‹ De la morale de PlutarqueChapitre 73 sur 91 · Essais, II · texte numérisé non relu

Essais, II

livre entre les mains, encore que je fusse à peine plus un entant à la mamelle 1 . »

Bientôt, sous le couvert d’Amvot, « en aiant esté sa traduction assez bien reçue partout où la langue française est entendue, » Plutarque se répand en Angleterre et en Hollande; il inspire Shakespeare dans ses plus beaux drames ; il alimente les discussions des érudits. Quatre éditions savantes, publiées en moins d’un siècle, et l’active reproduction des traductions latines ou françaises, poursuivie en môme temps à Genève et à Paris, ne parviennent pas à épuiser la curiosité des lecteurs; certains Traités reparaissent d’année en année, souvent même en plusieurs langues à la fois, et partout, c’est le même concert de louangès presque sans réserve 2 * .

Cette ferveur d’admiration semble un instant troublée, au seuil du grand siècle, par les observations de Mêziriac et de Tallemant. Mais c’est à la traduction du bon Amyot qu’en réalité ces observations s’adressent; le crédit de Plutarque n’en est pas ébranlé. Le célèbre traducteur du dix-septième siècle, Perrot d’Ablaneourt 5 , et l’un des pères de l’érudition moderne, Tanneguy Lefebvre 4 , s’honorent de lui consacrer leur plume. Il a pénétré, par l’intermédiaire de Montaigne, dans l’imagination de Pascal. Bossuet le traite de philosophe grave 5 , Bayle, de grand

1. Lettre à Marie de Médicis, 3 septembre, 1601 . — 2. Voir Aug. de

Rlignières, Essai sur Amyot et les traducteurs fi ançais au seizième

siècle. Notes et éclaircissements L et M. — 5. Traduction des Apo-

phthegmes, 1664. — 4. Traduction du Traité de la Superstition, 1666. Voir plus haut, cliap. h, § 3. — 5. De la connaissance de Dieu et

de soi-même. ch. v, § 1.

homme 1 . Il fait partie de la bibliothèque intime de Molière*; Boileau s’inspire de ses maximes 3 ; la Fontaine en est charmé à l’égal de Platon. Ilamilton q)rend pour modèle de ses Mémoires « le fameux Plutarque 4 ; » Saint-Évremond le lisait au grand Condé, sous la tente 5 ; Racine apprend à Louis XIV à le goûter 6 . Les esprits les plus opposés mettent diversement à profit ses peintures et ses leçons. C’est l’exemple de la fortune des chefs de parti dont il a raconté les aventures qui excite les rêves ambitieux du cardinal de Retz \ et il converlirait presque à la religion du devoir les sceptiques et les épicuriens. Montaigne le plaçait sur le môme rang que Sénèque 8 ; Saint-Évremond l’élève au-dessus 9 , et son jugement trouve en Angleterre l’assentiment passionné de Dryden 10 .

C’est avec le même bonheur qu’il traverse le dixhuitième siècle. Rollin 11 , l’abbé de Saint-Pierre la ,Vauvenargues 15 , Montesquieu 14 , Voltaire 15 , Rousseau 16 ,

1. Œuvres diverses, t. II, Lettres sur la Comète, eh. cxcm. — 2. E. Soulié : Recherches sur Molière et sa famille, 1803, Cf. Revue de V Instruction publique , 12 mai 1864. — 3. Èpîtres, VII, Sur l’utilité des Ennemis. — 4. Mémoires de Grammont, 1. — 5. Saint-Évremond, Œuvres diverses. Du choix des lectures , t. III, éd. 1753. — 6. Sainte- Beuve, Poésie française au seizième siècle, p.491. — 7. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 2° éd., t. V, p. 42. — 8. Essais, II, 10, 52. — 9. Saint-Evremond, Œuvres diverses, t. III, Du choix des lectures. — 10. Vie de Plutarque, insérée dans un recueil de pièces d'histoire et de littérature, par l’abbé Granet et le P... Paris, 1731. 11. Traité des Études, passim. — 12. L’abbé de Saint-Pierre fait un parallèle de Thémistocle et d’Aristide, pour « perfexionner » ceux de Plutarque. Voir Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV, p. 262. — 15. Lettre au marquis de Mirabeau, 22 mars 1740, édit. Gilbert, t. II, p. 192. — 14. Esprit des lois, liv. I, ch. i, et Défense de l’Esprit des Lois; Cf. Pensées. — 15. Siècle de Louis XIV; chap. xxv; Dictionnaire philosophique, art. Superstition. — 16. Les Rêveries d’un promeneur solitaire ; 4 e Promenade; Émile, passim.

Marmontel 1 , Grimm\ Bernardin de Saint-Pierre 5 , Thomas 4 , la Harpe 5 , témoignent de sa persistanle influence, et entretiennent, par leur respect ou par leurs discussions bienveillantes, le culte de son nom.

