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Plutarque, De la Cessation des oracles

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considérable dans les conceptions cosmogoniques des poêles et des philosophes de la Grèce. Homère, Hésiode, Pindare, Pythagore, Platon, Xénocrate, Chrysippe, en avaient à Penvi poétisé l’existence et l'action 1 . Les Génies formaient, pour ainsi dire, dans leurs œuvres, la chaîne d’or qui relie la terre au ciel. Au temps de Plutarque, ces rêves et ces hypothèses avaient revêtu, dans les esprits, une forme réelle, un corps.

Sous le règne de Tibère, raconte-t-il 2 , un vaisseau égyptien, chargé de passagers, avait été arrêté soudain par un calme plat auprès des îles Échinades, et le courant l’avait porté vers les îles de Paxos. Tous les voyageurs étaient éveillés; plusieurs passaient le temps à boire, lorsque, tout à coup, on entendit une voix qui venait du côté des îles. Cette voix appelait Thamus avec tant de force, que tout le monde en fut saisi d’effroi. Thamus était un pilote égyptien, dont très-peu d’entre les passagers connaissaient le nom. Il s’était laissé appeler deux fois sans paraître entendre : à la troisième fois, il répondit. Alors la voix qui l'appelait, dit : « Lorsque tu seras à la hauteur de Palodès, annonce que le grand Pan est mort. » Les voyageurs s’étaient demandé s'il fallait obéir à cette injonction. Quant à Thamus,

1. De la Cessation des oracles, 10, 11, 17, 20; D’Isis et d’Osiris, 25, 26; De la Tranquillité de Lame, 15, 16; Contre Colotès, 30. Cf. Henri Martin, Études sur le Timée , t. II, p. 144 et suiv. ; Plotin, traduct. de M. Douillet, t. II, p. 92 et 530; Maury, Hist. des relig. de Tanliq ., t. III, p. 421 et suiv. On peut consulter aussi Binet, Traité historique des dieux et des démons du paganisme ; Bayle, Œuv. diverses , t. III, p. 42 et suiv. ; Benjamin Constant, De la religion , ouvr. cité,

t. IV, liv. X. — 2. De la Cessation des oracles, 17.

il avait déclaré que, si le vent soufflait, lorsqu’il serait à la hauteur indiquée, il passerait; mais que si le calme les arrêtait, il exécuterait l’ordre qu’il avait reçu. Arrivés au pied de Palodès, le vent étant tombé de nouveau, Thamus était monté sur la poupe, et, le visage tourné vers la terre, il avait crié que le grand Pan était mort. À peine prononçait-il ces mots, qu’on avait entendu des gémissements, comme de plusieurs personnes surprises et affligées. Tibère avait mandé Thamus, et, convaincu de la vérité de son récit, il avait fait procéder à des recherches. Les savants, interrogés, avaient répondu que le grand Pan était un Génie, fils de Mercure et de Pénélope.

' Dans le même Traité 1 , Plutarque nous apprend que les îles semées dans la mer de la Grande-Bretagne passaient pour être la demeure d’un grand nombre de ces personnages surnaturels; d’où elles avaient reçu le nom d’îlesdes Génies. D’autres vivaient sur les bords de la mer Rouge, et avec eux, un être singulier qui tenait de leur nature et partageait leur existence. On allait le voir, le consulter. 11 parlait plus particulièrement le grec; mais il était expert en toutes les langues. La difficulté était de le joindre. Une fois qu’on était parvenu jusqu’à lui, il ne se refusait à aucune question 2 .

Ces étranges personnifications avaient si bien pris consistance dans l’imagination populaire, qu’on en voyait partout, à la moindre apparence d’un spectacle inaccoutumé. Sous Néron, un acteur tragique, faisant une tournée en Espagne, s’était arrêté dans la petite

J. Delà Cessation des oracles, 18. — 2. Ibid., 17, 18.

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ville d’Hisposa. A peine les pauvres habitants Pavaient-ils vu se dresser sur ses cothurnes, ouvrir une large bouche et se draper en marchant à grands pas, qu’ils avaient été saisis d’effroi; et, dès qu’il s’élait mis à déclamer, ils s’étaient enfuis, criant que c’était un Génie qui hurlait à leurs oreilles 1 . A Rome môme, et dans le palais des Césars, Apollonius de Tyane, quoiqu’il se défendit de toute action surnaturelle, n’avait pu se soustraire aux effets de la terreur produite par son nom. Quand les vicissitudes de sa destinée l’avaient amené devant le tribunal de Domitien : « C’est un Génie, un Démon, s’était écrié le prince, que vous introduisez là. Pour toi, sache-le bien, avait-il dit à Apollonius, je ne te . lâcherai pas, avant que tu te sois changé, sous mes yeux, en eau, en arbre ou en bête féroce. » Et il l’avait condamné comme Démon 2 .

