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Des Délais de la juslice divine, 16, 21. — 2. Ibid

jeune homme à un traitement pénible, pour le préserver d’un mal héréditaire? On ne le traite pas, parce qu’il est malade, mais de peur qu'il ne le devienne. Or il serait raisonnable de médicamenter un corps, uniquement parce qu’il provient d’un autre corps qui était vicié; et lorsqu’il s’agit d'une âme qui contient un mauvais germe, il faudrait attendre que le malade, devenu incurable, découvrît à tous les yeux le fruit honteux mûri, comme dit Pindare ! Pour l’homme, sans doute, il est difficile de connaître Pâme de l’homme avant qu’elle se révèle. Personne, toutefois, n’est assez simple pour croire que le scorpion ne reçoit son dard de la nature qu’à l’instant où il pique ; ainsi le méchant porte en lui le principe de sa méchanceté. Dieu, donc, qui connaît le fond des âmes, applique à chacun par anticipation le régime qui lui convient; il n’attend pas que l’épileptique ait un accès, pour entreprendre de le guérir 1 * .

Cette seconde argumentation , soutenue d’une grande variété d’exemples, a, comme la première, emporté, chemin faisant, l’assentiment des interlocuteurs de Plutarque 8 . Ai-je besoin d’ajouter que de Maistre n’v contredit point ? Sauf quelques transitions qu’il ajoute*, et deux ou trois passages qu’il renforce de l’autorité de Platon, il se borne à traduire. Ce fonds d’idées est le sien*. Nous ne saurions, pour nous, complètement y souscrire. Ce système de l’hérédité des peines nous paraît inconciliable avec les progrès de la morale. Certes, nous aimons à voir les grands

1. Des Délais de la justice divine, 19 à 21. — 2. Ibid., 17, 19. —

3. Voir les §§ 29 et 31 de la traduction. — 4. Voir les noies 18 et 20.

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noms honorés dans la personne de ceux qui en ont reçu la noble succession ; les grands noms sont le commun patrimoine de gloire d’une nation. Mais s’il ne nous déplaît point qu’on fasse aux descendants de Pindare leur part privilégiée, si nous nous inclinons volontiers devant les fils de Cimon, nous nous refusons à faire peser sur la postérité de Lacharès le poids d’un éternel héritage d’infamie. Nos meilleurs instincts répugnent à cette iniquité. Le principe en est effacé de nos lois. Le préjugé seul semble la soutenir encore dans les mœurs. Mais il n’est pas de préjugé qui résiste longtemps au progrès de la conscience publique mieux éclairée. Nous nous séparons donc de Plutarque, sur ce point de sa thèse. Cette réserve faite, nous n’avons qu’à nous associer à l’admiration de Joseph de Maistre. L’argument de la solidarité des familles et des cités, renouvelé d’Aristote et de Platon, est développé avec force ; Proclus se l’est approprié dans son neuvième Doute, où il reprend l’objection de Timon 1 , comme il a repris, dans le dixième, celle de Patrocléas. D’autre part, l’idée de Dieu, frappant les hommes pour les avertir et leur appliquant un traitement préventif qui les sauve, est d’une élévation supérieure. Quel tableau plus saisissant enfin que celui des coupables, témoins du châtiment de leurs descendants punis pour leurs propres fautes 2 ! Penser à la souffrance de ceux auxquels on voudrait épargner toute souffrance, est-il rien de plus poignant? Qu’esl-ce donc de les voir souffrir et de s’en

1. Cf. Vacherot (ouv. et passag. cités), et le jugement qu’il porte

sur cette « remarquable » argumentation. — 2. Cf. Aristote, Morale à Nicomaque, I, 7, § 16 ; 9, § 6.

292 EXPOSITION DE LA MORALE DE PLUrARQUE.

savoir la cause? Vivement ému de cette forme de châtiment, Plularque y revient, à la fin de sa discussion; et dans le morceau célèbre de la vision de Thespesius, où le mélange d’un touchant spiritualisme et d’un matérialisme grossier produit les plus étranges effets, il nous fait assister au spectacle des coupables, écorchés, mis à nu, contraints de tourner au dehors l’intérieur de leur âme, comme cê poisson de la fable, qui détournait son estomac pour se débarrasser de l’hameçon , plongés dans des étangs bouillants ou plus froids que la glace, un moment relâchés, puis ressaisis pour de nouvelles tortures, par les Génies qui président à leur supplice 1 .

Toutefois, ce n’est pas vers ces idées de châtiment qu’inclinait naturellement la douce et riante imagination de Plutarque. S’il aime à suivre la destinée de l’homme au delà de la terre, c’est surtout pour lui en montrer l’accomplissement dans la réalisation du bonheur qu’il rêve ici-bas. Aussi ne serais -je pas éloigné de croire que le dialogue sur Y Immortalité de Y âme , dont nous ne possédons qu’un fragment, fût une suite à l’entretien sur les Délais de la justice divine. Ce sont les mêmes personnages qui conduisent la discussion; et comme par une opposition calculée, tandis que le terrifiant tableau des peines du méchant était la conclusion du traité des Délais de la justice divine, ce sont ici les jouissances du juste dont Timon nous trace, en terminant, une description qui rappelle les pages les plus suaves des Champs-Elysées de Fénelon*.

Des Délais de h j ustice divine, 22. — 2. Après la destruction du

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Il n’est pas impossible, d’ailleurs, de suppléer aux arguments qui devaient préparer cette description. Bien qu’il repousse formellement la pensée de l’immortalité des corps 1 , Plutarque paraît parfois confondre l’identité du corps avec l’identité de l’âme*; parfois aussi, l’immortalité à terme des Stoïciens semble lui suffire 5 . Au fond, sur ce point comme sur tous les autres, sa religion est celle de Platon. L’amour de l’infini et de la perfection, le goût de la félicité, de la vérité, de la justice absolues, innés dans le cœur de l’homme et incomplètement satisfaits sur la terre, lui semblent témoigner de la nécessité d’une seconde existence 4 ; il y trouve comme une promesse de Dieu 5 . Les preuves dussent-elles lui manquer, l’immortalité de l’àme est un espoir dont il ne laisserait pas de charmer sa pensée. « Malheureux, s’écrie-t-ii en s’adressant aux. Épicuriens, celui qui se ferme les portes d’une autre vie ! il est comme le passager qui, battu par la tempête, dirait à ses compagnons de voyage : nous n’avons ni pilote pour nous conduire, ni étoile pour nous guider; mais qu’importe? nous serons bientôt brisés contre les écueils et engloutis dans l’abîme*. »

Quel que fût le lien du traité sur l’Immortalité de

mauvais principe, dit un des interlocuteurs du dialogue d’Isis et d’Osiris (§ 44), les hommes n’auront plus besoin de nourriture; ils ne donneront plus d’ombre.

1 . Vie de Romulus, 28. — 2. De l’Inscription du temple de Delphes, 18. — 3. Du Bonheur dans la doctrine d’Épicure, 31. — 4. Ibid., 26 et suiv.; de l’Exil, 17; Consol. à Apollonius, 50; d’Isis et d’Osiris, 1. — 5. Des Délais de la justice divine, 17. — 6. Du Bonheur dans la doctrine d’Épicure, 25. Cf. 28, 29.

29 i EXPOSITION DE LA MORALE DE PLUTARQUE.

l’âme avec celui des Délais de la justice divine, la doctrine que Plutarque y défendait, achève de mettre ses idées en lumière. Plutarque s’était proposé de faire rentrer dans la conscience de ses contemporains, entraînés vers l’athéisme et la superstition, la croyance au Dieu de Platon, au dieu juste et bon du Timée. L’entreprise n’était pas, à ce qu’il semble, au-dessus de ses forces. Adversaire décidé, et de ceux qui niaient Dieu et de ceux qui le dénaturaient, c’est avec une remarquable solidité d’arguments et une vigueur éloquente qu’il soutient la cause d’une Providence rémunératrice et vengeresse, punissant tôt ou tard le coupable, récompensant assurément le juste, commandant le respect et digne d’amour. Que ces idées ne fussent point nouvelles, il n’importe. Les idées ne valent pas seulement par la part de vérité quelles représentent ; elles valent aussi par le tour qu’on leur donne. Ni la superstition n’a trouvé dans l’antiquité un adversaire plus sensé que Plutarque, ni la justice divine, un défenseur plus chaleureux.

