Lucien, la. Mort de Peregrinus, 12 et suiv
part à cet honneur. Égal, parfois même supérieur, par ses sentiments personnels, aux plus grands et aux meilleurs de ses contemporains, il esl, relativement à eux, par le caractère de sa doctrine, de plusieurs siècles en arrière. En recommandant par exemple et en pratiquant la douceur envers les esclaves, nous l’avons vu, c’est à lui, à lui seul, qu’il pense; c’est son propre perfectionnement qui le préoccupe, non la misère de celui qui le sert, et les égards qu’il lui doit. Ce n’est donc pas tout à fait sans raison qu’on a pu confondre, à cet égard, sa doctrine morale avec celle de Montaigne. C’est assurément dans le commerce « diurne et nocturne » du sage de Chéronée, que Montaigne avait, en partie du moins, puisé cette habitude, dont il s’était fait un principe, de tout ramener à soi. Le disciple, en cela, vaut moins que le maître, qui ne méconnaissait ni la nécessité* ni la grandeur de l’esprit de dévouement et de sacrifice; mais l’enseignement du maître contenait, au fond, la règle de conduite trop étroitement suivie par le disciple. Si la sagesse de Montaigne, nourrie de la plus pure moelle de l’antiquité païenne, est, sous ce rapport, plus païenne, pour ainsi Sire, que celle de Plutarque, Plutarque cependant doit compter parmi ceux qui ont contribué à la former. « S’il te plaît de soustraire à l’effet de les menaces quelques-uns des Gentils, ô Christ, ô mon Dieu, s’écrie un pieux évêque 1 , puisse ta grâce tomber sur Platon et sur Plutarque : tous deux, par leurs
1. Jean Euchaita, évêque du onzième siècle, cité par Wittcnbacb, Préface des Œuvres morales de Plutarque, ch. ni, sect. i.
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discours, par leur conduite, ont presque réalisé ta sainte loi. » Adressé au pénétrant psychologue, au judicieux moraliste, l’hommage est juste. Plutarque est l'interprète le plus sensé de la morale universelle. Mais, par le principe même de son enseignement, nul n’est resté plus étranger à la religion de la charité et de l’amour. Tandis que la morale évangélique donnait au monde pour loi unique et souveraine la parole de l’Apôtre : « Aimez-vous les uns les autres, » l’inscription du temple de Delphes : « Connais-loi toi-même, » est demeurée la règle suprême de Plutarque, son idéal 1 : il ne va pas au delà.