Bien plus, on ne faisait point difficulté de croire que les Génies étaient mêlés à tous les détails de la vie réelle. Un père avait perdu un fils chéri et demeurait inconsolable, à la pensée que ce fils avait pu être empoisonné : le Génie de l’enfant lui apparaissait en songe, et le rassurait. Un homme était atteint d’un mal soudain; une ville était en proie à un fléau : c’était le fait d’un Génie. Deux voyageurs rencontraient un serpent qui leur barrait le passage : c’était un Génie. Des Génies présidaient à la maladie et à la santé, à la paix et à la guerre, à la vie des familles et à la vie des États, aux

1. Philostrate.. Vie d' Apollonius , V, 9. — 2. Ibid. Cf. IV, 44. Voir

Proclii?, De Dccem dubilalionibus circa Providcntiam, 9.

occupations domestiques et aux voyages; des Génies inspiraient l’artiste, éclairaient le sage, donnaient des conseils aux malheureux que tourmentait l’incertitude de l’avenir, réglaient la destinée des hommes avant la naissance, participaient à leur jugement après la mort. On les comptait par milliers 1 .

L’idée de l’influence des Génies, autorisée par la tradition, était donc plus que jamais acceptée par la croyance générale. Elle paraissait offrir une prise satisfaisante aux esprits; Plutarque s’y attacha.

C’est surtout en telle matière qu’on voudrait trouver un exposé de doctrine méthodique et complet. Malheureusement, nous sommes encore réduits, sur ce point, à recueillir çà et là, dans divers Traités, les idées de notre moraliste. Même dans les Dialogues qui ont pour objet les questions spéciales de la Cessation des oracles , des Oracles en vers , de Y Inscription du temple de 'Delphes, du Génie de Socrate, il n’est pas toujours aisé de le suivre dans l’agréable dédale de sa composition. Il laisse si librement se développer les opinions les plus diverses; à la question principale, il mêle tant de questions accessoires, qu’il faut serrer de très-près le texte de la discussion, pour n’en pas perdre le fil. On a toujours à craindre, d’ailleurs, avec Plutarque, de paraître déterminer trop nettement ce qu'il a laissé, en réalité, plus ou moins vague et

1. Plutarque, Du Génie de Socrate, 22 à 24, Cf. 13; Des Delais de la justice divine, 22; De l'Amour, 12, 15; Consolation à Apollonius, 14; Maxime de Tyr, Dissert., 14, 15, 25, 26; Dion Chrysostome, Disc., 25; Pline, Ilist. nat., II, 7; Lucain, Pharsal., IX, 0 et suiv. ; Apulée, Du Génie de Socrate; Philostrate, Vie il' Apollonius ; etc. Cf. Maury, Des lielig. de Vantiq t. III, p. 427 et suiv.

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flottant. Toutefois il a ses procédés, que l’on arrive à reconnaître. Ils consistent à accorder successivement la parole aux défenseurs des systèmes extrêmes, mais à réserver la conclusion de la discussion au personnage principal du dialogue. Or ce personnage est presque toujours celui qui a posé la thèse, et, le plus souvent, il se trouve avoir avec Plutarque lui-même un lien inlime de parenté, soit d’intelligence, soit de cœur. Dans les Dialogues sur les oracles, par exemple, c’est son maître Àmmonius, son frère Lamprias et son fidèle condisciple Théon qui, après avoir défini le champ de la question, en demeurent les maîtres. Nous nous croyons donc fondé à croire que ce sont leurs principes et leurs conclusions qui expriment la vraie pensée de Plutarque, et nous essayerons d’en rendre compte.

Comme la terre se change en eau, l’eau en air et l’air en feu, la matière tendant toujours à s’élever, de même, dit-il, parmi les âmes humaines, celles qui ont été les plus vertueuses deviennent des héros, et les héros, des Démons ou Génies 1 . Êtres intermédiaires, réunissant les sensations corporelles aux perceptions intellectuelles, les Génies sont aux

1. Ou5îv SsZ t« o'JifjLUTcr Tcîîv àyaôwv ewani/XTceiv Ttxpct ç»ucrtv ets ovpavbv , ocXXor ras ocpe ràç xal t <pu%àç nxvrdiroctjtv otsvdai xarà ç>uaiv y.ocl Sixr, y Oslav va jaïv àvdpdinwv elç yfpoiizç, èx S’ripbjco, ei$ ixi/iovccc, ex oè Ssrifj.6vo)'J, av rèXsov uvn. ip iv TtXerfJ xaSxpS& art xal bvwQüvtv, arcav sntoçpvy outrai rô Ôvvjtôv xal 7ra0>7TCxàv où vô/jim nô)ea)ç, àXX’ à^»0£ia xal xarà rôv elxo'ra Xôy ov ôeoù; ocvaféptodat rb xaXXto tov xal p.uxvpiùvxTOv

t éXoç à^oAaêoûaaç. Vie de Romulus, 28. Cf. Maury, Hist. des relig., t I, ch. -vi, p. 565. Sur l’étymologie du mot Génie ou Démon, voir Creuzer, Religion de l'antiquité, trad. Guigniaut, t. III, part. I, p. 2-

dieux et aux hommes ce qu’est au triangle équilatéral, dont les trois côtés sont parfaitement égaux, et au triangle scalène, dont les trois côtés sont inégaux, le triangle isocèle, dont deux côtés sont égaux et le troisième inégal; ce qu’est au soleil, qui ne doit qu’à lui-même son éclat éternel, la lune avec sa lumière empruntée et ses phases diverses. Inférieurs aux Dieux, supérieurs à l’homme, mais doués de passions comme l’homme, les Génies sont, comme l’homme aussi, plus ou moins vertueux, selon qu’ils dominent leurs passions ou qu’ils en sont dominés.

