire honneur, ainsi que le héraut l’a proclamé à haute voix : combien ce spectacle vous parut • noble et touchant! Or, si vous admctlcz qu’il soit juste d’étendre jusqu’aux dernières générations ' d’une famille la récompense méritée par la vertu de ses ancêtres, pourquoi le serait-il moins de prolonger la punition du crime? Se féliciter que les descendants de Cimon continuent à être honorés à Athènes, et s’indigner que ceux de Lacharès en soient à jamais bannis, c’est le fait de l’inconséquence ou de la mauvaise foi 2 .

Il en es!, d’ailleurs, des maladies morales comme des maladies physiques; elles se transmettent par héritage. Le bien et le mal passent de l’âme à l’âme, comme du corps au corps; et le mal se perpétuant dans une famille, il est naturel que le châtiment se perpétue avec lui 3 .

Une famille est semblable à une cité. Tous les * membres en sont solidaires. Comme la cité, c’est une même chose continuée, un tout semblable à un

i. Y. sa traduction, 24 et 25. — 2. Des Délais del justice divine,

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être animé qui est toujours le même et dont l’âge ne saurait altérer l’identité. Tant que l’identité de la cité ou de la famille subsiste, quoi de plus juste que le mérite et le blâme, la récompense et la punition, lui soient attribués pour ses grandeurs et pour ses faiblesses passées 1 ?

Le coupable, au surplus, est atteint par la peine infligée à sa race. Est-il, en effet, un supplice plus douloureux que celui d’assister au châtiment de ses descendants, punis des fautes qu’on a soi-même commises? Représentez-vous l’âme d’un criminel voyant, après sa mort, non pas ses statues détruites ou ses honneurs abolis, mais ses amis, ses parents, ses enfants, plongés à cause de lui dans les tourments les plus affreux 2 1

Enfin, pour les descendants eux-mêmes, le châtiment qu’ils souffrent sans l’avoir mérité, est un avertissement salutaire. Bion prétend qu'un dieu qui punirait les enfants pour les fautes de leurs aïeux, serait plus ridicule qu’un médecin qui administrerait un remède au petit-fils pour guérir le grand-père. Bion se laisse abuser par un raisonnement spécieux. Jamais homme, sans doute* ne fut soulagé d’une ophthalmie pour avoir vu appliquer un emplâtre à son voisin. Mais autre chose est un traitement qui ne guérit que celui qui s’y soumet ; autre chose, un châtiment qui profite à tous ceux qui le voient subir. D'ailleurs la comparaison de Bion prouve justement ce qu’il cherche à nier. N’arrivet-il pas tous les jours qu’un médecin assujettisse un

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