CHAPITRE III
De la perpétuité des œuvres de morale. — De la popularité des œuvres de Plutarque, et des causes de cette popularité. — L’analyse théorique des passions et l’exemple. — Des difficultés de l’enseignement de la morale pratique. — I. La méthode de Plutarque. — Du rôle de l’imagination dans ses œuvres. — Rabaisse-t-il les grands hommes? — Quelle part il fait à la peinture du vice. — Sa conception de la nature humaine. — II. Esprit de sa doctrine. — Sénèque : sa vie et ses ouvrages, sa grandeur ; le stoïcisme et ses maximes. — Caractère pratique des préceptes de Plutarque; l’effort de tous les jours. — 111. Plutarque écrivain. — Ses traducteurs : Amyot. — Les inégalités de la langue de Plutarque. — Les mérites et les défauts de son style ; les pages de génie. — Conclusion. — Ce qu’on a reproché à la morale de Plutarque. — Ce qui lui manque. •
Des réformes sociales et religieuses auxquelles Plutarque travailla, aucune n’aboutit. On ne refait pas le passé; on ne remonte pas le cours des temps; on n’arrête pas les progrès d’une décadence qui se précipite. Mais c’est le privilège du moraliste que ses œuvres exercent quelquefois, par delà le temps qui les a vues naître, leur plus féconde influence. Toutes les autres productions du génie humain ont, pour ainsi dire, leur destinée. Après avoir plus ou moins longtemps brillé d’un vif éclat, un jour vient où cet éclat pâlit; mortes à la popularité,
elles ne vivent plus que dans l’éternelle admiration des hommes de goût. Poésie épique, poésie dramatique, lyrique ou pastorale, critique historique ou littéraire, toutes les formes de la pensée, passent tour à tour par ces vicissitudes de faveur et d’oubli. L’œuvre du moraliste a cet avantage qu’elle se transmet d’un siècle à l’autre, grandissant ou se soutenant à travers les âges, pour peu qu’elle réponde aux besoins permanents de l’humanité. Ce n’est donc pas seulement de ses contemporains que le moraliste est justiciable. C’est au tribunal de la postérité, sous les yeux de laquelle se sont développés tous les effets de son œuvre, qu’il faut l’amener pour le juger.
Plutarque n’a pas à craindre cette épreuve. Une légende raconte que quelques jours avant sa mort, il eut un songe. II rêva qu’il montait au ciel, conduit par Mercure; et dans un second songe, un inconnu lui expliqua que cette ascension signifiait un grand bonheur 1 2 . Obscur, en effet, ou peu connu pendant sa vie, Plutarque est à peine mort, que sa gloire commence. Dé toute part, on invoque son témoignage, on cite ses œuvres* on les imite, on les copie*. Les plus fervents défenseurs de l’Église le disputent aux auteurs profanes, dans l’expression de leur admiration et de leur confiance. Aucun hommage n’étonne. Au moyen âge, nous l’avons vu, il suffit de l'ai-
1. Artémidore, Traité des Songes, IV, 47. Cf. Boissonade. Notice sur Plutarque, édition de M. Colincamp, t. II, p. 240 et suivants. —
2. D. Wyttenbach (Préface des Œuvres morales, chap. ni, sect. i), a recueilli les textes de ces témoignages et les indications de ces emprunts.
légation sans preuve de deux compilateurs et de quelques lignes d’une traduction sans authenticité, pour transformer, dans les imaginations toutes prêtes, l’humble sage de Chéronée en personnage romain, précepteur, puis conseiller de Trajan, et investi dans sa vieillesse, à titre de proconsul d’ïllyrie, d’un souverain pouvoir sur la Grèce. Ses œuvres remises en lumière par les travaux de la Renaissance, l’enthousiasme éclate dans tous les pays à la fois. Les Parallèles sont imprimés, réimprimés en latin, et traduits en diverses langues, d’après le latin, avant d’avoir pu être imprimés en grec. Les premières éditions grecques trouvent des interprètes chez les savants d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie. En France, la traduction d’Amyot semble rapporter au monde le bon sens et la vie. « Nous aultres ignorants, estions perdus, s’écrie Montaigne, si ce livre ne nous eust relevés du bourbier : sa mercy, nous osons à cett’ heure et parler et escrire 1 ... » « Vive Dieu, m’amie, écrivait Henri IV à sa femme, dans un billet devenu presque aussi célèbre que les mots populaires du roi Béarnais, vous ne m’auriez rien sçu mander qui me fût plus agréable que la nouvelle du plaisir de la lecture qui vous a prise. Plutarque me sourit toujours d’une fraîche nouveauté. L’aimer, c’est m’aimer; car il a été l’instituteur de mon bas âge; ma bonne mère à qui je dois tant, et qui avait une affection si grande de veiller à mes bons déportements, et ne voulait pas, ce disaitelle, voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce