Martha, les Moralistes
CONCLUSION
Plutarque nous en découvrent un autre aspect. Elles nous font voir l’action du moraliste s’exerçant, non plus sur quelques esprits d’élite dans le commerce régulier d’une correspondance intime, ou sur la foule dans les exhortations d’une éloquence militante, mais sur le commun des esprits éclairés, sur la jeunesse, dans des leçons publiques suivies de consultations privées; elles nous font voir le philosophe tenant école de sagesse, allant au-devant des vices et des douleurs, pour les corriger et les consoler, sollicitant la confiance et provoquant les aveux, s’attaquant tour à tour aux plus dangereuses passions et aux simples travers, s’inspirant, avant toute chose, des besoins et des intérêts immédiats de ceux qui l’écoutent ou le consultent, et les suivant dans le cours de leur vie, soit pour leur frayer la voie, soit, aux heures de défaillance, pour leur tendre la main.
C’est l'avantage de la morale pratique de ne point faire acception des différences de sectes. Comme les plus grands esprits de son temps, Plutarque reprend volontiers son bien où il le trouve. Platon est son maître. Il professe sa doctrine, il l’oppose aux stoïciens et aux épicuriens, il la défend. Toutefois docile, suivant la maxime de l’Académie, à toutes les opinions autorisées par la vraisemblance, il accepte et comprend dans son enseignement tout ce qu’avant lui la sagesse grecque avait mis en lumière d’utiles vérités 1 . Suivant le mol ingénieux d’un poète, si sa morale a pour père l’Esprit pra-
‘1. « Les trésors que les anciens Sages nous ont laissés dans leürs livres, je les parcours avec mes amis, dit Socrate, et nous recueillons tout ce qui s’y trouve d’excellent, d Xénophon, Mcmor ., I, 6, § 14. v
CONCLUSION
tique ou l’Usage, Mémoire est sa mère 1 . Mais on peut s’abandonner, sans crainte, au large courant de ses discours. 11 a sa direction et son but. S’il emprunte à tout le monde, il s’approprie tout ce qu’il emprunte. Mythologie, poésie, histoire, il transforme et fond dans sa doctrine tous les matériaux que la merveilleuse richesse de ses souvenirs lui fournit.
Considérée dans son ensemble, sa doctrine a trop exclusivement en vue lé perfectionnement de l’individu. Plutarque est païen d’esprit et de cœur; aucun moraliste de son temps n’est plus éloigné, par l’esprit de son enseignement, ce la morale chrétienne. On voudrait aussi que le pur esprit de conduite tint dans ses Traités moins de place, et que, sur les grands problèmes de la destinée humaine, l’effort delà spéculation personnelle s’y montrât plus ferme. Mais celte morale, insuffisante et courte, n’en constitue pas moins un trésor de sagesse humaine incomparable ; les Pères de l’Église y ont eux-mêmes abondamment puisé.' Étudiant l’homme, non d’après un idéal préconçu, mais d’après la réalité ondoyante et diverse de la nature humaine, combattant le système des épicuriens et des stoïciens avec la doctrine de Platon, et corrigeant Platon par Aristote, profondément pénétré du sentiment des trois forces à la fois solidaires et distinctes qui forment l’unité vivante de l’âme, ne proscrivant pas les
i. Aulu-Gelle, Nuits attiques, Wl[, 8. « Eximiehoc atque verissime Afranius poeta de gignenda comparandaque sapientia opinatus est, quod eam iiliam esse Ususet Memoriæ dixit... Versus Afranii, suntin tog t cui Scllœ nomen est.
« Usus me genuit, mater peperit Memoria.
« Sophiam vorant me Graii »
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passions, les corrigeant et les transformant sans violence, attendant tout de l’habitude, c’est-à-dire de l’effort persévérant de la volonté réglée par la raison, s’appuyant particulièrement sur l’exemple, comme sur le moyen d’éducation le plus général et le plus frappant, Plutarque fait de la pratique de la vertu le * plus accessible en même temps que le plus digne et le plus sur des moyens de bonheur. Si l’objet qu’il se propose est moins « l’affinement que l’assagissement des esprits, » comme disait Montaigne, il ne manque ni d’élévation ni de générosité; il a plus d’une fois suscité l’héroïsme et les grandes vertus; et dans la sphère plus humble des vertus de tous les jours, la morale universelle n’a pas produit d’interprète plus judicieux. On peut dire de ses préceptes ce qu’il disait des discours de Phocion : ils sont trempés dans le bon sens *.
La méthode et le talent de l’écrivain achèvent l’effet de la doctrine. Plutarque a commencé par exercer le métier de sophiste, et l’on ne fréquente pas impunément l’École. Il n’a pas de composition régulière; il abuse des images et des exemples; sa langue, « pénétrée à l’adventure % » de locutions et de formes de toute provenance, manque généralement de pureté. Mais il a son art à lui, l’ait puissant d’une âme qui se met tout entière dans tout ce qu’elle fait. Si, çà et là, les habitudes de la rhétorique l’entraînent, partout où son imagination est émue d’un digne objet, nul n’en a égalé la puissance, la magie. Son style se prête, tour à tour, avec gran-
1. Vie de Phocion, 5. — 2. Henri Estienne, Préface de l'Apologie pour Hérodote.
CONCLUSION
«leur ou finesse, aux plus divers sujets. 11 vivifie tout ce qu’il touche. La philosophie, disait Voltaire, se compose de choses que tout le monde sait, et de choses que personne ne saura jamais. Plutarque donne particulièrement à ces choses que tout le monde sait, de la valeur et du prix, par l’agrément du tour ou de l’expression. Sur les observations les plus vulgaires, il répand ce charme qu’il décrit si bien, quand il parle du pur et doux éclat dont les rayons, du soleil naissant revêtent la nature 1 . Comme les grands hommes « qu’il introduit à notre foyer, » il devient lui-même, par sa familiarité aimable et pénétrante, un hôte et un ami. Ce qu’on serait tenté parfois de contester à son bon sens un peu étroit, on l’accorde à sa bonne grâce. La place qu’il a gagnée par la rectitude de sa raison, l'agrément de son commerce la lui conserve.
Ainsi s’explique sa renommée, sans qu’il soit besoin de lui prêter l’importance d’un rôle politique qu’il n’a pas pu et qu’il n’eût jamais voulu jouer. S’il nous paraît, d’ailleurs, contraire à toute vraisemblance qu’il ait été le maître de Trajan, l’honneur lui est assuré d’avoir été *« la conscience » d’un grand prince, populaire entre tous les princes modernes ; et c’est assez pour sa gloire d’avoir rempli de son esprit, de son imagination, de son cœur, le cœur de Rollin, l’esprit de Montaigne, l’imagination de Rousseau. Par eux autant que par lui-même, il a travaillé à l’éducation de la France, et, avec elle, à l’éducation du monde entier.