Il concourt à l’éducation de la grande Catherine et de Franklin 5 . On reprend en divers pays la publication ou la traduction de ses œuvres 7 . On réimprime Amyot 8 ; et, après Amyot, après Dacier 9 , Ricard cherche, à son tour, dans une interprétation nouvelle, une immortalité dont ses amis flattent sa pensée 10 . Les émotions de la Révolution française ravivent encore celte popularité. « J’étais fou de Plutarque à vingt ans, je pleurais de joie en le lisant, » écrivait Vauvenargues à Mirabeau, le fameux et terrible ami des hommes . « Je crains pour moi ces lectures-là x comme la foudre, » lui répondait Mirabeau, à la veille de donner sa démission d’officier, et craignant de se laisser ressaisir par l’enthousiasme de l’action. Les jours de péril national venus, Plutarque devient la « pâture des grandes âmes M , » « le livre de chevet

des capitaines 12 . »

1. Éléments de littérature : Histoire. — 2. Correspondance; Jugement sur Montaigne, mai 1774. — 5. Lettres inédites à M. Duval : lettre 9, 0 décembre 1708. — 4. Essai sur les Éloges. — 5. Lycée, liv. III, ch. h, sect. h. — G. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 102; Nouveaux lundis, t. II, p. 185 et 222. — 7. Reiske, Leyde, 1750; lorsini, Florence, 1750, etc.; Traduction anglaise, 1718, 1758; allemande (Kaltwasser), 1783, 1806, etc. Voir Hoffmann, Lexicon bibliographicum , t. III, p. 538 et suiv., édit. 1856. — 8. Sur les réimpressions d’Amyot, par Bastien (1784), Brotier, Vauvilliers (1785, 1777) et Clavier (1804, 1806), etc. Voir Brunet. — 9. La traduclion des Vies qui avait paru de 1721 à 1754 et réimprimée en 1755, 1702, 1778, 1803. — 10. Lettres de Dussaulx à Ricard, 1785. — 11. Mémoires de Madame Roland, t. II, p. 20. Édition Faugère. — 12. Thiers : Révolution française , liv. XIX, 45. Voir Napoléon 1", Correspondance,

1. 1 V, p. 34. Uttre au citoyen J. -B. Say, homme de lettres, 28 mai 1798.

Aujourd'hui nous l’étudions plus froidement. Il a trouvé des critiques, et c’est de la plume docte et mordante de P.-L. Courier qu’est parti le premier coup porté à son autorité 1 * . Toutefois l’admiration des juges les plus délicats lui est restée fidèle. Tandis qu’un monument digne des plus beaux travaux de la Renaissance lui était élevé en Hollande par Wyttenbach; chez nous, les Notices de Boissonade et de Villemain, de nombreuses traductions, nouvelles ou renouvelées*, et une élude trois fois reproduite en Sorbonne, pendant une période de moins de vingt ans, avec un succès chaque fois croissant 3 , font vengé, non sans honneur, des légèretés paradoxales de P.-L. Courier. En perdant de son éclat, le nom de Plutarque n’a rien perdu de son prestige aimable. On le prend encore volontiers pour point de comparaison et pour exemple 4 . On s’exalte même parfois, comme aux plus beaux jours du seizième siècle, aux portraits des vertus de ses héros 5 .

A quel titre Plutarque a-t-il conquis et conservé plus ou moins intacte cette popularité? Quelle est la raison de cette prise si puissante sur les meilleurs

1. P.-L. Courier, Lettre à M m ° Thomassm (23 août 1809); Lettre à M. de Sacy (5 octobre 1810) Cf. Lettre à M. de Sainte-Croix , 12 septembre 1806. — 2. Traduction de Ricard revue par A. Pierron; traduction de MM. Dauban, Talbot, etc. — 3. Voir les Leçons de M. Egger, Revue des cours publics , 10 juin 1855; 5 juin et 9 sep-

tembre 1865. Cf. Du même auteur, Examen des historiens anciens de la vie et du règne d’ Auguste , p. 250 et 267, et Essai sur la crittique chez les Grecs, p. 265 et suiv. — 4. D. Nisard, Études critiques,

article sur M. Saint-Marc Girardin ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi,

t. X, le Président Jeannin, p. 144. Cf. t. XV, p. 280. Voir aussi la prélace de la traduction du Traité sur les Délais de la justice divine, par Joseph de Maistre, 1816. — 5. Tocqueville, Correspondance,

esprits de tous les pays et de tous les temps, ou, pour parler comme Amyot, « de cette efficace universelle? »

Étudier les lois des passions, ou en montrer les effets par des exemples, telles sont les deux voies qui s’offrent au moraliste pour exposer les vérités morales. L’étude des lois est plus parliculièrement le domaine du philosophe. Dès qu’il y est une fois établi, il s’y enferme. Quel plus noble exercice, en • effet, que d’approfondir, dans le silence de la méditation, l’étude des penchants du cœur humain, d’en chercher le germe, en soi ou chez les autres, et d’en suivre par. la pensée tous les développements! Après l’ivresse du poète, qui voit la passion à laquelle il veut communiquer le souffle de la vie, prendre, peu à peu, dans son imagination, une forme concrète, un corps, est-il rien de comparable à la satisfaction du philosophe qui arrive, par l’analyse, jusqu’à la racine des vices et des vertus, en saisit et en amène au jour les ramifications infinies? Et qu’il porte dans sa méditation la froide raison d’un Aristote ou la logique passionnée d’un Pascal, ses observations sont une source profonde de vérités qu’il ouvre à l’humanité. Mais si profonde est la source, que tous n’y peuvent puiser. Fruit du travail de quelques intelligences d’élite, Fétude métaphysique de l’homme reste la jouissance de l’élite. Est-il beaucoup de pages du philosophe de Stagire ou de l’éloquent solitaire de Port-Royal qui soient populaires et qui puissent le devenir?

