‹ de la morale pratique dans les lettres de SénèqueChapitre 3 sur 5 · X DE LA MORALE PHATIQI E · texte numérisé non relu

X DE LA MORALE PHATIQI E

des palais, s'impose des privations . pour n'être pas pria .m dépourvu, et, comme le dif Sénèque lui-même, imite la recrue romaine qui apprenait â faij e I» ai n ntj e un mannequin1. Cette manière de s'amuser avec un malheur imaginaire, m, us possible , esl au moins pirituelle; il y entre même un peu de prudence. Sénèqui familiarisait d'avance avec la pauvreté qu'il pouvait connaître un jour malgré son grand âge. Il vivait i la cour de Néron, il était riche, en crédit, éloquent, c'esl plus <jifil n'en fallait pour prendre se- mesures afin de n'être pas surpris.

Mais , en s'exerçant à la pauvreté , il ne veut pas qu'on imite ces riches qui , pour obéir à une mode de teni| après avoir épuisé toutes les recherches de l'ostentation, s'amusent à jouer à la pauvreté2. Il faut que cet exercice soit une expérience et non pas une imitation de la pauvreté. Lucilius doit se réserver de temps en temps trois ou quatre jours et quelquefois davantage , pour coucKer sur un grabat véritable , se nourrir de la plus chétive nourriture, afin de pouvoir se dire avec assurance : Voilà donc ce qui faisait l'objet de mes craintes. C'est ainsi qu'on amortit les coups du sort et qu'on dérobe, pour ainsi dire , ses armes à la fortune 3.

Ce n'est pas sans ingénuité que le maître nous met sous les yeux tous les détails de sa pauvreté factice. Il s'exerce non-seulement à ses privations , mais encore à la mauvaise honte qui l'accompagne. Ainsi , il se rend à

1 Exerceamur ad palum , et ne imparalos fortuna deprehendat , ûat nobis pauperlas familiaris (I. -18).

2L. \S. Consol. ad Helv. \'2.

3Grabatus ille verus sit et sagum et pauis durus ac sordidus. Hoc triduo et quatriduo fer, interdum pluribus diebus : ut non lusus sit, sed experinienlum (1. 18).

sa campagne sur une misérable charrette , traînée par des mules étiques et dirigée par un muletier à pied et sans chaussure. Il est heureux de cette équipée , et cependant il nous confie qu'il rougissait, quand il était rencontré par les petits-maîtres de Rome, qui faisaient voler des flots de poussière sous leur char précédé de coureurs numides et emporté par des mules appareillées l.

Sans doute, cet exercice n'est pas aussi sérieux que l'exercice chrétien. Cette humiliation volontaire du riche qui se fait pauvre n'est souvent qu'un détour de l'amourpropre , une nouveauté piquante , une recherche d'élégance, un souvenir de l'antique pauvreté romaine. Mais à Rome , du temps de l'empire, à une époque où la richesse était une véritable idolâtrie, ces épreuves morales, dont il ne faut pas exagérer l'importance, ne sont pas sans valeur, quand elles ne seraient qu'une protestation sensible en faveur des principes austères de la philosophie.

Si, en d'autres endroits, Sénèque foule aux pieds les richesses avec une jactance ambitieuse, ce n'est pas toujours pour étaler ses sentiments stoïques, mais parce qu'il sent ce que l'opulence lui a coûté. Ne fait-il pas un triste retour sur lui-même , quand il s'écrie : Utinam qui divitias optaturi essent cum divitibus deliberarent ! et quand il ajoute : in philosophia nunquam pœnitebit lui! Ce n'est qu'un cri, un cri mal comprimé. Il ne pouvait en dire davantage, sans offenser l'empereur dont il tenait son opulence. Mais , par cet accent de douleur et de repentir, il nous marque que ces richesses ont coûté cher à son bonheur.

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Pour prouver encore nue ce n'c I pa un vain étal de maximes stoïques, faul il rappeler que Sénèque offrit ,'i l'empereur de lui restituer les i iche qu'il tenait <!<■ lin H (jin n'étaient poinl I .1 porter ? I !t quoique des raisons diverses aient pu engager I»* philosophe 5 rentrer dans la retraite, -in prix <!*• son opulence, il faut convenir du moins qu'il se sentait assez de courage pour pratiquer ses maximes de pauvreté.

On attaque souvent les violentes sorties de Sénèque contre le luxe de son siècle, et Fou trouve sa ni" inutile, parce qu'elle est outrée. Mais de grands m< listes chrétiens ne vont-ils pas \j\\i> loin encore; quelques-uns ne poussent-ils pas la rigueur jusqu'à châtier le corps par les plus tristes macérations'.' Au lieu de permettre , comme Sénèque, de satisfaire aux exigences de la nature, ils se font gloire de la tuer. Est-ce à dire qu'an ne peut trouver dans leurs ouvrages de grandes idées et de belles résolutions? Nous les admirons au contraire , nous les goûtons parfois avec délices. On se sent plus fort et plus grand en les méditant. Cette protestation trop vive de l'esprit contre le corps, cette lutte pénible et hardie nous touche et nous élève. Quand l'opinion , l'habitude et mille sentiments se liguent avec la convoitise naturelle , et quand les hommes n'ont à leur opposer que des lueurs de raison et une volonté vacillante, faut-il s'étonner que les prédicateurs de religion et de morale nous arment d'une discipline rigoureuse, qu'ils emploient des expressions violentes, pour nous ramener sans cesse au combat; en un mot, qu'ils mesurent leur effort à la résistance?

Dans presque toutes les lettres de Sénèque il est question de la mort. P^^^hercest apprendre à mourir,

et Sênèque était fidèle à ce principe du stoïcisme. Tout en reconnaissant que le mépris de la mort était le sujet favori des déclamateurs dans les écoles, comme l'auteur en convient lui-même, deeantatœ in omnibus scolis fabulez istee sunt, cependant je suis disposé à le croire sur parole, quand il ajoute : non in hoc exempta mine congero ut ingenium exerceam *. Il faut se rappeler que Sênèque était d'une santé faible , que plus d'une fois il fut tenté de sortir de la vie pour échapper à ses souffrances, et qu'il ne fut retenu d'abord que parla vieillesse de son père , et plus tard par les soins touchants de sa jeune épouse2. Aussi trouve-t-on dans ces longues réflexions sur le suicide l'histoire des plus secrètes et des plus douloureuses pensées du philosophe.

Rien n'est plus nécessaire, dit-il, que la méditation de la mort. Tous les autres exercices peuvent être superflus: Vous avez préparé votre âme à la pauvreté? Mais peut-être vous conserverez vos richesses. Vous vous êtes armé contre la douleur? Mais une ferme santé pourra ne pas mettre votre courage à l'épreuve. Vous vous êtes fait une loi de supporter avec constance la perte de vos amis? Mais la fortune vous laisse les objets de votre affection. La mort seule est inévitable3. Ces pensées générales n'ont point pour Sénèque un vif intérêt , et couvrent des préoccupations personnelles qui se font jour malgré lui. Ce qui s'agite sous ces réflexions, "c'est la question du suicide, qui n'est pas un crime aux yeux du stoïcien , et qui devait être une ressource pour un vieillard accablé de maux et pour un ministre mé-

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nacé d'une disgrâce prochaine, L'autmr n'i pa<

un poinl de doctrine ; il pose de en de a m i i • i j < « • , ci.

Ton seul fjuc i ■ •■ I poui "ii propre us;i»c. Il ~V\< il

se retient; il fait des demi-confidences qu'il q'o e achever. <i<i n'est pas la philosophie qui parle par m bouche, mais mille sentiments souvent contraires, la crainte de la douleur, l'espérance d'une lin paisible, la peur de l'ignominie, l'amour d'un beau trépas. !>'• là dans méditations je ne sais quel accent pathétique qui Eût oublier qu'on lit un philosophe. On entend nu personnage de tragédie, mais cette tragédie esl de l'histoire.

