Propos de labié, II, 2, 1 ; IX
VIE DE PLUTARQUE
riorité, ses frères ne le traitent qu’avec une sorle de condescendance respectueuse. On l’appelle le philosophe; et, à la table de famille, son père, le prenant pour arbilre, lui renvoie la solution des questions sur lesquelles il hésite à se prononcer l * .
Nul doute qu’il n’ait été à Athènes dans sa jeunesse, il nous rappelle lui-même qu’il fit ses éludes de philosophie sous la direction et dans la maison d’Ammonius, avec un commensal et condisciple nommé Thémislocle % et il semble qu’il ait retrouvé auprès d’Ammonius la vie de famille à laquelle il était habitué* Ammonius n’est pas seulement pour lui un maître, comme Onésicrate 3 ou Émilianus 4 auxquels il rend hommage, en passant : c’est un précepteur 5 ; et au rôle qu’il lui attribue dans ses ouvrages 6 , à l’importance du Traité qu’il lui avait dédié 7 , il est évident qu’il dut avoir sur le développement de son intelligence une influence profonde.
Qu’étail-ce donc que cet Ammonius et quel était son enseignement? Lunape prétend que son histoire se trouve tout entière dans les œuvres de Plutarque 8 . S’il en était ainsi, elle n’aurait pas prêté à tant d’opinions diverses 9 . La vérité est que, les écrits de Plutarque étant effectivement la source unique de nos rensei-
1. Propos de table, I, 2, § 1. — 2. Vie deThémistocle,51. — 5. De la Musique, I, 2; II, 4; XLVUI, 2; Cf. Propos de table, V, 5, 1. —
4. De la Cessation des oracles, 17. — 5. Du flatteur et de l’Ami, 31. II
l’appelle xotQijyrrrhs Yi^spo;. « Ka 0 >r/>jTïî 5 honestiore nomine dicitur
pro ôtoaV/a>o$. » (Wyltenbach.) — 6. De l’Inscription du temple de
Delphes, 2 ; De la Cessation des oracles, 8. 20 ; Propos de table, IX,
14, § 0 et 7 ; Cf. de la Cessation des oracles, 4, 33, 57, 38, 46 ; De
l’Inscription du temple de Delphes, 17 à 20. — 7. Catalogue de Lam-
prias, n* 85. ’A/a/agjvio$, -rrepi toü p.rj rÿ xaxix svvtïvx c. — 8. De
Vitis sophistarum, proœmium. — 9. Au dire de Patricius, — Disais-
VIE DE PLUTARQUE
gnements sur l’identité et les œuvres de son maître, on ne saurait affirmer, dans le silence de son témoignage, si, comme le dit Eunape, il était d’Alexandrie l . Quant à son enseignement, à en juger par les traités de Plutarque, il professait les principes de l’Académie 2 . D’autre part, cependant, nous voyons que celui de ses disciples avec lequel Plutarque avait partagé sa table et son toit, devint plus tard une des gloires du Lycée 5 . Il semble donc que ses opinions n’avaient rien d’absolu 4 ; ce qui n’était pas incompatible, il est vrai, avec les doctrines de l’Académie. Hommeérudit d’ailleurs, et sensible au plaisir de montrer son érudition, versé dans la mythologie, goûtant les mathématiques, ne répudiant aucun des exercices de l’intelligence 5 , Ammonius ne manquait non plus, à ce qu’il semble, ni d’élévation d’esprit, ni de finesse.
siotis péripatéticiennes, tome I, livre X, p. 139) — se fondant sur un texte de Suidas (nomine ’A/x/xcivtoî), Ammonius serait un philosophe alexandrin, celui-là même qui succéda à Aristarque dans la direction de l'école d’Alexandrie, avant l'avénement d’Auguste à l’Empire. Mais comment admettre que le maître, qui était dans la vigueur de son talent, en l’an 51 avant J. C., ait présidé à l’éducation d’un jeune homme né au plus tôt vers l’an 48 après J. C.? Cf. Ruauld, 7; Fabricius, note h; Bayle, Dictionnaire philosophique, art. Ammonius; Brucker, Hisior. critic. philosoph. déjà cité; Dictionnaire des Sciences philosophiques. — D’après Corsini [Vita Plularchi, 6), ce serait le môme Ammonius que l’Ammonius dit de Lampra, auteur de différents traités sur les Dieux et les cérémonies de leurs cultes.