Bien autrement général est l’effet de l’exemple.

Non-seulement, l’exemple place la vérité à la portée de la foule; mais il la met en lumière d’une manière tout à la fois plus saisissante et plus douce. 11 y a dans la forme de la leçon morale, si habilement qu’elle soit présentée, quelque chose d’inquiétant pour notre amour-propre; et bien qu’il nous reste toujours la ressource de ne l’accepter que pour le compte d’autrui, nous la souffrons impatiemment, par cela seul qu’elle est une leçon. L’exemple, ne s’imposant pas, a l’avantage de profiter à tous sans blesser personne. La leçon, d’ailleurs, n’est qu’un avis; l’exemple est un modèle qui encourage. « J’aime les exemples, disait le bon Amyot, pour ce qu’ils sont plus aptes à esmouvoir et à enseigner que ne sont les arguments et les preuves de raison; je les aime surtout, pour ce qu’ils ne monstrent pas seulement comme il fault faire, mais aussi impriment affection de le vouloir faire* tant pour une inclination naturelle que tous les hommes ont à imiter, que pour la beauté de la vertu qui a telle force, que partout où elle se voit, elle se fait désirer et aimer 1 . »

C’est à propos des Parallèles qu’Amyot fait cette réflexion ; mais c’est au génie même de Plutarque qu’il l’applique. En effet, ni les définitions ingénieuses, ni les descriptions piquantes ne font défaut à notre moraliste dans ses Traités. Mais définitions ou descriptions, il faut qu’il les conduise jusqu’au trait d’histoire ou jusqu’à la comparaison tirée de la nature. 11 ne s’arrête dans le

1. Amyot, Préface des Vies parallèles. Cf. les Préfaces de Creuzer et de Xvlander.

point, et l’on doit supposer que nul ne s’en lassait, bien que Plutarque les multiplie parfois jusqu’à satiété.

Une inspiration plus élevée avait aussi, sans doute, poussé le génie de notre moraliste dans cette voie. La littérature grecque était riche en fonds moral. Poêles et prosateurs avaient tour à tour, depuis Homère, apporté leur tribut au trésor commun. Mais ces richesses n’avaient pas toutes également cours. La morale gnomique était trop sèche et trop nue, la morale de l’École trop raisonneuse, pour donner satisfaction complète à un peuple qui avait toujours préféré les Alcibiade aux Nicias, et dont on ne se rendait maître qu'en le charmant. Même après l’enseignement de Socrate, d’Aristote et de Platon, Homère et les poètes étaient demeurés les interprètes populaires des règles de la vie. Il en était comme de la religion, qui s était fixée dans l’esprit de la foule sous les images des dieux de l'Iliade. Quels pouvaient être, pour la jeunesse, les inconvénients de la morale uniquement puisée à celte source, Plutarque nous l’apprend dans ses traités d’éducation. Les exemples du bien et du mal y étaient trop souvent rapprochés et confondus. Mais elle avait l’avantage de personnilier les idées abstraites de la vertu et du vice. Or n’étail-il pas possible de lui conserver cette forme saisissante, en la transportant dans le domaine plus solide de l’histoire? On peut se figurer que cette pensée ne fut pas étrangère au dessein de Plutarque, bien qu'il faille se garder, en toute chose, de lui prêter un plan suivi.

Qu’elle se rattache à une vue supérieure, ou

qu’elle soit simplement l’expression d’une pensée se réglant, conformément à son penchant naturel, sur les besoins qu’elle voulait servir, la morale de Plutarque est, à proprement parler, une morale en action. Le sage de Chéronée ne scrute pas métaphysiquement le fond de l’âme humaine. Il en analyse, il en explique les manifestations vivantes, pour en tirer la leçon. Tâche non moins délicate que celle du métaphysicien, par le but qu’elle se propose. Sur le terrain de la métaphysique, en effet, nous acceptons volontiers un guide. Mais dès qu’il s’agit de préceptes d’une application journalière, chacun se fait juge et pose ses conditions. Il faut qu’on nous montre l’homme, sans parti pris d’admiration, encore moins sans esprit de dénigrement systématique ; car si la contemplation de la beauté idéale risque de nous lasser, la vue prolongée de la laideur nous blesse. D’autre part, nous ne voulons ni d’uhe sagesse âpre et hautaine, ni d’une sagesse molle et complaisante : l’une nous repousse et nous effraye, l’autre nous séduit un instant, mais bientôt elle nous répugne, parce qu’elle nous abaisse. Nous ne supportons enfin, dans le ton de la leçon, ni la gravité qui s’impose, ni la légèreté qui fatigue plus vite encore que la gravité. Vérité d’observation plus inclinée à la bienveillance qu’à la critique, mais avant tout conforme à la réalité de la nature humaine; simplicité de préceptes tout à la fois encourageante et virile; grâce aimable et solide d’exposition : il ne faut rien moins que ces qualités de méthode, de doctrine et de style, pour gagner la confiance des hommes et mériter de leur faire du bien. Tel est, du moins, l’ensemble des mé-

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rites auxquels la morale de Plutarque nous paraît devoir « son efficace universelle. » Nous allons les examiner.