11 y a donc de bons et de mauvais Génies. De là, leur rôle et leur destinée. Chargés de veiller à l’exécution des arrêts de la providence divine, attachés à la direction des hommes, préposés à la garde des villes, présidànt aux cérémonies religieuses et à l’accomplissement des mystères, ils remplissent ces fonctions sous l’œil du Dieu souverain qui les récompense ou les punit, suivant leurs mérites. Les bons sont transportés dans les régions supérieures, où leur âme se dépouille des restes de son enveloppe terrestre; les mauvais, c’est-à-dire ceux qui, dans l’exercice de leur rôle, se sont rendus coupables de colère, d’envie, de faveur injuste, sont exilés sur la terre et précipités dans des corps d’hommes ou d’animaux, d’où ils ne remontent qu’après une longue et pénible expiation ; parfois même ils meurent 1 .

1. Delà Cessation des oracles, 10 à 18; D’Isis etd’Osiris, 25 à 27 ; Contre Colotès, 30; Vie de Romulus, 28; Des Moyens de réprimer la colère, 9; De la Tranquillité de l’âme, 15; De l’Usure, 7; Des Délais de la justice divine, 4, 22; De l’Amour, 15; Des Opinions des philoso-

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Telle est ridée que Plutarque nous donne de l’origine et de la fonction des Génies. Je laisse de côté les fables que les interlocuteurs de ses dialogues développent et brodent, plus ou moins, ingénieusement, sur ce fond. Que les Génies, répandus dans les régions éthérées, habitent plus particulièrement la lune; qu’il y ait, du côté de l’Occident, à cinq journées de navigation de la Grande- Bretagne, parmi trois îles à égale distance les unes des autres, une île plus grande, nommée Ogygie, où, sous la garde de Briarée, réside le vieux Saturne, servi par un peuple de Génies qui, de ce commun séjour, se transportent sur les divers points de la terre; ce n’est là qu’un mythe imité de celui de Platon ou opposé à celui d’Evhémère, et dont le seul but était de donner satisfaction aux besoins de l’imagination populaire, toujours jalouse, môme dans le merveilleux, d’une sorte de précision. Mais le seul principe de l’immixtion des Génies dans la conduite du monde suffisait, aux yeux de Plutarque, pour lever les difficultés dont il cherchait la solution.

Dès lors, en effet, ce n’était plus la Divinité qui voyait avec complaisance les hommes déchirer des victimes, observer des jeunes contre nature, se livrer à des lamentations bruyantes, à des propos obscènes, à des transports furieux : ces cérémonies n’avaient été établies que pour apaiser les mauvais

plies, I, 8. Cf. Eusèbe, Prépar. évatig., V, 45; Saint Augustin, De la Cité de Dieu, VIII, 14.

1. De la Cessation des oraeles. — 2. De la Face qui parait dans la lune, 26 ; Cf. 25. D’Isis et d’Osiris, 25. Voir Chassang, Histoire du Roman dans l'antiquité , p. 187 à 189.

Génies. Si autrefois on avait vu des immolations humaines, ce n’était pas que la Divinité suprême eût jamais demandé de tels sacrifices; ces sacrifices avaient pour but de calmer le ressentiment de quelques Génies malfaisants. C’étaient ces Génies qui, pour assouvir leurs passions, avaient jadis frappé les villes et les campagnes des fléaux dont parlaient les poêles ; c’est à eux que se rapportaient les rapts, les voyages, les exils et toutes les aventures que la Fable mettait sur le compte des Dieux. D autre part, tandis que l’existence des mauvais Génies déchargeait la Divinité de la responsabilité du mal, l’intermédiaire des bons Génies permettait de faire remonter jusqu’à elle la source du bien. Aux bons Génies appartenait le devoir de diriger les astres dans leurs phases bienfaisantes et la terre dans ses révolutions fécondes; de faire pousser les plantes nourricières et de présider au rôle utile des animaux. A eux surtout revenait le soin d’éclairer l’homme par les avis de la divination 1 . La divination, en effet, était le lien du ciel et de la terre. Les diverses pratiques du culte n’étaient que l’expression des hommages rendus par l’homme à la Divinité ; mais qui garantissait à l’homme que ses hommages avaient été accueillis? L’oracle. L’oracle était la réponse de la Divinité.

Mais ici se présentait une autre difficulté. Si l’existence des Génies était volontiers admise en général, l’oracle, au contraire, était le point de mire du scepticisme. La supercherie s’étant toujours ai-

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