‹ De la morale de PlutarqueChapitre 78 sur 91 · Des Bienfaits, II, 10. — 2. Du Flatteur et de l’Ami · texte numérisé non relu

Des Bienfaits, II, 10. — 2. Du Flatteur et de l’Ami

Mais ce n’est là qu’un des côtés de la physionomie, ou plutôt, c’est la physionomie générale du talent de Plutarque. A ces mérites mêlés de faiblesses, il faut joindre les mérites purs de tous défauts. Si Plutarque n’a pas d’œuvre parfaite, il a des pages supérieurement heureuses, des pages de génie. Ses Traités offrent des morceaux serrés comme Aristote 1 , élevés comme Platon 2 , graves comme Thucydide 3 , éloquents comme Marc-Aurèle 4 , piquants comme Lucien 5 * . Il emprunte tour à tour, avec un égal bonheur, la langue du poète et celle du dialecticien. Il est le premier, parmi les historiens de l’antiquité, qui ait osé introduire dans l’histoire les traits familiers, et des détails les plus humbles il passe sans embarras aux considérations les plus, hautes. On peut lui appliquer ce qu’il dit de Ménandre 8 : il a une merveilleuse souplesse à prendre tous les tons. Son talent revêt avec aisance les formes les plus diverses de la pensée.

Cette magie d’imagination qui pénètre, pour ainsi dire, son style de toutes les couleurs, comme elle ouvrait son esprit à tous les sujets, éclate particulièrement et se déploie, avec toute sa richesse, dans les pages de description et de récit. Le critique cite à l’envi, parmi les grandes descriptions des Parallèles, les adieux de Brutus et de Porcia, le triomphe de

1. De la Cessation des oracles, 26 à 29. — 2. De l’Inscription du

temple de Delphes, 18 à 20. — 3. Voir les Vies de Nicias et d’Alci-

biade. — 4. Des Notions du sens commun contre les stoïciens, 14; Du

Bonheur dans la doctrine d’Épicure, 28. — 5. Voir le Dialogue sur

l’intelligence des animaux. — 6. Comparaison d’Aristophane et de

Ménandre.

LE STYLE

Paul-Émile, la navigation de Cléopâtre sur le Cydnus, les funérailles de Phocion, la mort de Philopœmen, la veillée de Philippes, la fuite de Pompée. C’est avec la môme exaclitude expressive que le style de Plutarque se pçête, dans les Traités, aux scènes les plus familières. Comme il s’élève sans emphase, il descend sans bassesse. Qu’on me permette de citer une anecdote du traité du Ëavardage. Je l’emprunterai à la traduction d’Amyot, dont la langue s’y déploie, comme sur son vrai terrain, dans toute la grâce de sa naïveté 1 : •

« Le sénat Romain feut une fois, par plusieurs jours, en conseil estroict sur quelque matière secrette, et estant la chose d’autant plus enquise et soupçonnée, que moins elle estoit apparente et cogneue. Une dame romaine, sage au demeurant, mais femme pourtant, importuna son mary et le pria très instamment de luy dire quelle estoit cette matière secrette, avecques grands serments et grandes exécrations qu’elle ne le révéleroit jamais à personne, et quand larmes à commandement, disant qu’elle estoit bien malheureuse de ce que son mary n’avoit austrement fiance en elle. Tu me contraincts, dict-il, m’amye, et suis forcé de te découvrir une chose horrible et espouvantable : c’est que les presbtres nous ont rapporté que l’on a veu voler en l’air une alouette avecques un armet doré et une picque ; et pour ce, nous sommes * en peine de sçavoir si ce prodige est bon ou maulvais pour la chose publique, et en conférons avecques les , devins qui sçavent que signifie le vol des oiseaux ;

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