Nul ne conteste à Plutarque sa place parmi les maîtres en Part de peindre l’homme. Au sens rigoureux du mot, cependant, il n’a pas de méthode. Dans toutes ses œuvres, Traités ou Parallèles, il va, vient, embarrasse, comme à plaisir, sa marche; on s’y retrouve, et non sans charme; mais il faut chercher. La critique lui en a fait, au point de vue de l’histoire, un sévère reproche. Peut-être, si nous avions à discuter le reproche, serait-il aisé de montrer que, ni dans ses Traités, ni dans ses Parallèles, en faisant usage des exemples que lui fournit l’histoire, Plutarque ne songe à faire œuvre d’historien, « J’écris des Vies, non des Histoires, » dit-il 5 . C’est la vérité morale, non la vérité historique qu’il poursuit. L’une n’est pour lui que . le moyen, l’autre est le but. Et pour atteindre ce . but, qu’importe au fond, un peu plus, un peu moins d’ordre et de lien dans l’exposition des faits? Mais c’est moins encore, semble-t-il, dans le but de ses œuvres, que dans le caractère môme de son génie qu’il faut chercher l’explication de sa méthode.

L’imagination, telle est la faculté qui, chez Plutarque, nous parait rendre compte à la fois des qualités et des défauts qui distinguent la composition de ses ouvrages. Que le mot n'étonne point. Si l’imagination consistait uniquement, comme a dit un poète,

\. Vie d’Alexandre, 1; de Nicias, 1. Cf. Vie de Caton d’Utique, 24, 37, etc.

oo

à créer ce qui n’existe pas, aucun don ne serait, à coup sûr, plus funeste au moraliste, dont le seul rôle est d’observer ce qui existe. Mais si l’imagination est, en général, la faculté qui a pour objet de saisir vivement les rapports secrets des choses, et de communiquer à tout ce qu’elle touche le soulfle et la vie, quelle faculté sera plus nécessaire à l’écrivain qui, étudiant les passions des hommes dans la réalité de la vie ou dans les récits de l’histoire, se propose de les corriger, en les dépeignant?

Tout dut contribuer à développer chez Plutarque celte faculté. Les entretiens de table, les leçons d’école, où l’art suprême était de grouper les faits et les témoignages, en les présentant sous une forme animée, mettaient en jeu les forces de l’imagination. Il est vrai que ces exercices n’étaient guère moins propres à en fausser qu’à en exciter le ressort; et Plutarque n’a pas échappé à ce danger. On sent qu’il avait été rhéteur dans sa jeunesse. Excepté les. Dialogues sur l’Amour, sur les Délais de la justice . divine et sur l’Intelligence des animaux, qui, par le tour original, l’ampleur gracieuse, la verve piquante, rappellent, non sans bonheur, la manière de Platon ou celle de Lucien, le plan de ses Traités est généralement artificiel, quelquefois bizarre. Le plus souvent, ses entretiens, après l’échange de quelques questions insignifiantes, tournent au monologue : il ne sait ni commencer ni finir; il languit et coupe court. Ses cadres, en un mot, sont des cadres de convention. Ainsi en est-il de la forme des Parallèles qui terminent chaque couple de Vies. L’admiration d’Amyot, de Montaigne, de Saint-Évremond,

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de Dacier, de la Harpe 1 , s’appliquait évidemment au moraliste, qui de la comparaison fait jaillir la leçon. Mais nul ne peut contester que, pris en euxmêmes, les Parallèles ne soient des morceaux froids. Et pourquoi? C’est que le rhéteur y prend la place du moraliste. Le sentiment de la réalité qui animait le peintre dans les biographies le quittant dès qu’il arrive au parallèle, comme les idéalistes que Bacon compare aux araignées tissant leur toile de leur propre substance, il ne tire plus ses arguments que de son imagination artificiellement excitée. Mais lorsque celle imagination s’attache à l’expression de la vie, avec quel charme pénétrant elle la fait sentir! Quelle simplicité de moyens, et quelle puissance d’action !

Les effets en sont particulièrement sensibles dans les biographies. Suétone, dans ses portraits des douze Césars, observe un plan uniforme et constant 2 * * . On ne saurait plus régulièrement classer les faits. Mais ce n’est pas ainsi qu’on fait revivre les hommes. Parmi les biographies de Plutarque, il n’y en a pas deux peut-être qui soient jetées dans le même moule 5 . Tour à tour, il raconte les incidents de la vie

1. Amyot, Préface des Vies parallèles] Montaigne, Essais , II, 32;

S‘-Évremond, Du Choix des lectures ; Dacier, Comparaison de Homu-

lus et deThésée (noie); La Harpe, Lycée, III, cliap. n.sect. 2. — 2. Voir

Egger, Examen des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste ,

p. 267-8. — 5. C’est le jugement, on le sait, que porte Hamilton dans la page pleine de grâce légère et de verve, par laquelle commencent les Mémoires de Grammont. « Dans le dessein de donner une idée de celui pour qui j’écris, les choses qui le distinguent auront place dans ces fragments, selon qu’elles s’offriront à mon imagination, sans égard à leur rang. Qu’importe, après tout, par où l’on commence un portrait, pourvu que l’assemblage des parties forme