Mais le Dieu de Platon rétabli dans les âmes, quel était le culte qu’il convenait de lui rendre? dans quelle mesure fallait-il admettre la réalité de son action sur le monde, par la divination, les oracles et les autres intermédiaires que les traditions du paganisme avaient consacrés? C’est ce que nous avons maintenant à étudier.

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Plutarque philosophe et ministre d'Apollon ; difficultés de son rôle. — La philosophie et la religion nationale. — Les Épicuriens et les Stoïciens; comment Plutarque les combat. — Dans quels sentiments il cherche ses appuis. — Sa doctrine théologique : les Génies, leur nature, leur rôle, leur action : 1* sur les pratiques du culte; 2* sur les oracles. — De la crédulité de Plutarque. — Conclusion.

En étudiant dans Plutarque la question des pratiques religieuses, on a cherché à mettre le philosophe en contradiclion avec lui-même. C’est une tâche toujours facile à l’égard d’un écrivain qui s’est complu dans la polémique ; et le tour d’esprit du moraliste de Chéronée lui rend l’application de cette forme de critique particulièrement aisée. Il apporte tant de bonne foi dans toutes les thèses qu’il expose, tel est le naturel avec lequel il s’éprend de toutes les causes qu’il plaide, qu’on peut toujours trouver le moyen de lui opposer ses propres opinions. Mais Plutarque n*est pas dupe de ses entraînements. En même temps qu’une âme sincère, c’est un esprit délié, nullement enclin à la chimère, toujours préoccupé des applications pratiques, et tenant compte en toute chose du temps dans lequel il vit, des esprits auxquels il s’adresse. Tel nous l’avons vu dans ses conseils de morale politique, tel il nous apparaît dans ses prescriptions de morale religieuse. Il y a donc un intérêt sérieux et digne à saisir, sur ce sujet comme sur les autres, sa pensée

dans la mesure exacte, à montrer le serviteur du dieu de Delphes à côté du philosophe, à marquer le point où les deux hommes se distinguent, celui où ils se confondent; à examiner enfin dans quels sentiments il cherche ses appuis, et par quelles interprétations il justifie les institutions dont il voulait relever le caractère.

Les idées générales de Plutarque font assez pressentir sur quel terrain il se place tout d’abord. La philosophie ancienne, en combattant le polythéisme, n’avait jamais cherché à le détruire. Elle en discutait l’esprit; mais elle en respectait les formes 1 . La légende racontait que Pythagore avait vu, dans les enfers, Homère et Hésiode punis de leurs blasphèmes envers les Dieux 2 3 * . En réalité, l’exil de Protagoras et de Diagoras, la mort de Socrate, avaient, de bonne heure, rendu circonspects les novateurs les plus hardis 5 . En creusant un abîme entre le ciel et la terre, Épicure laissait subsister le culte des habitants du ciel comme un hommage dû à des êtres supérieurs, et ses disciples ne manquaient pas de se couvrir des ouvrages qu’il avait composés sur la

1. Varron, dans saint Augustin, Cité de Dieu, IV, 27, 31. Cicéron

cité par Lactance, Inst. div. , II, 3. « Non sunt ista vulgo disputanda, ne susceptas publiée religiones disputatio talis extinguat. » Cf. id., de la Divination, II, 12. — 2. Diogène Laerce, VIII, 1, 19. —

