De la Recherche de la vérité, II, m
LE STYLE
bitue à cette sorte de gêne, et qu’aux moments de loisir, on y trouve un certain charme, c’est qu’à la justesse du fond, les exemples de Plutarque unissent le plus souvent l’attrait de la forme. Ceux de Sénèque ont la sécheresse d’une démonstration mathématique. « Arcésilas avait, dit-il, un ami pauvre. Cet ami tomba malade, et il n’avouait même pas qu’il lui manquait de quoi pourvoir aux dépenses indispensables. Arcésilas crut devoir lui venir en aide à son insu, et sans qu’il s’en doutât, il glissa sous son chevet un sac d’argent, afin qu’en dépit d’un scrupule déplacé, son ami trouvât plutôt qu’il ne reçût ce dont il avait besoin 1 . » Voilà toute l’anecdote. Encore n’ai-je pu, en traduisant le passage, éviter d’en assouplir la forme; la phrase du texte est roide et serrée, tout d’une venue. Quelle grâce, au contraire, dans la petite narration de Plutarque M « Ayant, un jour, trouvé Apelle de Cliio malade et manquant de tout, Arcésilas vint aussitôt le revoir, portant avec lui vingt drachmes; et s’étant assis auprès de son lit : Je ne vois ici, dit-il, que les quatre éléments d^Empédocle, le feu, la terre, l’eau, l’éther pur et léger; et vous n’êtes même pas trop bien couché. En même temps, remuant l’oreiller, il glissa dessous sa bourse, sans qu’on le vît. La femme qui servait Apelle, ayant trouvé la bourse et s’étant récriée de surprise : C’est, dit Apelle en souriant, un tour d’Arcésilas. » Certes on ne saurait dire que le petit conte, suivant l’expression de Malebranche, ne démontre pas. Et il ne
sert pas uniquement à la preuve; il fait tableau.