LA. MÉTHODE

Tite Live, Tacite, reprenant la méthode de Thucydide, composent, en quelque sorte, le portrait de leurs personnages en vue de la place qu’ils doivent tenir au milieu du récit, Plutarque laisse simplement les siens se faire connaître. Si quelquefois il commence par tracer une esquisse générale de leur caractère, ce premier crayon dessiné en quelques traits, il retire sa main. Il a posé ses personnages, il s’écarte, les livrant au cours des événements qui découvriront eux-mêmes les diftôrentes faces de leur âme, en déroulant les phases de leur vie. Il n’est jamais bien loin; on s’en aperçoit à ses digressions qu’il ne peut retenir. Mais il se tient à côté de ses héros, non devant eux. Il n’arrête point le développement des faits pouf prendre la parole à leur place dans un discours de convention; il n’explique pas, il n’interprète pas, il raconte. Ce n’est point sa pensée qui s’impose à leur pensée; c’est leur âme qui a pénétré son âme; et telles son imagination a reçu les impressions, telles elle les réfléchit. Saisissant les choses d’un sûr et clair regard, il n’a besoin de rien inventer, de rien combiner pour les faire sentir, pour les faire voir : il les exprime. Si, par exemple, il laisse à d’autres le soin de raisonner didactiquement sur la marche d’Alexandre *, qui nous représente, sous une plus vive image, la confiance chevaleresque, la passion désintéressée de la gloire qui président aux apprêts de la conquête ; ces premières et brillantes

1. Voir Sainte-Croix, Examen critique des anciens historiens d’ Alexandre le Grand.

babilles dans lesquelles il le montre, au premier rang de la mêlée, « reconnaissable entre tous à l’éclat de son casque surmonté de deux grandes ailes d’une blancheur éblouissante 1 ; » ces nobles lendemains de victoire, # où le disciple d’Aristote éclipsait le roi de Macédoine 2 ; toute cette tleur de jeunesse, de vaillance, de grâce et de vertu, qui donne aux débuts de cette vie de héros consommée en dix ans tant de grandeur et de charme ? Ne lui demandez pas un jugement politique sur l’étal du monde après la mort du conquérant; mais lisez la description du combat singulier d’Eumène et de Nôoptolôme; voyez Démélrius et Pyrrhus entrant en Épire, chacun de son côté, comme deux paladins en lice, et dans leur fougue aveugle, passant l’un auprès de l’autre sans s’apercevoir qu’ils se manquent; suivez-les dans les vicissitudes de leur fortune: celui-ci rêvant, en face des espaces de la mer, aux horizons lointains qui semblent l’appeler, pleurant de regret à la pensée des champs de bataille qu’il laisse, montant le premier à l’assaut de toutes les places, s’élançant au milieu de la mêlée, la figure souillée de sang, fendant en deux, d’un coup de sabre, l’adversaire qu’il a choisi, promenant enfin de rivage en rivage sa valeur stérile, pour aller mourir au détour d’une rue, du coup d’une tuile lancée par la main d’une vieille femme; celui-là faisant la guerre et ruinant les peuples pour payer les robçs et les poudres de ses maîlresses, lassant par les ex-

1. Vie d’Alexandre, 10. — 2. .Tourfroy, Mélanges philosophiques,

Du rôle (le la rèce dans le développement de V humanité.

LA MÉTHODE

travagances de son luxe et de ses débauches le dévouement de ses partisans et la patience de ses sujets, réduit à chercher un asile sur les âpres sommets de quelques montagnes désertes, finalement enfermé entre les quatre murailles d'un parc comme une bête dangereuse, et consumant dans les grossiers plaisirs de la table et de la chasse le reste d’une vigueur que vingt ans de folies sans exemples n’ont pas épuisée : jamais le caractère de ces aventuriers de génie, de ces soldats-rois qui, des leçons du maître n’avaient conservé que le goût des témérités aveugles, a-t-il été décrit avec plus de force et de vie? Plutarqtie entre à fond dans la pensée et dans les sentiments de ses personnages. Ses portraits et ses récits font illusion, parce qu’il est lui-même sous le charme. Même alors que quelque digression savante semble l’entraîner, l’image du temps et de l’homme qu’il peint est toujours sous ses yeux; dès qu’il y reporte son regard, il en reprend possession, ou plutôt, elle le ressaisit.

C’est ce même talent, qui, dans les Traités, donne aux passions qu’il décrit un si agréable relief. Le bavard, le curieux, l’ambitieux de la petite ville, le superstitieux et l’incrédule, qu’il représente, ne sont pas assurément dessinés d’après les principes de l’art. Quand Aristote étudie un caractère, d’un premier coup d’œil, comme d’un coup de sonde, il pénètre jusqu’au fond; et de là, portant en tous sens sa vue puissante, il le décrit avec une précision sans égale. Plutarque n’entend rien à cette rigueur de méthode. C’est par esquisses multipliées qu’il procède. Il s’aide tour à tour de la comparai-

son et de l’exemple. Il s’étend plutôt qu’il ne creuse. Sa description est entremêlée de conseils ; elle commence par où elle devrait finir ; l’enchaînement logique des causes et des effets y est interverti. Il n’a, en un mot, aucun souci des règles du genre. Là aussi, là surtout, il est tout. entier à la pensée morale qu’il poursuit. Mais quel art profond d’analyse dans cette analyse sans art, où ces types des faiblesses humaines sont simplement représentés, comme ils ont été surpris, dans le détail saisissant de l’action! Quel naturel dans ces personnages innom- * mésl Comme ils vivent, comme on sent qu’ils ont existé ! -

