Du Bavardage, 11; Trad. d’Amyot. IG
mais garde-toi bien de le dire. Après qu’il luy eust dit cela, il s’en alla au palais, et sa femme, incontinant, tirant à part la première des chambrières qu’elle rencontre, commence à battre son estomach et arracher ses cheveulx, criant : hélas mon pauvre mary, ma pauvre patrie, hélas 1 que ferons-nous ! enseignant et conviant sa chambrière à lui demander : qu’y a-t-il*? Après que doncques la servante luy eust demandé, et elle luy eust le tout conté, y ajouslant le commun refrein de tous les babillards : mais donnez-vous bien guarde de le dire, tenez-le bien secret ; à grand peine feut la servante despartie d’avecques sa maîtresse, qu’elle s’en alla decliquer'tout ce quelle luy avoit dict à une sienne compaigne qu’elle trouva la moins einbesognée, et elle„ d’autre costé, à un sien amy qui l’esloit venu voir, de sorte que ce bruict feut semé et sçu par tout le palais, avant que celuy qui l’avoit controuvé y feusl arrivé. Aussy quelqu’un de ses familiers le rencontrant : Comment dict-il? Ne faictes vous que d’arriver maintenant de vostre maison? — Non, répondit-il. — Vous n’avez doncques rien ouy de nouveau? — Comment, dict-il , esl-il survenu quelque chose nouvelle? — L’on a veu, répondict l’austre, une allouette volant avecques un armet doré et une picque ; et doibvent les consuls tenir conseil sur cela. Lors le Romain, en se soubriant : vrayement, dict-il à par soy, ma femme, tu n’as pas beaucoup attendu, quand la parole que je t’ay n’aguères dictée a estée devant moy au palais : et de là, .s’en alla parler aux consuls, pour les osier de trouble. Et pour chastier sa femme, incontinent qu’il feust de retour en sa maison : ma femme, dict-il,
LE STYLE
lu m’as destruict, car il s’est trouvé que le secret du conseil a esté découvert et publié de ma maison ; et pour tant, ta langue effrenée est cause qu’il mefaust abandonner mon païs et m’en aller en exil. Et comme elle le voulust nier, et dict pour sa défense : n’y a-t-il pas trois cents sénateurs qui l’ont ouy comme toy? — Quels trois cents, dict-il : c’estoit une bourde que j’avois controuvée pour t’esprouver. Le sénateur feut homme sage et bien advisé, qui, pour essayer sa femme, comme un vaisseau mal relié, ne versa pas du vin ny de l’huile dedans, ains seulement de l’eau. »
Y a-t-il, dans la littérature grecque, beaucoup de morceaux d'un naturel aussi charmant ? La fable que la Fontaine a composée sur le même sujet 1 est assurément d’un tour agréable; mais certains détails sont un peu forcés : ses femmes, en vérité, sont par trop neuves. Ici, rien qui excède la vraisemblance ; le trait pourrait être historique. En même temps, le ton demi-sérieux, demi-plaisant de la leçon est, d’un bout à l’autre, habilement soutenu, et la scène est complète : on n’y pourrait rien ajouter, rien retrancher.
Ces pages de génie rachètent bien des inégalités. Après avoir fait dans la fortune du moraliste la part de la méthode et de la doctrine, il n’est donc que juste de reconnaître celle du style de l’écrivain. Celte sagesse à laquelle Plutarque nous invite par l’attrait de la méthode et par la simplicité virile de la doctrine, le charme de son talent la fait aimer.
Toutefois ce talent a-t-il une égale action sur
ii Livre VII, fable vi.
toutes les âmes? et la morale de Plutarque répond- • elle complètement à l’idée que nous nous faisons aujourd’hui du devoir?