3. Id.. II, 101, 116; V, 5, 6, 37, 38; VIII, 1, 19; Athénée, XIII, 92;

XV, 52; Élien, Hist. var., II, 23, 81; III, 56; Diod., Hist., XIII, 6; XIV, 37 ; Josèphe, contre Appion, II, 37 ; Plutarque, Vie de Périclès, 32; des Opinions des philosophes, I, 7. Cf. Maury, Histoire des

retigions, etc., t. III, p. 402 et suiv. — Aristote avait dû fuir, pour épargner à la philosophie une condamnation nouvelle. Aristoteles, ne damnaretur, fugit. Sénèque, du Loisir du Sage,' 32. Cf. Quest. nat., VU, 30.

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piété 1 * * . Les Stoïciens ne se défendaient pas moins de toute intention de porter le trouble dans l’Olympe 5 . Nul, aussi bien, parmi les philosophes, n’avait jamais fait difficulté de se conformer aux pratiques du culte. Socrate honorait publiquement les dieux d’Athènes 5 ; il n’était pas de statuette, disait-on, devant laquelle ne s’inclinassent certains Épicuriens 4 ; les Stoïciens offraient des sacrifices sur tous les autels 5 .

Ce respect est la règle de Plutarque. Il s’y tient, il veut qu’on s’y tienne. A ses yeux, les pratiques du culte sont sacrées; il défend qu’on les viole, il défend même qu’on les discute. Sa maxime est celle d’Hérodote : là-dessus, bouche close 6 . S’il se laisse entraîner à examiner les mythes étrangers, c’est pour absorber les religions que ces mythes représentent dans le sein de la religion grecque. C’est ainsi que nous l’avons vu rattacher les Typhons aux Titans, Isis à Proserpine, Osiris à Bacchus, les Lévites aux prêtres de Lysius, les fêtes du Sabbat aux usages des Sabbes, non pour chercher la parenté philosophique des cultes de l’Égvpte et de la Judée avec les cultes de la Grèce, mais pour en rapporter à la Grèce la commune origine 7 . Quant à la discussion sur les cultes ■*

1. Cicéron, de la Nature des Dieux, I, 41, 44. — 2. ld., ibid., II, 23;

III, 16. — 3. Xénophon, Mém., IV. 3, §15; I, 5, § 1 à 3 ; Cf. Apulée,

des Dogmes de Platon , 16. — 4. Cicéron, de la Nature des Dieux, I,

31. — 5. Plutarque, des Contradictions des stoïciens, 6. Pyrrhou

avait rempli les fonctions de grand prêtre à Élis, sa patrie. — 6. De

la Cessation des oracles, 14; Propos de table, II, 3 ; de l’Exil, 17 ; Vie de Paul-Émile, 3; Parallèle de Crassus et de Nicias, 5; Vie de Camille, 6; de Coriolan, 32 ; de Numa, 4. — 7. D’Isis et d'Osiris, 25, 27 à 29.

Propos de table, IV, 6; de la Malignité' d’Hérodote, II, 13, 14. Cf. Yacherot, ouvrage cité, tome I, Introduction, iiv. III, p. 315 à 117; tome II, 2« partie, liv. II, p. 101.

mômes de la Grèce, il ne l’accepte pas. Malgré le voile dont s’enveloppaient les Stoïciens et les Épicuriens, l’esprit de leurs doctrines s’était répandu dans la foule. Plutarque ne compose pas avec leurs explications, il les repousse. Les rois sont des rois, dit-il aux Épicuriens, condamnant d’un mot leur système d’interprétation historique 1 ; nous connaissons tous Sésostris, Cyrus, Alexandre. Si, enflés d’un vain orgueil, certains rois ont usurpé le titre de Dieu et se sont fait ériger des temples, à peine morts, qui ne le sait? leurs autels ont été renversés, leur culte est tombé dans l’oubli. Est-il bienséant, d’ailleurs, d’attribuer aux Dieux des crimes qu’on rougirait de trouver dans sa famille*? « Je n’ignore pas, écrivait Denys d’Iïalycarnasse, que plusieurs philosophes expliquent par l’allégorie la plupart des fables impures; mais cette philosophie n’est que celle du petit nombre : la foule prend toujours les fables dans le sens le plus infime; et alors, ou elle méprise les Dieux, dont la conduite a été si dépravée, ou bien elle arrive à ne pas reculer devant les actions les plus coupables, sous le prétexte que les Dieux ne s’en abstiennent pas. » C’est le sentiment profond de ce danger qui émeut Plutarque : qu’attendre de tels exemples pour les • sociétés humaines? — Eh

