VIE DE PLUTARQUE
chercher dans une voie plus haute et plus féconde l’inspiration de son talent. A côté de ces sophistes, dont le métier était de faire assaut d’éloquence ou d’esprit sur tout sujet, d'autres , portant sous le même nom, un utile et sérieux esprit de propagande philosophique, se donnaient la tâche d’éclaircir les vérités de la morale pratique et de diriger les consciences. C’est à cette origine, évidemment, qu’il y a lieu de rattacher la plupart des traités de Plutarque. Paresseux à écrire, s’il faut l’en croire \ il. .parlait d’abondance sur des notes; et comme il n’a mis ses notes en ordre qu’à Chéronée, et en les complétant suivant les besoins de ceux pour lesquels il les rédigeait, il est impossible de distinguer ce qu’il prononça de verve à Rome, de ce qu’il ajouta plus lard après de nouvelles réflexions. Ce dont on ne peut douter, c’est que son enseignement n’ait été sérieusement suivi. « Un jour que je déclamois à Rome, raconte-t-il lui-même 2 , Rusticus, celuy que Domitian depuis feit mourir, pour l’envie qu’il portoit à sa gloire, yestoit, qui m’escoutoit; au milieu de la leçon, il entra un soudard qui luy bailla une lettre missive de l’Empereur; il se feit là un silence, et moy mesme feis une pause à mon dire , jusques à ce qu’il l’eust leue : mais luy ne voulut pas, ni n’ouvrit point sa lettre, devant que j’eusse achevé mon discours et que rassemblée de l’auditoire fust départie... » Toutefois, si sa parole était religieusement écoutée, il ne paraît pas que, même alors qu’elle pût avoir acquis plus de notoriété, elle ait jamais eu un
1. Du destin, — 2. De la Curiosité, 15. Traduction d’Arayot, 26.
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grand retentissement. Nous avons vu que son nom n’est môme pas cité dans les lettres de Pline, qui fait un si brillant éloge d’Isée 1 * * * * * VII, . Il semble seulement qu’il passât pour posséder entre tous l’expérience des affections de la vie domestique et le tact du cœur : c’est à sa médiation que les familles en mésintelligence ont recours pour se réconcilier \
En môme temps qu’il éclairait et instruisait les autres, Plutarque poursuivait ses propres études; il fouillait les bibliothèques, réunissait les matériaux des Questions grecques et des Questions romaines et préparait ses Parallèles . Le soir, il se délassait de ces travaux dans la société de quelques amis. Des camarades d’école et des parents que nous retrouvons partout à sa suite, Théon, Soclarus, Philinus, Thémistocle, Palroclôas, Firmus, Craton, en formaient le noyau. Autour d’eux venaient se grouper, tantôt l’un, tantôt l’autre, divers membres de la colonie grecque de Rome 5 . Unis par la communaulé d’origine et peut-être de profession, une amitié, commune aussi, les rassemblait à la table hospitalière de quelques Romains, plus ou moins connus dans l’histoire politique de leur temps, mais tous distingués .par leur goût pour les lettres et par la dignité de leur vie. Parmi eux, Plutarque nous fait connaître Metrius Florus \ un savant, un puriste, qui régentait
1. Pline, lettres, 1,10 ; II, 3. — 2. De l’Amour fraternel, 4.-3. Pro-
togène, l’ami de Thespesius , Diogenianus de Pergame , l’épicurien
Alexandre, Eustrophe d’Athènes, Empédocle, Nestor le Syrien, un
médecin de Thasos, Athrvllatus, un autre médecin de Nicopolis
Nicias, le Pythagoricien Lucien, Apollonide, Eros, Sylla, etc... (Pro-
pos de table, passitn.) — 4. Propos de table, I, 9; 111, 3, 4; V, 7, 10;
VII, 1,2, 4, ü ; VIII, 1,2, 10.
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môme Vespasien 1 ; Paccius, un brillant avocat 2 , auditeur assidu des cours de morale; l’ami de Pline et de Tacite, Fundanus 3 ; Quintus, un magistrat qui, préteur sous Domitien, se serait, au rapport de Macrobe, conduit d’une manière irréprochable, chose rare pour le temps 4 * ; l’illustre et vertueux conseiller de Nerva et de Trajan, Sossius Sénécion 3 . C’est dans cette intimité d’élite que Plutarque parait avoir passé, à Rome, tout le temps que lui laissaient les affaires de ses compatriotes, ses conférences et ses études; c’est avec eux que les Propos de table nous le montrent discutant familièrement, comme autrefois chez son père ou chez son maître Ammonius, des problèmes d’érudition morale, historique, philosophique, grammaticale ou littéraire.