1. Dans le traité de la Cessation des oracles, Ammonius discute avec vivacité une opinion sur les coutumes des prêtres de Jupiter Araraon, sans faire la moindre allusion à l’origine égyptienne qu'Eunape lui attribue, § 4. — 2. Propos de table, IX, 14, § 7 ; De la Cessation des oracles, 8, 20, 57, 58 ; De l'Inscription du temple de Delphes, 2, etc. — 5. Vie de Thémistocle, 52 ; Cf. Propos de table, 1, 9. — 4. Patricius en fait le chef de la secte des philosophes syncrétiques. Cf. Brucker, déjà cité. « Præceptorem habuit Ammonium, philosophum doctum, sed syncretismi jamtum peste afflatum.» — 5. De l’Inscription du temple de Delphes, 6, 17.
VIE DE PLUTAUQUE. .
Plutarque lui prête des réflexions, agréables sur le charme de la danse 1 ; et les développements sur l’existence de Dieu qu’il lui met dans la bouche, sont assurément quelques-unes des plus belles pages quait. inspiréesla métaphysique de Platon 2 . Ajouterai-je que, s’il faut attacher quelque idée au choix de l’ouvrage que son disciple lui avait dédié, c’est à l’étude de la morale et de la morale pratique qu’Ammonius paraîtrait s’être particulièrement voué 3 .
Ce qui ressort plus clairement des allusions de Plutarque, c’est qu’Ammonius ne se tenait pas. enfermé dans le domaine de la spéculation pure. U serait difficile de dire au juste quelle part il prit au gouvernement des affaires d’Athènes. Mais noiis voyons que les Athéniens l’élevèrent d’abord à la préture, puis par trois fois à l’archontat % et à l’époque du voyage de Néron en Grèce, ce fut à lui que l’on confia le soin de faire à l’empereur les honneurs du temple de Delphes 5 .
Mais c’est sur la méthode du maître et le caractère de l’homme qu’il nous importe surtout de chercher la lumière, et ici le témoignage de Plutarque ne nous fait pas défaut. Il paraît que, dans son enseignement, Ammonius ne répugnait point à une certaine sévérité. Un jour, ayant remarqué qu’à dîner quelques-uns de ses disciples ne s’étaient pas contentés de mets simples, il fit, en notre présence, dit Plutarque, battre de verges un esclave, sous le prétexte que celui-ci avait besoin d’assaisonnement pour sa
1. Propos de table, IX, 15, § 2. — 2. De l’Inscription du temple de
Delphes, 17 à 21. — 5. Voir page 34, note 5. — 4. Propos de table, IX,
I. § 1. Cf. VIII, 3,§ 1. — 5. De l’Inscription du temple de Delphes, 1.
VIE DE PLUTARQUE
nourriture, et en môme temps il jeta sur nous un regard destiné à nous faire" sentir la leçon 1 . Un autre jour 2 , à une table qu’il préside, des jeunes gens ayant choisi, parmi les couronnes qui leur étaient présentées, des couronnes de roses, il leur reproche d’avoir préféré la rose au laurier, qui seul est viril; et les jeunes gens, tout décontenancés, se hâtent de détacher furtivement leurs couronnes. Dans maint autre trait cité par Plutarque, on sent le maître. Mais sous ces apparences de rigueur, l’autorité d’Ammonius est d’ordinaire bienveillante et môme enjouée 3 . 11 aime la jeunesse, il se plaît à faire rejaillir sur ceux qui, comme lui, l’instruisent, la considération que lui valent les dignités dont il est revêtu 4 * ; et rassemblés à sa table, les esprits les plus divers, les moins disposés à s’entendre, se trouvent des points de contact et d’accord qu’ils ne soupçonnaient point 6 . Plutarque qui fait plus d’une fois exprimer à son maître ses propres idées, ne lui a-t-il pas aussi quelque peu prêté de son caractère? 11 parait du moins assurément l’avoir beaucoup aimé; et l’on voit qu’il était lui-même son élève de prédilection 7 .