quoi ! dit-il d’autre part aux Stoïciens, protestant

1. Contre Colot ès, 31. Cf. Des Oracles en vers, 18. Sur Evehmère et le système des épicuriens, V. Cicéron, De la Nat. des Dieux , I, 42; Polybe, XXXIII, 12, XXIV, 5; Diodore, V, 40; Pline, Hist. nat., II, 7 : Saint Augustin, Cité de Dieu, VII, 18, 20. — 2. Denys d’Halicarnasse, Antiq. romain., II, 69.

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contre leur système d’interprétation allégorique 1 : identifier les Dieux avec les vents, les rivières, les semences, les saisons, Bacchus avec le vin et Vulcain avec le feu, Proserpine avec l’air et Cérès avec les moissons, est-ce autre chose que confondre les voiles, les cordages et les ancres d’un navire avec le pilote, les fils et la trame d’une toile avec le tisserand, les émulsions et les boissons purgatives avec le médecin? Comment regarder comme des Dieux des choses privées de sens, et incessamment détruites par l’usage que les hommes en font pour leurs besoins l ? — Épicuriens et Stoïciens, il les confond dans les memes invectives. C’est vous, s’écriet-il, qui, dépouillant les noms des Dieux des titres qui y sont joints, avez du môme coup aboli les cérémonies, les mystères, les fêtes! Et à qui voulez-vous que nous fassions les offrandes pour une heureuse culture? comment célébrerons-nous les Phosphories, les Bacchanales, dès le moment que vous supprimez les bacchantes, les prêtres qui portent les torches, ceux qui président aux sacrifices pour les travaux de la terre? Pourquoi attaquer ce qui est universellement établi, et travailler à détruire les opinions que chaque peuple a reçues de ses ancêtres sur la nature des Dieux? Vous voulez vous rendre compte de toutes les croyances; vous cherchez des motifs, des preuves... Ah! prenez garde : vous remuez ce qui ne doit pas être touché*. Si vous portez,

1. D’Isis et dOrisjs, 23, 24. Sur le système des stoïciens, voir Cicéron, De la Nature des Dieux, II, 23 à 25, 60, 62 à 64; 111, 16. — 2. D’Isis et d’Osiris, 40. — 2. Mey&Xov pot âo/.cïç utïtcvOcki... jjlüD.ov oè oiw$, ri àxtv>jTa xivetv. De l’atnour, 13.

la main sur chaque autel, rien n’échappera à l’impiété. Cest la base de la société que vous ébranlez.

Mais comment préserver la religion nationale de ces atteintes? Comment rendre à la croyance religieuse la base qui lui manquait?

C’est dans le sentiment du patriotisme que Plutarque cherche son principal appui.

La religion lut, pour ainsi dire, le dernier asile du patriotisme dans la société païenne. Ce n’est point au moment où les barbares entrèrent à Rome, c’est du jour où la foi chrétienne s’assit, avec Constantin, sur le trône des Césars, que fut consommée la ruine de l’empire romain. Les barbares brisèrent le moule du monde antique; le christianisme seul en changea l’àme. Si, au premier siècle de Père chrétienne, le paganisme avait perdu l’éclat et la pureté de son prestige, il conservait encore, dans la forme, l’autorité qu’il tenait d’une longue possession. L’immixtion des cultes de tous les pays en avait corrompu et brouillé les usages ; elle ne les avait pas détruits. Les temples et les sanctuaires s’étaient multipliés dans les villes, les divinités s’étaient accumulées dans les temples, sans qu’aucun autel étranger eût nulle part remplacé un autel ancien. Moins on refusait à l’esprit nouveau, plus on se tenait aux règles du vieux paganisme 1 . Les cérémonies de la religion traditionnelle étaient célébrées suivant les rites ; on chantait, aux jours de fête, des vers qu’on ne eompre-