Sénëque reconnaît lui-même les contradictions: Non possis itaque clerc in universum pronfmtiare*. Deux choses surtout le préoccupent, la décrépitude de l'âge et la cruauté de Néron. Il ne faut point par une mort volontaire esquiver les maux naturels de la vieillesse, luit qu'elle vous laisse intacte la meilleure partie de vousmême. Mais si elle commence à ébranler l'àme, à la démolir, on peut abandonner cet édifice ruineux. Qu'on se garde bien cependant de se soustraire par le suicide aux douleurs d'une maladie qui respecte votre intelligence; mourir ainsi serait une défaite 2.

Mais ce ne sont là que des réserves pour l'avenir qui n'ont pas un intérêt présent. Voici des dangers plus menaçants, les supplices et l'ignominie. Ici Sénèque réclame avec force, et non pas sans trouble, le droit de disposer de sa vie. Dans cette question plus que dans* toute autre, dit-il, nous ne relevons que de nous-mêmes. Entre deux morts, l'une cruelle, l'autre facile, nous pouvons opter pour la plus douce. Sans doute, il est des

philosophes qui condamnent le suicide, mais ils ne voient pas qu'ils ferment ainsi le chemin à la liberté.

Qu'on meure plus tôt ou plus tard, qu'importe? Bien ou mal mourir, voilà le point véritable. Or, bien mourir, c'est éviter le danger de mal vivre. Si donc il arrive au sage des disgrâces qui troublent son repos, il se met en liberté, non pas seulement quand la nécessité le commande , mais aussitôt que la fortune lui devient suspecte, le jour même, si de mûres réflexions lui en font un devoir. Quelquefois le sage fera mieux d'attendre le supplice qu'on lui prépare. A quoi bon prêter les mains au bourreau? Qu'il vienne , on l'attend1.

Ces incertitudes sur ses résolutions futures, ce tumulte de pensées contraires, ces arguments si divers qu'il accumule autour de lui , semblent prouver que Sénèque se fortifie de toutes parts contre l'ennemi , et qu'il se ménage une retraite honorable. Quelquefois même, par une sorte de tactique généreuse, il défie la tyrannie pour la désarmer et marche au devant de la mort, pour la faire reculer.

En résumé, Sénèque excuse ceux qui cherchent dans le suicide un refuge contre les maux de vie , il glorifie ceux qui, par une mort volontaire, sauvent leur dignité, en frustrant la cruauté des tyrans, mais il condamne ces mélancoliques et ces dégoûtés qui ne cèdent qu'à une sombre fantaisie 2. On s'étonne de ces longues méditations sur la mort et le suicide, et, au lieu de renverser simplement ce principe de la doctrine stoïque, on raille sans indulgence cette tristesse dont on sus-

2Vir bonus et sapiens non fugere débet e vita , sed exire. Et ante omnia ille quoquc vitelur afteclus, qui mullos occupavit libido moriendi (1.24).

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pecte même la sincérité! Mai . i i on aui mceu

et aux lois de l'empire, -i on se représente les de

carnage qui souillaient chaquejour les place publiqu et lé foyer domestique , si on se rappelle enfin le temps de Tibère el de Néron, où depuis le sénateur qui lisait son arrêt dans les yeux de l'empereur, jusqu'au plus obscur citoyen enveloppé dans une conspiration inventée à plaisir^ jusqu'aux esclaves expirant dans les lortui légales et aux gladiateurs tombant chaque matin dans le cirque, tout tremblait sans cesse sous une men de rrfort, pourrait-on s'étonner qu'un philosophe, exposé plus que tout autre aux coups delà tyrannie, ait exei son courage dans ces tristes méditations, qu'il ait traité si souvent un sujet qui devait être pour tous les Romains la conversation de chaque jour, et qu'il ait résolu de préve- ' nir par une mort éclatante les outrages d'un centurion?

Quand on lit dans Rousseau la lettre de ce jeune homme qui, dans un désespoir d'amour, veut sortir de la vie et raisonne sur le suicide, on prend en pitié le sophiste; mais ce n'est qu'avec un attendrissement viril qu'on relit ces fortes pages, où le philosophe, le Romain appelle à son secours toutes les ressources de son esprit, pour se préparer à une catastrophe inévitable.