Rares et admirables effets, d’autant plus admirables, que les procédés sont plus modestes. Que Plutarque, en effet, représente en pied les personnages historiques qu’il prend pour types dans scs Parallèles, ou qu’il emprunte à la vie de tous les jours les traits et les exemples dont il a besoin pour justifier les préceptes de sçs Traités, c’est des révélations les plus inattendues, des actions les plus simples , des incidents qui mettent en son jour « quelque vertu coustumière, » comme dit Montaigne, qu’il tire ses principales lumières. « De même que le peintre cherche surtout la ressemblance dans les traits du visage et dans les yeux, où se manifeste le plus sensiblement le naturel, » de même Plutarque étudie plus particulièrement « les signes distinctifs de l’àme dans les plus légers faits, dans les propos, dans les simples badinages, qui souvent mettent mieux en son jour un caractère que des combats meurtriers, de grandes batailles

LÀ MÉTHODE

et des prises de villes 1 . » J*. -J. Rousseau lui en fait un mérite 2 ; Voltaire lui en fait un reproche 3 , et ce reproche a été renouvelé de nos jours 4 . On accuse Plutarque, • d’abord d’abaisser le .caractère des grands hommes, ensuite de faire injure à l’humanité, en attribuant à des circonstances fortuites ou à des motifs puérils ce qui a été le fruit des combinaisons lentement mûries de la sagesse et du génie. L’observation serait juste, sans doute, si les choses humaines se conduisaient toujours d’après les règles de la logique, ou suivant les intuitions du génie. Mais les incidents les plus imprévus ne viennent-ils pas le plus souvent hâter ou rompre le cours des plus fermes desseins, et est-ce la logique absolue qui gouverne le monde 4 ? Est-il vrai, d’autre part, que la recherche du détail familier détourne la vue de l’écrivain des grands événements, ou le rende incapable d’en saisir la portée? Comparer, sous ce rapport, Plutarque à Suétone c’est méconnaître Plutarque. Suétone

4. Vie d'\lexandre, I. Ct. Vie de Nicias, T. Il avait fait un livre aujourd’hui perdu, a sur les faits négligés dans l’histoire. » — 2. Émile, 1, IV. Cf. 1, I. — 5. Siècle de Louis XIV, 25. — 4. Napoléon III, Histoire de Jules César, Préface, IV et V. — 5. Fontenelle met agréablement en lumière un exemple de l’honnête sagacité de Plutarque. » (Quelques historiens disent nettement qu’Alexandre voulut, d’autorité absolue, être fils de Jupiter Ammon... On y ajoute qu’avant d’aller au temple, il fit avertir le dieu de sa volonté, et que le dieu s’exécuta de fort bonne grâce... Il n’y a que Plutarque qui fonde toute cette divinité d'Alexandre sur une méprise du prêtre Ammon, qui, en saluant ce roi et lui voulant dire en grec : O mon fils \ prononça dans ces mots un s, au lieu d’unn, parce qu’étant Libyen, il ne savait pas trop bien prononcer le grec; et ces mots, sans ce changement, signifiaient : ô fils de Jupiter! Toute la cour ne manqua pas de révéler cette faute du prêtre, et le prêtre lui-même la fit passer pour

n’a que le goût de » l’exactitude ; Plutarque a de plus et par-dessus tout le vif sentiment de l'histoire et de la moralité. Rien ne lui échappe des moindres incidents qui ont signalé le passage du Rubicon : en comprend-il moins l’imporlance de la révolulion qui suivit ce passage? Quel tableau que celui qu'il nous fait de Rome à ce solennel moment 1 ! Modestement fidèle d’ordinaire à ses habitudes d’observation pratique, Plutarque sait aussi s’élever avec les situations et avec les hommes. A la curiosité du détail, il unit, où il le faut, la profondeur des vues. Il y a, disait Saint Évremond, une force naturelle dans les discours de Plutarque, qui égale les plus grandes actions *.

Bien plus* loin de « guetter rhomrqe aux petites choses et aux hasards du destin, » le trait caractéristique de toutes ses œuvres, Traités et Parallèles, et l’une des règles fondamentales de sa critique, c’est qu’il ne faut rien imputer à la fortune de ce qui peut être attribué à la vertu. Sans doute, tandis qu’avant tout, il cherche à représenter l'homme dans la réalité de sa nature, il ne le montre, ni tout bon, ni tout mauvais. Caton ne souffrait" pas qu’on parlât des méchants à sa table 3 . Telle n’est pas la règle que le moraliste de Chéronée s’est

une inspiration de Dieu, qui avait conduit sa langue, et confirmé par des oracles sa mauvaise prononciation. Cette dernière façon de conter l’histoire est peut-être la meilleure; les petites origines conviennent aux grandes choses... » (Histoire des Oracles, l r ® Dissertation, X). — 2. Napoléon III, Vie de Jules César, II, 1.