On a reproché à ses Traités de n’être qu’un manuel de lieux communs, un bréviaire de petites vertus. Cette critique ne nous paraît pas l’atteindre sérieusement. Il n’y a de juste, en morale, que ce qui a mérité de devenir commun. Les lieux communs, en effet, sont-ils autre chose que « ces vérités de pratique, suivant l’expression de Bossuet, qui ont besoin d’ètre toujours remuées et amenées à notre vue, pour ne pas perdre l’habitude de se présenter, et cesser d’éclairer? » Les vérités de pratique ne suffisent pas, sans doute, à la nourriture de l’âme; mais elles en sont le premier aliment. Il ne profite à personne de les dédaigner. Pour ne pas sortir de l’antiquité contemporaine de Plutarque, si Sénèque les avait aussi bien comprises que célébrées, il aurait laissé moins de beaux ouvrages peut-être, et plus de bons exemples; si Marc-Aurèle en avait été mieux pénétré, il n’aurait pas associé Verus à l’Empire, divinisé Faustine, et livré le pouvoir à Commode ; le juste sentiment de la réalité avertissant son âme abusée par une fausse idée du devoir, aurait épargné à la philosophie le triste exemple d’un grand homme de bien s’appuyant sur le vice, honorant la débauche, et léguant le monde à un second Néron. Les vérités de pratique n’inspirent guère, il est vrai, que les vertus de tous les jours. Mais quoi ! ne sont-ce pas celles dont nous avons le plus besoin ? En présence des événements qui peuvent assaillir l’existence humaine, l’âme trouve une excitation, une force, dans
JUGEMENT
le sentiment du péril. Pour se soutenir en face des obscures épreuves de chaque jour, elle n’a que le' modeste sentiment du bien. Ce n’est rien , en apparence, que cette vertu de détails; en réalité, c’est tout, c’est la vie môme. L’exaltation d’un moment peut faire des héros; mais ces grands efforts d’esprit où Pâme touche quelquefois, dit Pascal, sont des choses où elle ne tient pas; elle y saute seulement, non comme sur le trône pour toujours, mais pour un instant seulement 1 . L’effort persévérant fait seul les sages et les saints. Ne rabaissons donc pas « ces prebscheurs de communes. » Ils sont les maîtres de la vie. Blâmer, dans Plutarque, l’esprit pratique de ses préceptes, c’est, à notre avis, lui faire un reproche de ce qui a contribué, pour la plus grande part peut-être, ù sa popularité. C’est par là qu’il partage avec les plus grands esprits ce privilège, qu’on ne l’approche pas sans l’aimer. Ceux dont il a servi à former la jeunesse, ceux qui l’ont cultivé dans le cours de leur vie, recourent à lui dans les épreuves du malheur et dans les défaillances de la vieillesse, comme au plus éclairé des guides, comme au meilleur des appuis 2 . Henri IV avait près de soixante ans, quand il écrivait à sa femme : « Plutarque m’a été comme ma conscience 5 . »
Hâtons-nous d’ajouter que sa simplicité n’exclut ni la force, ni l’élévation. Sans viser à la grandeur, le sage de Chéronée l’atteint par l'effort naturel d’un esprit que le sentiment moral a profondément pé-
1. Pensées, art. VII, n° 12. — 2. Voir la préface des éditions de
Xylanderet de Creuzer. — 3. Lettre citée.
nétré. On l’a souvent comparé à Montaigne, et l’on est, en effet, porté à juger sa philosophie par celle des Essais . Montaigne ne fait si souvent que le traduire! Nous avons eu nous-même plus d’une fois l’occasion de le prendre pour interprète. Mais ce rapprochement ne saurait être conduit, sans injustice pour Plutarque, jusqu’à l’identification complète. « Admirer les héros et les saints, a dit excellemment un moraliste d’une exquise finesse; se tenir dans la commune mesure de l’humanité ; user des plaisirs sans en abuser ; donner le moins de prise possible sur nous à la fortune et aux hommes; et, ramené à soi-même, se prendre comme on est, vivre doucement avec le monde et avec soi, telle est la pensée de Montaigne 4 . » Rien ne donne moins l’idéa d’une morale d’abnégation, de dévouement, et pour tout dire, en un mot, de la morale du devoir. Montaigne disserte agréablement sur les obligations de l’homme ; il ne croit pas nécessaire de pousser les choses « au delà du discours. » On peut lui appliquer, en le modifiant un peu, ce qu’il a dit de Dion : il a, non le sentiment malade, mais le cœur froid aux affaires publiques*. « Il était préparé, nous dit-il, à s’embesogner plus rudement un peu pour le service du peuple, s’il en eût été grand besoin 5 . » Mais il ne paraît pas que ce besoin se soit jamais bien impérieusement imposé à sa conscience. Si des découvertes récentes ont prouvé qu’il n’a manqué, comme maire de Bordeaux, ni d’activité, ni de vigilance, il est constant que, pendant la durée d’une épidémie épouvantable, il n’a
