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De la Cessation des oracles, 14, 1 j

LE TEMPLE

sèment introduite dans le sanctuaire, l’attaque était facile. Quelle chose si étonnante, disait-on, peut-il arriver sur la terre, sur la mer, aux villes et aux hommes, que quelqu’un ne puisse avoir prédite? Ce n’est môme pas là ce qu’on peut appeler prédire, c’est prononcer, ou plutôt, c’est jeter dans l’espace des propos vagues qui, flottant à l’aventure, sont justifiés, plus ou moins, par le hasard. Autre chose est que ce qui a été dit arrive, autre chose est de prévoir sûrement ce qui doit arriver. De ce que l’événement a vérifié quelques oracles, il ne résulte pas , qu’ils fussent vrais, au moment où ils ont été rendus. Le devin a été heureux ce jour- là : voilà tout 1 * * . Le devin toutefois avait ses défenseurs. On se réunissait des

points les plus éloignés de la terre pour se communiquer ce qu’on avait pu apprendre et observer, au sujet de tel ou tel oracle*. On arrêtait les voyageurs, pour les interroger sur les différents procédés de consultation 5 . Dès l’origine, la source de l’enthousiasme de la Pythie avait été, dans les écoles, un objet de controverse 4 . C’était un point acquis à la science, que de l’antre de Delphes sortait un souffle qui produisait l’extase et le délire. Mais, suivant les uns, ce délire s’expliquait par une action sur le système nerveux 5 ; les autres en rapportaient la cause première à une intervention directe de la

1. Des Oracles en vers, 10. — 2. De la Cessation des oracles, 2; des

Oracles en vers, 4, 2, 4, 8, 47, 38; De l’inscription du temple de

Delphes, 1; Du Génie de Socrate, 1. — 5. De la Cessation des oracles,

51. — 4. De la Cessation des oracles, 50, 51. Cf. Scholiaste d’Aristophane, Plutus, 59; Strabon, IX, 3; Longin, Traité du sublime , XIII, 2; Justin, Histoir ., ü; Aristote, Du Monde, 4. — 5. Aristote, l*ro-

blcmes choisis , 539, n° 1. .

Divinité. On reprenait toutes ces questions. On se demandait, en outre, pourquoi la Pythie ne parlait plus en vers, pourquoi les oracles avaient cessé, quel était le sens des vieilles inscriptions gravées sur le frontispice du temple de Delphes. Si l’on avait pu pénétrer le secret de l’antre de Trophonius 1 !

Plutarque n’en souhaitait pas tant. Il ne voulait que rendre acceptable, suivent les vraisemblances, le principe même des oracles, et, par une explication raisonnable de la divination, conserver à l’homme, pour ainsi dire, une porte ouverte vers le ciel.

L’existence et l’action des Génies semblaient y suffire. Sur l’une, il établit le principe de la puissance divinatrice ; par l’autre, il en expliqua les effets.

Le principe qui lui sert de point de départ, c’est que l’âme humaine porte en soi le germe de la puissance divinatrice. Le soleil ne devient pas lumineux, lorsqu’il sort d’un nuage, disait-il; mais, brillant de sa nature, il ne parait obscurci qu à cause du brouillard qui le couvre. De même, l’âme n’acquiert pas la faculté de la divination, quand elle est sortie du corps comme d’un nuage; elle la possède. Seulement, d’ordinaire, tant qu elle y est enfermée, le grossier élément auquel elle est unie, en amortit l’activité, en 'étouffe l’éclat 2 . Mais il est des personnes en qui la puissance divinatrice se développe dès la vie, sous

1. Du Génie de Socrate, 21. — 2. De la Cessation des oracles, 39.

Cf. Cicéron, De la divination , I, 31 : « Inest in animis præsagitio extrinsecus injecta atque inclusa divinitus. » Voir aussi Platon, Phèdre , § 47, 108; Timée, § 47; /o«, § 5. et Diodore de Sicile, liv. XXXY1I1, fragm. 15; liv. XVIII, ch. i.

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une influence favorable ; c’est-à-dire, quand leur âme purifiée se trouve en rapport avec les Génies qui président à leur existence, ou qui sont spécialement préposés à la garde de certains lieux et à la direction de certaines fonctions 1 * * * . Telle cette puissance s’était jadis produite chez Socrate , par exemple ; telle elle se produisait, chaque jour, chez la Pythie. Le Démon de Socrate n’était point une vision, une voix, un éternument, un être, un phénomène quelconque; l’àme du philosophe, pure de toute passion, n’ayant de commerce avec le corps que pour les besoins indispensables de la vie, était en rapport intime avec son Génie, dont la pensée lui apparaissait comme une brillante lumière*. De même, l’enthousiasme de la Pythie était l’effet de certaines vapeurs qui, purifiant son Ame, lui permettaient d’entrer en intelligence avec le Génie spécial à l’oracle de Delphes, qui lui faisait percevoir la vérité 5 .

Ces principes établis, si l’on demandait pourquoi ce don de divination était si rare chez les hommes, et d’où venait que les oracles de la Grèce avaient dégénéré, Plutarque n’était pas embarrassé de trouver une explication. Combien y a-t-il d’hommes, disait-il, même de sages, chez lesquels la faculté divinatrice puisse librement s’exercer, c’est-à-dire qui tiennent leur esprit ouvert à l’influence des

1. De la Cessation des oracles, 40. — 2. Du Génie de Socrate, 20;

Vie de Nicias, 13; Vie de Coriolan, 32; Vie de Numa, 4. Cf. Cicéron,

De la Divination, I, 54 et suiv.; Aulu-Gelle, Nuits attiques, II. 1;

Maxime de Tvr, Dissertations, 14 et 15 ; Origène, Contre Celse, VI, 8;

Eusèbe, Préparation évangélique, XIII, 8 ; Voir aussi Garnier, De la morale de l'antiquité, p. 109; Lélut, Du Démon de Socrate, part. I, ch. iv, p. 220. — 3. De la Cessation des oracles, 40 à 45.

Génies 1 * ? D’un autre côté, alors que tout, en ce monde, change et se modifie, comment les oracles auraient-ils échappé à la loi commune 8 ? — Mais ils ont cessé; c’est preuve d’abandon. — Cessé? non pas : le nombre en a seulement diminué, et c’est preuve de sagesse. Plus éclairés, les hommes ont moins recours, naturellement, aux lumières de la divination, et Dieu mesure le secours aux besoins. Ce dont, bien plutôt, il y aurait lieu d’être surpris, ce serait que la Providence prodiguât inutilement ses avis, qu’elle les laissât s’écouler comme les eaux qui se perdent dans des fuites souterraines, ou se dissiper dans les airs, comme les échos qui renvoient les cris des pâtres et des troupeaux à travers les déserts 3 . D’ailleurs, la vertu fatidique d’un lieu tenant à deux causes, une cause occasionnelle et une cause efficiente, les vapeurs ou émanations du sol qui purifient l’âme de la Pythie et la présence des Génies qui l’illuminent, nécessairement cette vertu perd ou gagne en intensité, selon l’action plus ou moins intense de ces deux causes. Or, d’une part, les vapeurs ou émanations d’un sol s’épuisent et se perdent, comme les mines, les carrières et les sources*. D’autre part, les Génies, dans le rôle providentiel qui leur est confié, se transportant d’un pays dans un autre et disparaissant après une certaine durée, selon qu’ils ont mérité une peine ou une récompense, il arrive que les oracles se transportent et disparaissent avec eux, « semblables à des instru-

1. Du Génie de Socrate, 20. — 2. De la Cessation des oracles,

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