D'ailleurs, en se rappelant dans les Annales de Tacite la fin de Sénèque, qui fut plutôt un meurtre qu'un suicide , on est heureux de voir qu'il prépare d'avance son courage, et on lui pardonne ses pensées trop stoïques sur la mort, puisqu'il l'a supportée avec la constance dont il se fait honneur dans ses écrits1.

1 Voici , par exemple , des paroles qui deviennent admirables quand on songe à la mort du philosophe : Non timide ilaque componor ad illum diem 3 quo remolis strophis ac fucis , de me judicaturus sum, ulrum lo-

Ce mépris de l'opinion, de la fortune et de la mort remplit le livre de Sénèque et ceux des plus fameux stoïciens, d'Épictète et de Marc Aurèle. Tous trois exposent la même doctrine, mais avec des caractères différents. Épictète l'esclave, avec un calme impassible, se retranche volontairement le coût de tous les biens dont la fortune l'a déjà privé; Sénèque, qui vit à la cour, s'escrime d'avance contre le malheur, avec l'esprit d'un homme du monde et l'emphase d'un maître d'éloquence; Marc Aurèle, au faîte de la puissance humaine , n'ayant à redouter que ses passions', et ne trouvant au-dessus de lui que l'immuable nécessité , surveille son âme et médite surtout sur la marche éternelle des choses. L'un est l'esclave résigné qui ne craint ni ne désire, l'autre, le grand seigneur qui peut tout perdre, le troisième enfin, l'empereur qui ne relève que de lui-même et de Dieu.

Telles sont les principales idées qui animent les lettres de Sénèque et dont nous avons essayé de montrer l'intérêt et de présenter l'excuse. Si on n'y trouve pas toujours la doctrine stoïque, on en respire partout l'esprit, tempéré, il est vrai, par l'ami de Lucilius ou exagéré par le maître d'éloquence , ou ennobli parfois par le lecteur de Platon. Loin de nous plaindre de cette inexactitude remarquée déjà par Quintilien , nous oserons en faire un mérite au moraliste pratique. S'il eût été plus stoïcien, plus systématique, on l'aurait relégué parmi les livres à consulter pour l'histoire de la philosophie,

quar fortia an sentiam : numquid siniulatio fueril et mimus, quidquid contra fortunam jactavi verborura conlumacium erudilus sermo non os-

tendit verum robur animi; est enim oratio eliam timidissimis audax : quid egeiis , tune apparcliit, quum animam âges. Accipio conditionem , non reformido judicium (I. 2G).

86 m: la moi-, \i.i: l'itATIQI I

sans !<' lire, et on dirait de lui ce qu'Horace fl < i î t < I « - Chrj ûppe el de Crantor*.

Selon nous, ce qui fait tort au* lettre de Sénèqu c'est plutôt qu'elles Boni encore trop remplie; de formules stoïciennes. Elles Beraienl plus utilei t si l'auteur avait parlé [dus souvent avgc son bon sens et tioins d'après l'école. Ainsi , il n'eût poiijj présenté quelquefois à l'imitation de son disciple le modèle du Portique . sage abstrait qui n'a ni passions, ni besoins , que la douleur ne peut atteindre et qui trouve son bonheur el sa gloire dans l'impassibilité la plus absolue. Sans doute il ne faut pas prendre à la lettre ce type du stoïcisme, dont Malebranche a montré tous les ridicules. Ce n'est qu'une sorte d'exemplaire philosophique, une abstraction faite homme, qu'on ne peut atteindre, mais dont il faut se rapprocher; et les Caton, lesTubéron, les Socrate, les Décius, tous ces sages et ces héros politiques, consacrés par la philosophie ou le patriotisme romain, dont les noms sont l'ornement obligé de ces lettres, forment, pour ainsi dire, la légende de cette sorte de religion.

Cependant, malgré ces réserves nécessaires, il faut avouer que cette impassibilité et cette morgue stoïciennes sont fastidieuses, qu'elles ne peuvent servir à l'amélioration des mœurs, et, si on ne trouvait dans Sénèque que de ces tirades surhumaines, personne ne s'aviserait de montrer combien son ouvrage peut servir à une éducation morale.