1. E. Bersot, Rapport à V Académie des sciences morales et politiques, t. XII.— 2. Essais, II, 52. — 3. Ibid., III, 10.
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pas cru devoir, étant à sa campagne, se rapprocher de la ville dont il avait la garde 1 . Conçus dans des temps de trouble par un esprit qui se tenait soigneu- , semenl à l’abri de toutes les causes de trouble, les Essais conviennent surtout, par un singulier contraste, aux temps de loisir et de calme, de discret examen, de scepticisme sans péril. Aussi leur popularité, combattue avec courtoisie par la métaphysique cartésienne, ranimée, au dix-huitième siècle, par la libre philosophie, semble-t-elle comme sombrer et s’éteindre au milieu des émotions de 1789*. Tel n’est point le caractère de la morale de Plutarque. Le sage de Chéronée n’est pas de ceux dont on peut dire qu’il « fault considérer le presche à part, et le prescheur à part*. » En môme temps que le précepte, Plutarque donne l’exemple. Ce qu’il n’a pas eu' occasion, dans son humble carrière, de faire lui-môme, il inspire la généreuse ambition et la force de le tenter. Aussi, contrairement aux Essais de Montaigne, ses Traités, composés dans le loisir de la retraite, aux plus beaux jours du règne des Antonins, n’ont-ils jamais été plus populaires qu’aux époques d’ébranlement social. C’est au milieu des guerres de religion qu’Amyot l’introduit en France, et aucun nom de l’antiquité n’a plus d’autorité que le sien, pendant la Révolution. En un mot, si son action s’est particulièrement exercée, « sur les vertus coustumières, » son souffle,
ce souffle puissant, qui a ranimé de leurs cendres
1. Grun, Montaigne maire de Bordeaux, part. 255; Payen, Recherches sur Montaigne, Documents inédits n° 4. — 2. Albert Desjardins, 7 j€s moralistes français du seizième siècle, 2°partic, 3, 8 ;
3 e partie; 1 et 2. — 3. Montaigne, Essais, IJ, 31.
les grands hommes de Rome et de la Grèce, a produit aussi d’héroïques vertus.
Ce n’est donc pas la modeste familiarité de ses préceptes qu’on est en droit de reprocher à Plutarque. Ce que nous concevons sans peine, c’est que la base sur laquelle sa morale repose, paraisse insuffisante. Ramenée à l’idée du bonheur qu’elle se propose d’atteindre par la sagesse, la morale de Plularque se réduit à cette règle, qu’il faut développer en soi le sentiment des biens qu’on a reçus en partage et affaiblir celui des maux dont on est affligé ; d’autre part, elle rapporte tout à l’éducation de l’individu. Ces principes nous semblent étroits. Plutarque ne fait assez la part, ni de certaines faiblesses supérieures de l’àme, ni des besoins les plus élevés de l’humanité, ni de ce sentiment d’amour du prochain que le Christianisme avait déjà de son temps introduit dans le monde.
En effet, sans sortir ici du domaine des choses de l’intelligence et du cœur, est-il si rare de rencontrer des natures délicates qui, moins sensibles à la jouissance de ce qu’elles possèdent qu’à la privation de ce qui leur manque, tourmentées du besoin d’une certaine perfection, et impuissantes à la réaliser, se consument en luttes secrètes et en douloureux efforts : natures inquiètes, défiantes, maladives, si l’on veut, il est vrai, mais sincères avec elles-mêmes, et dignes, par la bonne foi de leurs désirs, de trouver chez le moraliste* assistance et sympathie? Or, ces sortes de natures, non-seulement Plutarque ne leur vient pas en aide, mais, le plus souvent, il les blesse. L’uniformité d’une règle qui,
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courbant tous les esprits sous le même niveau, ne fait pas de différence entre les faiblesses coupables et les défaillances, généreuses, froisse leur légitime fierté; et elles se réfugient dans le sentiment de leurs souffrances qui, du moins, les élève. D’un autre côté, toutes les âmes sauraient-elles se résigner à ne placer la vertu que dans l’esprit de conduite, le bonheur que dans le contentement de soi? Les luttes du devoir, inséparables des épreuves de la vie, ont aussi leur âpre satisfaction. Heureusement, a-t-on dit avec autant de profondeur que de délicatesse, il y a autre chose en ce monde que le bonheur 1 . Après avoir longtemps pratiqué les oeuvres du sage de Chéronée, on éprouve une sorte dq soulagement à relire quelques pages de Pascal, de La Bruyère ou de Vauvenargue.