4. Vie de César, 32 et suiv. — 2. Jugement sur Sénèque et Plutarque, déjà cité. — 5. Vie de Caton, 25.

LA MÉTHODE

faite. Parmi ses Parallèles, il en est dont le but est de nous placer sous les yeux les déplorables effets du vice 1 , et, dans ceux mômes où il nous propose des exemples de vertu, ses sympathies les plus vives ne font jamais fléchir la rectitude de son jugement. 11 porte parfois les coups les plus rudes à ses héros de prédilection. Ainsi, tandis que la plupart des historiens d’Alexandre jettent, par respect pour sa mémoire, une sorte de voile sur les causes de sa mort, il nous le représente, sur la fin de sa vie, enclin à Pintempérance 2 . Mais ce n’est pas de ce côté que le porte la pente naturelle de son esprit, ni qu’il voit l’utilité de son rôle. En effet, si c’est le devoir et l’honneur du métaphysicien d’analyser froidement les vices et les vertus, comme le savant qui éprouve dans le même creuset les plantes salutaires et les poisons, autre est la tache du moraliste pratique, qui doit surtout faire aimer ses leçons. Ainsi, du moins, l’entendait Plutarque. Épargnons, disait-il, la faiblesse humaine; prenons garde de représenter les fautes ou les taches dont les passions ou la nécessité des affaires parsèment la plus belle vie, moins comme de véritables vices que comme des imperfections de vertu 3 . Et il est piquant de suivre dans le détail ses efforts pour concilier la vérité historique dont il ne veut pas s’écarter, avec renseignement moral qu’il se propose. Nul écrivain peut-être ne

i. Vie de Démétrius, 2. — 2. Vie d’Alexandre, 75, 76. Cf. Vie de Thémistocle, 27 à 31; de Caton, 6, 10; de Nicias, 14, 16,

19, 21 à 23; d’Agésilas, 5, 10, 35, 36, etc. — 3. Vie de Ci-

mon, 2.

donne, par son érudition 1 , une idée plus large de l’essor pris par la littérature historique sous les premiers Antonins. On lui a reproché d’accumuler indiscrètement les témoignages. Le reproche n’est pas fondé; sur toutes les questions de quelque intérêt, il confronte les autorités, il pèse les traditions®, il repousse tout ce qui lui parait artificiel et mensonger 5 . Ce qui est vrai, c’est que ni l’étendue de sa science, ni la sagacité de sa critique, ne lui font perdre de vue le but qu’il envisage. Sa science et sa critique, par exemple, ne lui permettant pas de mettre d’accord l’entrevue de Crésus et de Solon avec les données exactes de la chronologie, il le déclare tout d’abord ; néanmoins il s’attache à la tradition. « Pourquoi, ditil, un fait si généralement répandu, rapporté par un si grand nombre de témoins, conforme d’ailleurs aux mœurs de Solon et si digne de sa sagesse, de sa vertu, de sa grandeur d’àme, serait-il rejeté, sous le prétexte qu’il ne cadre pas avec quelques tables chronologiques que les savants ont entrepris de réformer, sans pouvoir parvenir à les concilier 5 ? » Se servir, dans une narration, d’expressions dures et offensantes, quand on pourrait en employer de douces ; se lancer dans des digressions, pour amener le récit d’un fait malheureux ou coupable; passer sous silence, à dessein, de sages discours ou de nobles actions; entre plusieurs traditions accréditées sur un même point, choisir la moins honorable; à propos

1. VoirHeeren, De fontibus et anctoritale Vitarum Plutarchi, Commentationes quatuor, Gotting., 1820. — 2. Vie d‘Alexandre, 40. — 3. Vie de Lysandre, 14; de Thémistocle, 25, etc. — 5. Vie de Solon, 27. Cf. Vie d’Alexandre, 2G

LA MÉTHODE

d’un fait constant, mais dont la cause est demeurée secréte, former des conjectures fâcheuses, tout cela, à ses yeux, constitue autant d’atteintes à la vérité de l’histoire et à la justice 1 . Pour atténuer les fautes de ses personnages, il a recours à tous les subterfuges honnêtes. Il n’accuse pas, il regrette; il ménage le coupable en flétrissant l’action ; il en partage la responsabilité entre l’auteur et les victimes ; il fait la part de tout le monde. On sent que c’est pour lui un soulagement, lorsque, dans la biographie d’un grand homme, le cours des événements amène à son tribunal quelque personnage secondaire, auquel il peut imputer la pins grande partie du mal commis. II distingue les moyens des résultats. Les moyens et les résultats sont-ils évidemment répréhensibles, il se rejette sur les intentions : en entrant à Sparte, Philopœmen, sans doute, violait la justice, mais c’était une entreprise d’un si grand courage ! Comme s’il craignait de donner plus de gravité aux fautes , en se faisant juge, il en laisse, toutes les fois qu’il le peut, \ l’appréciation aux contemporains, à la foule, dont la mobilité passe aisément du blâme à l’éloge.. Tout personnage dont il s’occupe lui est, sur le moment, un hôte cher et sacré 2 . S’il l’introduit à notre foyer, c’est dans le but de nous faire imiter ses vertus, en nous les faisant aimer, comme il les aime lui-même. Le mépris des hommes est trop souvent le dernier -mot de la science des , moralistes. Ce n'est point l’idée que Plutarque a conçue de la nature humaine; Il la ménage dans ses faiblesses, il l’honore dans

1. De la Malignité d’Hérodote, 2 à 9. — 2. Vie de Paul-Emile, 1.

ses grandeurs. Il a l'amour et le respect de l'humanité.