Que le divin modèle du christianisme est plus humain et plus accessible! Jésus n'est pas impassible, il est soumis aux maux de l'humanité; il en a les tentations

*Epitres, 1. \ , ép. 2.

et les défaillances. Il a une mère \ un ami , des disciples; s'il ne succombe pas à ses faiblesses , il les ressent. Il souffre, il est pauvre, humilié, mis en croix; il meurt pour ressusciter, mais il meurt. C'est un modèle qu'on ne peut atteindre, parce qu'il est Dieu ; c'est un modèle qu'on peut imiter, parce qu'il est homme1.

Celui du stoïcisme n'a point de passions, loin d'avoir des faiblesses; il n'est pas au-dessus de l'humanité, mais en dehors. C'est une abstraction sortie des écoles, qui ne pouvait attirer la foule plus avide de préceptes consolateurs que de subtiles inventions; modèle vague et triste, qui ne servait qu'à alimenter les disputes dans les écoles, et qui pouvait tout au plus tenter quelques âmes orgueilleuses par la gageure d'une perfection impossible2.

Heureusement Sénèque, infidèle à sa doctrine, ou tempérant la sévérité du Portique , fait souvent de la vertu un portrait aimable, sans jactance et sans ostentation , et ne présente à notre admiration que ce sage de second ordre (secimdce notœ) , modèle difficile à imiter

1 II n'y a rien qui me touche plus dans l'histoire de l'Évangile , que de voir jusqu'à quel excès le Sauveur Jésus a aimé la nature humaine : il n'a rien dédaigné de-tout ce qui était de l'homme : il a tout pris, excepté le péché, tout jusqu'aux moindres choses, tout jusqu'aux plus grandes infirmités. Que j'aille au jardin des Olives, je le vois dans la crainte, dans la tristesse, dans une telle consternation qu'il sue sang et eau dans la seule considération de son supplice. Je n'ai jamais ouï dire que cet accident fût arrivé à une autre personne qu'à lui : ce qui m'oblige de croire que jamais homme n'a eu les passions ni si délicates ni si fortes que mon Sauveur. Quoi donc , ô mon maître , vous vous êtes revêtu si franchement de ces sentiments de faiblesse, qui semblaient même indignes de votre personne : vous les avez pris si purs, si entiers, si sincères! (Bossuet, deuxième sermon sur la compassion de la Sainte-Vierge).

2 Jésus diffère beaucoup des autres docteurs qui se mêlent d'enseigner à bien vivre : car ceux-ci ne seront jamais assez téméraires pour former sur leurs actions les règles de la bonne vie; mais ils ont accoutumé de se figurer de belles idées; ils établissent certaines règles, sur lesquelles ils tâchent eux-mêmes de se composer (ibid.).

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sans doute, mais donl la perfection n'e I pa hoi de la portée humaine '.

Sénèque voudrait passer pour un pur stoïcien, mai il ne dépend pas de lui de le rester toujoui -. S'il ùc la liberté jusqu'à combattre certains dogmes sMfïciens (jui choquent se raison, s'il se moque quelquefois des

exaltés et des charlatans de s Scole qui froncent le

sourcil pour en imposer au public par leur austérité de commande, s'il va jusqu'à se moquer de Zenon luimême, il faut remarquer que le plus souvent il cherche a se mettre d'accord avec le stoïcisme et se défend toujours d'être un transfuge. Mais il est curieux de voir comment, malgré son goût pour la discipline, il se débat quelquefois dans ces dogmes étroits et comnn'iit il s'en échappe malgré lui. On devine qu'il est souvent clans l'embarras, ne sachant comment concilier les exigences de l'école avec les inspirations de son bon sens et les réalités de la vie.

C'est ainsi qu'après avoir montré que le sage sera heureux au milieu des plus affreuses tortures, il mitigé ses principes, fait des concessions raisonnables, et, pour se mettre à l'aise, se contredit2. Après avoir*prèché le renoncement et la pauvreté , il vante la médiocrité, reconnaît que la philosophie ne doit pas mettre le corps au

1Scisquem nunc virum bonum dicam? ÏIujus secundae nolcc. Nam ille aller fartasse , lanquam phœnix, semelanno quingenlesimo nascitur il. 42).