Dans quelles circonstances Plutarque revint-il plus tard à Athènes? Il ne le fait pas connaître. Les questions qu’il raconte avoir traitées à la table de divers amis attestent seulement que le droit de cité dont il jouissait dans la tribu Léontine n’était pas pu-
1. Du Flatteur et de l'Ami, 51. Sur ce mode d’éducation, voir Pol-
lux, Onomasticon, IV, 149. — 2. Propos de table, III, 1, § l et 2. — ,
5. Ibid., IX, 1, g 2 ; 2, § 1 ; 5, § 1; De la Cessation des oracles, 4G. —
4. Propos de table, IX, 14, § 2 ; De l’Inscription du temple de Del-
phes, 4, 17. — 5. Proposée table, IX, 1. — C. Propos de table, IX,
— 7. Ibid., IX, 2, 13, 14 et passim.
VIE DE PLUTARQUE
rement honorifique 1 . On ne saurait dire non plus à quelle époque précise se rapporte le voyage qu’il fit à Alexandrie; il semble seulement qu’il dut le faire de bonne heure; car dans le repas où l’on fête son retour, l’interlocuteur principal est son aïeul Lamprias 2 * . On peut croire aussi que c’est en compagnie de Théon, un autre disciple d’Ammonius, qu’il l’entreprit 5 . Quant au voyage de Sparte, il le mentionne 'Comme lié à un détail relatif à la composition des Parallèles, œuvre de sa maturité, sinon de sa vieillesse 4 ; mais sur ce point aussi, tout détail rigoureusement exact nous manque.
D’Athènes, c’est donc à Rome seulement qu’il nous est possible de le suivre. Il est certain qu’il alla plus d’une fois en Italie et qu’un assez long intervalle sépara ces voyages. Le premier ne dut guère avoir lieu avant l’avénement de Vespasien (70 av. J.-C.). En effet, nous venons de voir qu’il était en Grèce deux ans avant la mort de Néron. On sait, de plus, qu’il fut, tout jeune encore, envoyé en mission auprès du proconsul d’Illyrie 4 , mission qui dut . vraisemblablement précéder les négociations plus importantes dont il fut chargé en Italie. Enfin le moment eût été mal choisi pendant les guerres ci- * viles de Galba, d’Othon et de Vilellius, pour venir à Rome. Il est donc vraisemblable qu’il attendit pour partir le rétablissement de la paix. D’un - autre côté, il atteste indirectement lui-même qu’il était en Grèce peu après la mort de Domitien 6 .
1. Propos de table, IX. — 2. Ibid., V, 5, 12. 1,4, 9; VIII, 6, etc. —
3. Ibid., 1,4, 9; VIII, 6, etc. — 4. Vie d’Agésilas, 19. — 5. Préceptes
politiques, 20. — 0. Ibid., 15.
VIE DE PLUTARQUE. 3i
la dèsoccupation politique, la littérature commençait à n’être plus que la distraction et la parure d’une société pacifiée et vieillie, un puissant intérêt national, politique ou religieux, soutenait les créations de l’art ; le sentiment du patriotisme inspirait les recherches de Varron, les récils de Tite-Live, la muse de Virgile et d’Horace; n’en sent-on pas le souffle encore, bien qu’amolli, dans les vers d’Ovide? Sous les Flaviens, héritiers de la politique du fondateur de l’Empire, ce caractère disparaît. La philosophie était bannie de Rome. L’histoire allait trouver des ressources nouvelles dans les documents recueillis au Capitole par l’administration. éclairée de Vespasien ; mais les grandes familles n’y cherchaient encore que leurs titres de noblesse, leur généalogie. A part quelques hardiesses généreuses, la poésie n’était plus qu’un amusement de désœuvré ou un gagne-pain de courtisan, l’éloquence une arme mercenaire ou un in-' slrument de parade. Une protection habile et magnifique encourageait politiquement cet inoffensif essor des esprits, multipliait les bibliothèques, fondait et rétribuait des chaires publiques d’éloquence, instituait des concours de poésie, mettait aux prises Rome et la Grèce, s’ingéniait à occuper tous les talents. C’est proprement l’âge des gens de lettres. Le nom apparaît alors dans la langue latine, consacré tout d’abord par un traité spécial et par d’illustres exemples l .
Quelle émotion produisaient dans ce monde de beaux esprits l’allente et l’arrivée d’un sophiste grec
1. Pline, Lettres 111,5; VIII, 12. Cf. Aulu-Gelle, Nuits altiqucs, IX, 10.
VIE DE P LÛT ARQUE
en renommée, vingt endroits de la correspondance de Pline le jeune en témoignent. Ne pas aller l’entendre, dût-on venir des extrémités de la terre, comme jadis cet habitant de Cadix qui fit le voyage de Rome, pour voir Tite-Live, c'était une honte, un crime de lése-littérature 4 .
S’il fallait en croire Ruauld % Plutarque n’aurait pas plutôt paru à Rome que la ville entière, saisie d’un de ces enthousiasmes, aurait couru à ses leçons. « Pouvait-on longtemps ignorer qu’il était arrivé, non un homme, mais une bibliothèque parlante? » Pour un jeune homme de vingt ans — Plutarque n’avait pas davantage à cette époque — le prodige vraiment passe la mesure. Pourquoi ne pas en convenir? 11 faut le reconnaître, sans lui en faire un grand mérite, Plutarque ne paraît pas avoir commencé, comme un trop grand nombre de ses contemporains les plus célèbres, par faire l’éloge du vomissement ou de la fièvre, de la mouche ou de la puce 1 * 3 ; mais ses premières œuvres, celles qui, selon toute apparence, se rapportent aux premières années de son séjour à Rome, ne sont que des œuvres d’école. Le Traité sur V utilité comparée de Veau et du feu est une pure déclamation. Rien ne prouve, il est vrai, qu’il ait été l’objet d’une leçon faite à Rome. Peut-être, comme dans le morceau sur la gloire littéraire et militaire des Athéniens dont le tour est plus brillant, sinon plus naturel, peut-être faut-il n’y voir qu’une composition d’élève, quelques pages conservées d’un
1. Pline, Lettres, 11,3. Cf. I, 10. — 2. Vita Plutarclii, 13. — 3. Voir
ce qu’il Oit lui-méme de ces sortes de sujets. (De la Manière d’écou-
ter, 13.) Cf. Talbot. De Ludicris apud veteres laudationibus, 1850.
VIE DE PLUTARQUE
cahier de rhélorique. Il n’en n’est pas de môme des Traités sur la fortune des Romains et sur la fortune d'Alexandre : ici la marque d’origine est restée. « Jamais plus grand débat fut-il institué, dit l'auteur, entre la Fortune et la Vertu se disputant l’œuvre de la grandeur romaine, ou plutôt réunissant leurs forces pour fonder cette merveillè, cette reine, Rome, le lien des nations , la clef de voûte de l’univers, l’ancre immobile du monde incessamment agité 1 ? » N’est-ce pas là un langage destiné à un auditoire romain et comme un langage de bienvenue? Or, s’il est vrai que le moraliste se révèle dans ces deux discours par un fond d’ingénieuse observation, l’érudit, par une science abondante et variée, l’écrivain par un certain éclat de style; les allégories ambitieuses, les comparaisons outrées trahissent une imagination encore en effervescence et mal réglée. C’est aussi, semble-t-il, à la même époque qu’il faut rapporter les deux Traités sur rasage des viandes . Plutarque raconte, en effet, que pendant son séjour à Rome, il s’éprit d’une belle ardeur pythagoricienne, et ces deux Traités témoignent effectivement çà et là de l’émotion sincère d’un néophyte 2 . Néanmoins et bien que l’éloquente traduction de Rousseau en ait inopinément renouvelé la fortune 3 , il est difficile d’y voir autre chose que le développement d’un lieu commun.
Plutarque a donc débuté à Rome comme débutaient tous les hommes d’école. Mais il ne dut pas tarder à
t. De la fortune des Romains, § 2, Cf. 15. — 2. Propos de table, II, 5. — 5. Émile , liv. II.