C'est ainsi que, tout en nous peignant l’homme « vif et entier », suivant l’expression de Montaigne, il nous incline à l’admiration éclairée de la vertu. Saisissants par leur relief inimitable, ses exemples, soit . qu’il les développe à loisir dans les Vies, soit qu’il les rappelle par citations isolées dans les Traités, frappent l’imagination et séduisent le cœur.

Mais ce n’est pas seulement à l’attrait généreux de la méthode, c'est aussi, avons-nous dit, c’est surtout à la valeur pratique de la doctrine que se mesure l'efficacité d’un enseignement moral.

Toute étude sur Plutarque a longtemps abouti, comme par une conclusion obligée, à une comparaison avec Sénèque; et ces sortes de comparaisons ont cela de dangereux, qn’une fois inclinée en un sens, la balance, trop souvent, cède, de plus en plus, à son propre poids. C’est ce qui est arrivé pour Sénèque et Plutarque, au détriment de Sénèque. Il fut un temps où l’équilibre, était si bien rompu en faveur de Plutarque, qu’on s’étonnait, on s’indignait presque, à la pensée d’un rapprochement entre les deux moralistes. Oser mettre de front Sénèque avec Plutarque, y pense-t-on? s’écrie Dryden : Sénèque n’a pas à se plaindre !

Sénèque n'a pas toujours été étudié, comme il mérite de l’être. Il n’est pas d’écrivain peut-être qu’on ait plus séparé de ses écrits, et qu’il soit plus nécessaire d’y faire rentrer, pour le comprendre. Une confrontation approfondie de sa vie et de ses œuvres ne

conduit pas, sans doute, à la solennelle absolution que lui accorde Diderot ; mais elle attache singulièrement au spectacle de ses luttes avec lui-même. Sénèque, en effet, se rend compte de ses inconséquences, de ses faiblesses. Je ne suis, répète-t-il sans cesse, qu’un élève en sagesse, et quel élève ! passable tout au plus, et qui désespère d’arriver à la perfection 1 . Quelques-uns de ses Traités et certaines de ses Êpîlres ne sont qu’une sorte d’examen de conscience sur les épreuves qu’il voit venir ou qu’il subit 2 . On en dénature la pensée, et il en est dont on fausse le sens, en les lisant comme des déclamations d’écolerc’est dans le silence du cabinet, en se recueillant, qu’il faudrait les méditer. On lui fait un crime d’avoir écrit de fastueuses professions de mépris pour les richesses, tandis qu’il recevait sa part des dépouilles encore toutes sanglantes des victimes de Néron. Mais il est des heures où, comme la robe de Nessus, ces dépouilles le brûlent et le dévorent 3 ; et, un jour, n’osa-t-il pas résigner publiquement tous les présents dont il avait été comblé? ce qui était un acte de courage, car c’était presque un reproche. Au moins ne peut-on douter qu’il fût sincère dans ses efforts incessants pour se détacher de la vie, lorsqu’on voit, dans Tacite, de quel regard, un peu tendu peut-être, mais digne et ferme, il envisagea la mort 4 . C’est la dernière heure, disait-il, qui révèle l’homme. 11 a prouvé, à ce moment suprême,

1. Épit. , 57; Cf. Ibid., 52; de la Vie heureuse, 18; Consolation à Helvie, 5. Il se traite lui-même de grand enfant. « Quod vides accidere pueris, hoc nobis quoque, majusculis pueris, evenit. » Épit., 24. — 2. Épît., 27, Cl. — 5. Des Bienfaits, II, 18; de la Vie heureuse, 22. — 4. Tacite, Annales, XIV, 53, 50.

que, si sa conduite n’avait pas toujours été, hélas ! conforme à son langage, son cœur pouvait s’élever à la hauteur de sa pensée. . Aussi, quand du fond de celte âme troublée qui, après êlre tombée si bas, remonte parfois si haut, on considère la sérénité du sage de Chéronée, tout au contraire de Dryden, c’est Je sage de Chéronée qu’on craindrait d’exposer au parallèle.

Mais en est-il de même de la doctrine ?

Nous l’avons dit : les sentiments et le langage du moraliste ne pouvaient être les mêmes au sein d’une cour criminelle , qu’au milieu des passions inoffensives d’une petite ville, à Rome qu’à Chéronée, dans le palais des Césars que sous les portiques du temple d’Apollon. Mais la première condition de tout enseignement moral, quel qu’il soit, c’est d’être praticable. Or, parfois, sans doute, Sénèque fait ce qu’il peut pour rendre ses préceptes accessibles; mais, en général, il tend à forcer sa doctrine. Du vice à la vertu, du bien au mal, 5 ses yeux, il n’existe point de degré; quiconque n’est pas bon d’une bonté parfaite, est méchant 1 . Ne se rien pardonner, ne se rien passer, étouffer en soi le germe de toutes les passions, tel est le fond de l’examen de conscience qu’il préconise d’après l’exemple de Sextius 2 ; telle est, pour lui, la loi du Sage 3 . La vertu de Sénèque fait peur, disait

1. Épîr.. 9, 51, 42. 59, 71, 73, 75, 85, 87, 92, 98, 99, 104, 107, 116,

M9, 124; des Bienfaits, VII, 1, 22; de la Colère, II, 13; de la Constance, du sage, I, 3; Questions naturelles, II, 36; De la Brièveté de la vie, 15. — 2. De la Colère, III, 56. Cf. I, 7; Épit., 110. —

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