Les entretiens de table avaient toujours été, on le sait, très en faveur chez les Grecs 6 , et les Grecs en avaient acclimaté à Home l’usage et le goût 7 . Au premier siècle de l’ère chrétienne, dans l’oisiveté politique à laquelle étaient réduils les esprits, c’était une distraction à laquelle ne dédaignaient pas de prendre part les plus fines et les plus nobles intel-
1. Suétone, in Vespasiano, 22. — 2. De la Tranquillité de l’âme, 1.
— 5. De la Colère ; Cf. Pline, Lettres , I, 9 ; IV, 15 ; VI, G. — 4. Propos de table, II, 4. — 5. Propos de table, I, 5; II, 3; IV, 3; V, 1 ; iX Tacite, Vie d'Agricola, 2 et 25; Pline, Lettres , I, 13; IV, 4.
— G. Voir les banquets de Platon et de Xénophon et les Problèmes d’Aristote. Cf. Athénée, Le Souper des Sophistes. — 7. Plutarque:
Vie de Caton l'Ancien, 25; Propos de table, livre VII, préface. — Cf.
Cicéron, Lettres familières, IX, 24 : « Remissio animorum maxime efficitur serinone familiari, qui est in conviviis dulcissimus, ut sapientius vocant nostri quam tiræci : illi cnj/x-rcomu, id est compota-
t ones aut concœnationes, nos convivia. quod tum maxime simul
vivitur. »
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ligences Les empereurs s’y adonnaient eux-mémes avec une sorte de passion. Quelle mesure de liberté était laissée aux convives à la table de Tibère, Suétone nous le laisse assez clairement entendre : à César appartenait le dernier mot, et malheur à celui qui avait deviné ou surpris la solution que César avait préparée! il n’était rien moins qu’exposé à payer cette imprudence de sa vie 1 2 * * . Aussi Marc-Aurèle donne-t-il comme une preuve de sa bienveillance de n’avoir jamais fait à ses amis une obligation de partager ses repas 5 . Par les dispositions souveraines que ces tout-puissants érudits apportaient dans les discussions, on peut juger de Timportance du plaisir qu’il y attachaient. Sous une forme plus familière, ce plaisir n’était pas moindre dans les cercles où le recueil de Plutarque nous introduit. L’usage des entretiens de table avait pris racine dans les habitudes de la vie privée. Tout en était réglé avec précision : le nombre, la place, la tenue des convives, le rôle du président, la nature, la marche, le ton des discussions, le genre des matières qui devaient être traitées pendant le repas, celles qui n’étaient de mise
1. Martial, Epig. IX, 77; Cf. VII, 76, X, 97 ; Juvénal, Sat ., IX,
10; VI, 433 et suiv. ; Pline, Lettres , 1, 15; Pétrone, Satyricon. — Un grammairien du sixième siècle cite, parmi les ouvrages aujourd’hui perdus de Tacite, un recueil de facéties, qui , vraisemblablement,
n’était pas autre chose que des mélanges d’observations morales et
littéraires discutées dans des réunions de table. — 2. Suétone, in Ti-
berio, 56 : « Quum soleret ex lectione quotidiana qnestiones super cœnam proponere, et comperisset, Seleucum grammaticum, a ministris suis perquirere, quôs quoque tempore tractaret auctores, atque ita præparatum venire, primura a contubernio removit, deinde etiam ad mortem compulit. » Cl. Ibid., 70; Tacite, Annales , IV, 58; XIV, 16. — 3. Pensées, I, 16.
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qu’au dessert *. Certains anniversaires politiques, certaines fêles religieuses étaient l’occasion d’entretiens plus solennels : des magistrafs, des personnages y étaient invilés *. Parfois aussi, on s’assignait entre amis une maison commune , une promenade aux montagnes ou ù la mer, on emporlait avec soi le livre dont on avait dessein de s’occuper, et après que le repas avait réparé les forces et mis les esprits en éveil, la conversation s’engageait 1 * * * 5 . Le plus souvent, c’élaient des réunions toutes domestiques, auxquelles les jeunes gens prenaient part, et dont les femmes n’étaient pas exclues 4 . Le goût en était répandu jusque chez les artisans 5 . Suivant l’aisance de la maison et le degré d’éducation des convives, des morceaux de musique et de chant, des chœurs de danse, des représentations de mimes, des scènes dialoguées tirées des œuvres de Platon, des séances d’art plastique , variaient ou suivaient les entretiens ; chacun y apportait les connaissances de sa profession : les neuf Muses y présidaient 6 . La tragédie toutefois et la comédie ancienne en étaient proscrites , l’une, à cause des sentiments pénibles qu’elle pouvait exciter dans Lame, l’autre, à cause
1. Propos de table, I, 4, 2, 5, 4; II, préface, 1; III, préface, 1 ;
V, 5, 6; VII, 4, 5, 7, 9, 10; Les animaux de terre sont-ils mieux
doués que les animaux de mer, 2. Cf ; Martial, Epig., IX, 77 ; Aulu- Gelle, Nuits Alt., XIII, 2. — 2. Propos de table, IX, préface;