1. Plutarque, Préceptes du mariage , I; Consolation à sa femme, 10. Cf. 4; contre Colotès, 22, 31.

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nait plus 1 . Le monde païen, sentant confusément le sol trembler sous ses pas, s’attachait à ce qu’il regardait comme le fondement de sa grandeur et la garantie de sa perpétuité. Lisez dans les Histoires de Tacite la description de l’inauguration du Capitole brûlé sous Yespasien. Avec quelle piété fière le grave patricien s’incline devant ces divinités dégradées par la superstition! Il semble que le souffle de son patriotisme, en passant sur ces ruines, les purifie; le génie religieux de la vieille Rome revit tout entier dans cet imposant tableau 2 . Noble illusion de l’orgueil national, les destinées de Rome sont fixées par l’éloquence de l’historien, comme par l’imagination du poêle, à « ce roc immobile. » Le temple de Delphes est, pour Plutarque, ce qu’était pour Tacite le Capitole. Et Plutarque ne se borne pas, comme l’historien latin, à célébrer, avec majesté, les traditions du culte national. Époux, père, citoyen, il les observe. Ce sont les femmes qui, d’ordinaire, ouvrent la porte du foyer domestique aux superstitions étrangères 3 . Comme lui,Timoxène honore les dieux de son pays. Ils sont initiés aux mômes mystères, ils sacrifient sur les mêmes autels; ils élèvent ensemble leurs enfants dans l’observation des rites béotiens 4 . Plutarque est lui-même enfin le ministre du dieu de Delphes, l’interprète de ses mystères, le gardien de son culte. « La foi que nos pères nous ont transmise depuis

1. Quintilien, Institut. orat., I, 6. Cf. Cicéron, des Lois, II, 13. — 2. Tacite, Histoires , IV, 53. Cf. Annales, XI, 15; Valère Maxime,

I; Pline, Lettres, X, 97. Tite Live, Préface ; Horace, Odes, III, 6; Varron, dans saint Augustin, Cité de Dieu, VI, 2. — 5. Préceptes de

mariage, 19. — 4. Consolation à sa femme, 10; Dialogue de l’Amour,

2; Consolation à sa femme, 11.

tant de siècles, est notre patrimoine, disait-il ; son ancienneté est la preuve de sa divinilé; notre devoir est de la conserver à nos descendants sans mélange ni souillure *. »

A cette pensée patriotique, Plutarque aurait voulu rattacher un autre sentiment. Lorsque Pline le Jeune nous raconte qu’il a été élevé à l’augurat, la joie qu’il laisse éclater est toute politique. S’il relève, dans ses domaines, un temple consacré à Cérès, c’est afin qu’on en parle et qu’on célèbre son zèle pour la religion nationale*. Les jouissances que procure à Plutarque la pratique de son ministère, sont d’une sincérité touchante. Il aime à se représenter lui-même, guidant les pèlerins dans l’enceinte sacrée du temple d’Apollon, montrant les trophées, les lampes, les vases, les statues accumulées dans les chapelles par la piété des dévots, expliquant les emblèmes et les inscriptions. Il prend plaisir à voir fumer l’encens, à diriger les chœurs aux robes blanches, à encourager les jeux sacrés, à distribuer les couronnes. Les \isites qu’il reçoit, les discours qu’il tient sous les portiques de marbre du sanctuaire de Delphes, à l’ombre des grands rochers, ou sous les bosquets de myrte, enchantent son imagination, enivrent son cœur. Les pieux souvenirs qui débordent de sa mémoire reconstituent, dans sa pensée, tout l’appareil des solennités antiques. S’il y a dans le sacerdoce des devoirs pénibles, il en est, disait-il, de si ai-

1. Dialogue de l'amour, 43, 44; Des oracles en vers, 48; Des Notions du sens commun contre les stoïciens, 34 ; d'Isis et d’Osiris, 23; De la face qui paraît dans la lune, 4; De la superstition, 2. — 2. Épitres, IV, 8; IX, 39.

