Des Progrès dans la vertu
LE STYLE
c’est l’ampleur du développement qu’il donne à sa pensée. 'Une critique sévère lui a appliqué le nom de traînassier. La vérité est qu’il ne lui déplaît pas de ralentir, de suspendre sa marche. Chez lui, les citations semblent s’appeler: les noms propres s'attirent; un exemple ne vient jamais seul. Il ne sait pas retenir les trésors d’agréable érudition dont il a les mains pleines. Suivant une de ses métaphores, il verse la semence à plein sac : pour justifier un détail, il laissera passer, au travers d’un récit ou d’un raisonnement interrompu, tout un ilôt de souvenirs. Cette abondance l’expose à la diffusion, et il - n’y échappe pas. Mais la diffusion.de Plutarque n’a aucun des caractères de la confusion. Si loin qu’il se laisse emporter, jamais il noublie son sujet; et après un détour plus ou moins long, les sentiers de traverse, dans lesquels il s’est jeté, le ramènent d’euxmêmes en son chemin. Chose remarquable, dans ce développement si large, il n’a même le plus souvent rien d’oi§eux. « Les pièces de monnaies qu’on estime le plus, disait-il ingénieusement, sont celles qui présentent le plus de valeur sous le moindre volume : ainsi la force du discours consiste à exprimer beaucoup de choses en peu de mots 1 . » Si, contrairement à ce précepte, il ne sait pas, en général, exprimer en peu de mots beaucoup de choses, il sait, du moins, choisir entre celles qu’il doit dire, et il ne dit pas tout. On peut lui appliquer ce qu’il écrit, dans le traité du Bavardage 5 , au sujet des trois sortes de réponses que comporte toute question, « l’une
\. Vie de Phocion, 5. — 2. Du Bavardage, 21, traduction d’Amyot.
nécessaire, l'autre civile, la tierce superflue. » Il ne se tient jamais à la réponse nécessaire, et il pousse volontiers jusqu’à la civile; mais il ne tombe jamais dans la superflue. C’est un fleuve au lit plus large que profond, qui décrit dans son cours de nombreux méandres, mais qui ne verse jamais pardessus ses bords.
Ce qui fait, en outre, supporter ces « longueries, » c’est le charme des comparaisons et des exemples qui les animent et les éclairent. Si çà et là, sans doute, on retrouve dans le style de Plutarque un certain nombre des métaphores usées, dont les sophistes avaient fatigué la langue, d’ordinaire, il les renouvelle par le sentiment qu’il y introduit; il donne du relief à des types effacés ; il personnifie avec bonheur les idées les plus abstraites. Veut-il signaler, par exemple, les ravages exercés par les flatteurs dans le cœur des hommes ou des peuples, il les comparera à ces esclaves qui, non contents de dérober le blé au tas de la provision du jour, en volent au tas de la réserve *, ou aux criminels qui versent du poison non dans une simple coupe, mais dans une fontaine publique 1 2 * . Ailleurs, il peindra l’eau du Nil coulant sur les sables mous du désert, comme un sang qui coule dans les chairs et les nourrit 5 . D’un mot, il peint la phalange Macédonienne, semblable à une bête féroce qui se hérisse pour s’exciler au combat 4 ; les pirates qui cherchent un refuge dans la Cilicie, ailes déployées,
1. Du Flatteur et de l’Ami, 12. — 2. Du Commerce que les philo-
sophes doivent avoir avec les princes, 3. — 3. Propos de table,
VIII, 5. — 4. Vie d'Aristide, 18.
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comme des abeilles dans leurs essaims 1 * * 4 ; les soldats de Mithridale murés dans leurs corselets de fer 2 ; l'infanterie des Cimbres s’avançant par ondulations larges et pressées, comme les vagues d’une mer immense 5 ; l’arméede César prenant sa place à Pharsale avec autant d’ordre et de tranquillité qu’un chœur de tragédie sur le théâtre 4 ; César lui-même commandant à Rome et à l’Italie, comme du haut d’une citadelle 5 . Il captive l’attention par le charme ou le piquant de l’image, il la réveille par l’imprévu. Il excelle surtout à enchaîner ses comparaisons. Une métaphore lui en suggère une autre, et dans cette série d’images reliées avec art, il n’en est pas une qui n’apporte sa lumière ou qui n’ait son agrément 6 . La grâce y domine, mais la force n’en est pas exclue. Il pousse la subtilité, la hardiesse, la multiplicité des rapprochements jusqu'aux dernières limites du bon goût. Parfois cette richesse de comparaisons fatigue. On éprouve le besoin de se détacher du livre. Mais on y revient après intervalle; et celte sensation de « fraîche nouveauté, » dont parle Henri IV, est, en dernière analyse, l’impression qui reste. La raison, c’est que, chez Plutarque, les broderies du style n'ôtent rien à la solidité de la trame, ou plutôt que ces broderies ne se distinguent pas de la trame. D’ordinaire, les comparaisons refroidissent le discours, parce
qu’elles y paraissent comme de purs ornements.
1. Vie de Pompée, 26. — 2. Vie de Lucullus, 28. — 5. Vie de Ma-
rius, 26. — 4. Vie de Pompée, 68. — 5. Vie de Crassus, 14. — 6.
De la Superstition, 1 ; de l’Amour des père et mère pour leur pro-
géniture, 1 et 2, etc.
Celles de Plutarque, faisant corps avec le sujet, contribuent à l’éclaircir, en même temps qu’à le parer.
Les exemples ne lui sont pas d’une moins heureuse ressource. « Un trait d’histoire ne prouve pas, disait Malebranche, au sujet de Montaigne ; un conte ne démontre pas; deux vers d’Horace, ou apophthegme de Cléomène ou de César, ne doivent pas persuader des gens raisonnables 1 . » Malebranche se montrait trop sévère pour ces jeux charmants d’une imagination ornée. L’avantage de l’exemple bien employé, c’est de reposer l’esprit des abstractions de l’analyse et de rompre la monotonie de l’amplification, ce défaut commun des moralistes de l’École. Généralement, on n’éprouve pas ce soulagement dans les Traités de Sénèque, parce que les exemples de Sénèque manquent de variété. Quand il a cité Socrate, Itégulus, •Rutilius et Caton, son fonds, pour ainsi dire, est épuisé. De plus, ses exemples sont tellement enclavés dans le développement de sa pensée, qu’ils traversent l’esprit avec elle, sans le distraire. Les exemples de Plutarque sont si nombreux, si variés, ils touchent à tant de mondes différents, ils éveillent tant de souvenirs, qu’alors même qu’ils ne font pas avancer la question d’un pas, ils donnent l’illusion du mouvement et de la marche. De môme que pour les comparaisons, celle profusion, sans doute, est parfois un défaut. On s’impatiente ; on voudrait porter la hache dans ces lianes qui s’entre-croisent et barrent le chemin. Mais ce qui fait qu’on s’ha-