Ce sentiment de satisfaction incomplète subsiste surtout après l’étude des Traités où Plutarque, s’en remettant aux opinions de ses devanciers, effleure à peine les questions de métaphysique qui touchent aux intérêts les plus graves de l’humanité. Sa sérénité laisse dans l’âme une impression de tristesse. On sent qu’il a mis à part, pour ainsi dire, un certain nombre de vérités auxquelles il a pris de bonne heure la résolution de s’attacher : elles ont été enseignées par les anciens; elles sont conformes à la vraisemblance ; une tradition plusieurs fois séculaire les a consacrées; il les rappelle, et s’y appuie; mais il ne croit pas nécessaire, il s’interdit de les sonder. A
1. Ampère, Lettre citée par Prevost-Paradol, Discours de réception à l'Académie française.
cette quiétude, combien Ton préférerait les anxiétés, le trouble d’un homme descendant sur toute chose jusqu’au fond de sa pensée, et cherchant virilement la lumière!
Mais la conséquence la plus grave, à nos yeux, des principes de la morale de Plutarque, c’est qu’elle a trop exclusivement en vue le perfectionnement de l’individu. Des quatre vertus fondamentales de la morale platonicienne, les trois premières, la tempérance, la prudence et le courage étaient des vertus purement personnelles; la justice seule mettait, pour ainsi dire, l’homme en rapport avec l’homme. Toutefois, dès la plus haute antiquité, l’idée de la compassion et de la bienfaisance était entrée dans le domaine moral du monde païen ; Homère, les tragiques, Aristote en avaient exprimé avec grâce ou profondeur les plus pures émotions 1 . Cinquante ans avant l’avénement du christianisme, le sentiment de la charité avait, avec Cicéron, trouvé sa place dans le code de la sagesse, et son expression dans le langage de la philosophie*. Enfin au deuxième siècle de l’ère chrétienne, le principe de la fraternité universelle,
dérivé de ce sentiment de charité, avait pénétré dans
1. Homère, Odyssée , VI, 207; Euripide, Suppliantes, vers 773 et suiv., Aristote, Rhétorique, II, 8; Morale à Nicomaque, VIII, 1; IX, 10; fragment de Ménandre. — Voir Egger, Mémoires d'hist. anc. et de philologie, IX; Denis, ouv. c., t. II, p. 55 et suiv.;Maury, ouv. cité, t. III, ch. xiv, p. 11 ; Janet, ouv. cité, I, 4. Cf. Inscriptions de Mommsen, n°* 1431, 1564, 4880, et le papyrus du Louvre, n° 37 (col. I, lig. 21), où l’on voit que le Serapheum de Memphis contenait, dans un de ses temples, une sorte de caisse des pauvres. — 2. Des vrais biens et des vrais maux, V', 23. Cf. Isocrate, Discours à ft'icoclès, 61. Un contemporain de Plutarque, Philon, avait composé un traité VLepi
9t)«V0/5tt7Tta$.
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l’esprit des Sénèque et des Marc-Aurèle. « Le sage, dit Sénèque, essuiera les larmes de l’affligé, tendra la main au naufragé, ouvrira sa maison à l’exilé, sa bourse au nécessiteux, en homme qui partage son bien avec un homme. » Il est vrai qu’il ajoutait aussitôt : « Mais on secourant le malheureux , le sage se gardera de s’affliger sur son sort; son ûme doit rester insensible aux maux qu’il soulage : la pitié est une faiblesse, une maladie l . » Et là était l’abîme. Cette émotion interdite au sage païen, c’est le baume que la charité chrétienne devait répandre sur les blessures de l’humanité; ces larmes de compassion, dont la source était fermée au stoïcien, c’est la rosée céleste dont le christianisme devait rafraîchir les «âmes souffrantes. Tandis que le sage ne se refuse point à partager tout ce qu’il possède, tout, excepté lui-même, le chrétien donne tout, avec effusion, et surtout lui-même 2 . Au deuxième siècle, la société païenne ne comprenait pas encore, que dis-je? elle raillait ces insensés qui cherchaient les déshérités du monde, pour se consacrer, corps et âme, à les consoler, à les guérir 3 . Cependant, si l’Évangile devait seul accomplir dans les cœurs le miracle du renoncement, on ne peut méconnaître que la philosophie païenne l’avait préparé dans les esprits, par l’enseignement des Sénèque, des Musonius, des Épictôte et des Marc-Aurèle. Plutarque n’a point
1. De la Clémence, II, 5 et C. Cf. Cicéron, Tusculattes, IV, 8, et Aristote, Rhétorique , II, 8. Voir aussi Virgile, Géorgiques , II, 449. — 2. Voir sur le sentiment de l’abnégation chrétienne Prevost-
Paradol, Nouveaux Essais de politique et de littérature , XIX. —