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niables 1 ! Le charme qu’il trouvait à les remplir avait fini par y intéresser sa vie. « L’adminisl ration du temple du dieu de Delphes était devenue la compagne inséparable et nécessaire de sa vieillesse 2 ; » la mort seule dut l’en détacher.

C’est ce charme qu’il s’efforce de faire partager autour de lui. 11 est utile de croire, disaient jadis les politiques; il est si doux.de croire, répète incessamment le grand prêtre d’Apollon 3 . Et il exalte la sérénité des fêtes religieuses, comme un avantgoût de la félicité suprême; il se plaît à faire voir l’image souriante de la divinité planant pardessus les statues, aux pieds desquelles s’entassent les parfums et les guirlandes; il montre la Divinité elle-même descendant au milieu des fidèles pour prendre place au banquet 4 , a Pour l’impie, dit-il, la cérémonie la plus auguste est une pompe dénuée de sens, la prière une vaine formule, le sacrificateur, un cuisinier qui égorge un animal sans défense; mais pour celui qu’une pensée religieuse conduit dans les temples, et qui assiste avec recueillement à la célébration des mystères, il n’est pas de spectacle plus touchant, et qui bannisse plus infailliblement toutes les tristesses, tous les découragements, tous les ennuis. » La piété était un instrument de politique usé; il en fait le plus sûr et le plus séduisant des moyens de bonheur.

1. Quelle part le vieillard doit prendre aux affaires de l’État, 6. —

2. Cicéron, Des Ix>is, II, 7 et suiv. ; Diodore, I, 2, Cf. Virgile,

Gëorgiqiies, II, 490. — 3. Du Bonheur dans la doctrine 'd'Êpicurc,

21 à 23, 26, 28 à 50; De la Superstition, 9. — 4. Du Bonheur dans la doctrine d’Epicure, 21 .

Toutefois le patriotisme ne suffisait pas à expliquer les pratiques du culte, et ce bonheur que Plutarque exaltait, il fallait le faire accepter à la raison; il fallait, interprétant les croyances du paganisme, justifier les hommages rendus à tant de divinités ennemies ou bienfaisantes, ainsi que la confiance accordée à leurs organes, sans se mettre en désaccord avec l’idée d’une Divinité unique et providentielle. Tels étaient les termes du problème. Plutarque ne s’y dérobe point; et toujours fidèle à ce sens pratique qui est sa lumière propre, c’est dans l’étude de la société qui lui avait révélé la gravité du mal, qu’il en cherche le remède.

Nous avons vu que, dans le désorientement produit par la corruption des pratiques religieuses, la société païenne se rejetait vers tout ce qui pouvait offrir une prise à l’imagination, un aliment au cœur 1 * 3 . De là, le crédit des cultes mystérieux et le succès des thaumaturges*. On se convertissait à tout, de fatigue, dit énergiquement Plutarque 5 . La foi au merveilleux n’est pas seulement le premier essor des sociétés naissantes; elle est aussi parfois le dernier refuge des sociétés vieillies.

Or, après avoir passé par diverses phases, le merveilleux païen s’était, au premier siècle de Père chrétienne, particulièrement fixé, et, pour ainsi dire, personnifié dans les Génies.

De tout temps, les Génies avaient occupé une place

1. Tacite, Annales, XIII, 52. — 2. Plutarque, Consolation à sa

femme, 10; des Délais de la justice divine, 22; Cf. Ileuzey, Mission de Macédoine, p. 128; Revue archéologique , août 1864, p. 18*2. —

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