Hume, Essaya, London, 1748, in-4°, p. 251, — 2 Histoires
les prodiges que la foi des peuples a attachés au ‘ souvenir de leurs actions, un naïf intérêt. Mais ce charme qu’il éprouve à se laisser émouvoir par tout ce qu’il raconte, ne l’égare point ; et il nous semble que Montaigne n’était pas mal inspiré par ses sympathies, quand il répondait à Jean Bodin qu’à « le charger d’avoir prins pour argent comptant des choses incroyables et impossibles, c’était accuser de faulte de jugement le plus judicieux aucteur du mohde 1 . » Généralement, en effet, si Plutarque après avoir laborieusement recueilli toutes les traditions plus ou moins vraisemblables de l’histoire, se fait un devoir et un plaisir de les citer, bien loin de se méprendre sur leur valeur, il se tient en garde, et il prévient.
A côté de l’explication surnaturelle des choses, il présente une explication naturelle 2 * * ; ou si l’explication naturelle lui échappe, « pour nous advertir et tenir en bride notre créance », comme dit Montaigne, il ajoute, mettant à couvert son propre sentiment : on prétend, on assure, la tradition rapporte 5 * . 11 ne fronde point les croyances, mais il les juge. Il n’est point dupe des complaisantes supercheries des Mages*. Il accuse clairement les rois de Sparte d’ajouter aux paroles de l’oracle 5 , et Alcibiade d’avoir à ses ordres des devins °. Une éclipse pour lui est une éclipse. Si les oies du Capitole ont crié, c’est, dit-il, qu’elles avaient faim 7 . Dans les songes, il ne voit
1. Essais, II, 32. — 2. Vie de Thémistocle, 25, 32; Vie de Timo-
léon, 27 ; de Marius, 17, 26; de Cdsar, 66; de Lucullus, 24; de Cicé-
ron, 2, etc. — 3. Vie de César, 63; de Lysandre, 11 ; de Sylla, 11 ; de
Numa, 12, etc. — 4. Vie d’Alexandre, 18. — 5. Vie de Lycurgue, 6.
— 6. Vie de Nicias, 13. Cf. Vie d’Alexandre, 25. — 7. Vie de Ca-
mille, 27.
LE TEMPLE
communément que les indices d’une préoccupation fixe, d’une pensée tendue 1 . Ce n’est pas sans un sourire de bonhomie intelligente qu’il fait raconter par les exégètes du temple de Delphes les prodiges, plus ou moins bizarres, accrédités au sujet des divers objets du culte d’Apollon*. S’il expose avec respect les interprétations symboliques des habitudes religieuses des différents peuples, il n’engage pas son opinion personnelle dans la discussion 5 . Que dans la fameuse inscription du temple de Delphes, le mathématicien cherche la consécration de l’importance du rôle du nombre cinq appliqué au système du monde, le dialecticien, la glorification de la formule de la démonstration, il laisse librement éprouver toutes les conjectures, « comme une monnaie 4 ». Pour lui, ce ne sont là que des exercices de déclamation, des formes de raisonnement : sa pensée est plus haut.
Adversaire, au même degré, de l’athéisme et de la superstition, n’ignorant pas que la superstition est « une excellente bride pour mener la populace, » mais répugnant à ce misérable instrument de domination, et « en repoussant le masque comme indécent pour la philosophie, bien plus, comme contraire à ses principes, qui permettent d’enseigner avec la seule raison tout ce qui est bon et utile, » trop Grec, trop patriote, pour renier aucune des traditions de l’Hellénisme agonisant, païen sin-
i. Du Progrès dans la vertu, 12; De la Superstition, 5, 8; Des Opinions des philosophes, V, V. — 2. Des Oracles en. vers, 2 à 5, 15, 17; De la Cessation des Oracles, 5. — 3. De l’Inscription du temple de Delphes, 4 à 17. — 4. De la Cessation des Oracles, 21.
cèrement ému des pompes du paganisme, mais cherchant la justification des cérémonies du culte qu’il professe dans des phénomènes naturels, esprit philosophique , âme religieuse, Plutarque se plaît à recueillir et à coordonner les éléments d’un système de croyances et de pratiques dont l’absence de toute orthodoxie dans la religion hellénique rendait l’acceptation possible, et qu’il lui suffisait que la raison ne désavouât pas. C’est ainsi qu’il a pu terminer sa carrière de philosophe au pied des autels d’Apollon , avec la sérénité de la conscience la plus honnête. Mais sous ces mystères transparents qu’il donne l’exemple de respecter, sa religion, — celle qu’il s’efforce de faire rentrer dans l’âme de ses contemporains, — poursuit * manifestement un plus digne objet. L’unité et la grandeur du dieu de Platon, voilà les principes que- le sage de Chéronée. a à cœur de dérober à toute controverse. Au-dessus de cette foule de Génies répandus entre le ciel et la terre, plane, dans sa pensée, l’Être unique et souverain devant lequel il s’incline avec amour. Ce polythéisme pratique, auquel il cherchait à rendre une âme, avait, au fond de son intelligence, le monothéisme pour point de départ, comme pour but l .
C’est à ce titre que ses Traités de morale religieuse méritent une place dans l’histoire de la philosophie Platonicienne. Quant à la tentative de restauration païenne à laquelle ils se rattachent, elle n’est qu’un
1 . Des Oracles en vers, 20; de la Cessation des Oracles, 2. 8. Cl. de l'Inscription du temple de Delphes, 17 et suivants; d'ïsis et d’Osiris, 2, 3, 4, 7, 11, 20, 45, 58, 64, 67,
LE TEMPLE
% épisode des dernières transformations du polythéisme. Mais c’est un épisode touchant par le sentiment dont il porte l’empreinte. « Je ne puis me défendre d’une sympathie involontaire pour ces dieux qu’adoraient encore des hommes tels que Plutarque, — s’écrie un grand critique chrétien de nos jours, avec cette verve de sentiment qui, des points les plus opposés de l’horizon philosophique, rassemble et rapproche les âmes sincères 4 , — pour ces autels où tant de héros avaient sacrifié, pour ces fables gracieuses auxquelles la poésie, l’éloquence et les arts avaient emprunté tant d’inspirations, et qu’essayait de rajeunir et de purifier une philosophie mourante elle-même. Le philosophe de Chéronée m’intéresse et m’émeut. Par la grâce de Dieu, j’aurais été chrétien dans ces temps-là, je l’espère, et même jusqu’au martyre, malgré mon peu de vocation pour les roues et pour les chevalets. Par moi-même, et livré au simple penchant de mon cœur, j’aurais brûlé de l’encens avec le bon Plutarque sur l’autel d’Apollon et des Muses, j’en ai peur! » Plutarque, en effet, n’a rien des emportements de prosélytisme des Hiéroclès et des Porphyre. Son âme douce et sereine, sa brillante imagination, son cœur fidèle à toutes les grandeurs de / la tradition nationale, auraient voulu simplement mettre les formes du paganisme d’accord avec la raison.
.... Si Pefgama dexira Defendi possent, etiam hàc defensa fuissent