Le sage de Sénèque ne ressemble pas toujours a celui des stoïciens : Hoc inter nos et illos interest. Noster sapiens vincit quidem incommoduni omne sed sentit : illorum , ne sentit quidem. Illud nobiscum illis commune est,, sapientem se ipso esse contenlum : sed tamen et amicum habere vull , et vicinum et coutubernalem, quamvis sibi ipse sufficiat [1. 9).

2 Ce sage impassible n'est qu'un exemplaire abstrait, un produit de la scolastique stoïcienne, auquel Sénèque lui-même refuse sa foi : noslrum vitium est, qui quod dicilur de sapiente, exigimus et a proficienle. Suadeo adhuc mihi ista quœ laudo , nondum persuadeo (1. 71).

supplice, que, si la frugalité est une vertu, elle peut n'avoir rien de repoussant, qu'il faut s'accommoder de tout état de fortune , et que c'est faiblesse de ne pouvoir supporter l'opulence1.

Lorsque, avec les stoïciens, il demande l'impassibilité et que, voulant extirper les passions, il réfute les péripatéticiens qui se contentent de les modérer, il se perd dans des distinctions où il fait voir qu'il penche du côté de ses adversaires , et qu'il ne cherche à tuer la sensibilité que pour ôter aux hommes la tentation de lui trop accorder2.

Il en est de même quand il soutient que la perte d'un enfant , d'un ami n'ôte rien au bonheur du sage. Il parle alors avec une inconséquence qui choque l'esprit, mais qui soulage le cœur. On aime à le voir donner de mauvaises raisons, s'entêter sur les mots, se faire violence pour fermer les yeux à l'évidence, et bientôt, vaincu par la vérité et par ses propres sentiments, reconnaître qu'en effet le sage pâlira, qu'il sera frappé de stupeur, sans admettre pourtant que ce sera un mal pour lui 3. Sénèque est visiblement mal à son aise lorsque, contrairement à la voix de son cœur , il se fait un devoir de ne pas abandonner les rigueurs du Portique,

Malgré ce grave défaut qui compromet quelquefois l'autorité du moraliste pratique et que nous avons es-

2Noli timere! Nihil eorum quœ libi non vis negari, eripio; facilom me, indulgentemque prœbebo rébus ad quas tendis et quas aut necessarias vitse, aut utiles, aut jucundas putas ; detraham vitium. Nam quum tibi cupere interdixero, velle permittam (1. 41 G).

3Quid ergo? non aliquid pcrlurbationi simile patietur? non etcolorejus

mutabilur, et vultus agitabitur? fateor; sed permanebit i 11 i persuasio

eadem : nihil illorum malum esse (1. 74).

Lacrymandum est non plorandum (1. 63).

10 , DE LA KORAL1 i'i;\ i mi |

sayé d'excuser <'n l'expliquant, il ne faudrait pat condamnersans indulgence le philosophe poui avoir parlé avec cette riguçur indiscrète, pat plus qu'on ne condamne uns prédicateurs qui présentent souvent à notre admiration et à notre piété l'histoire de quelques laints tellement au-dessus de la nature humaine que leurs vertus paraissent impossibles 8 pratiquer.

Pour résumer ce que non- avons «lit du stoïcisme de Sénèque, loin de blâmer le moraliste de l'inexactitude de la doctrine , sachons lui gré d'avoir gardj si liberté , et de n'avoir pas étouffé son bon sens et sa sincéi ité qui est mort, inanimé dans son livre, c'est le dogme stoïcien; ce qui est durable, vif et pénétrant, c'est ce qu'il ne tire que de son esprit et de son cœur, ce qui est humain, simple, uni; en un mot, ce que son amitié pour Lucilius lui inspire de vérités accommodantes et pratiques.

Oui, ce qui rend le stoïcisme de Sénèque persuasif, c'est que , sous l'austérité du philosophe, on trouve un homme. Il suffit de parcourir le commencement de toutes ses lettres, où l'on rencontre toutes les sollicitudes de l'amitié, et cette grâce du sentiment qui ajoute l'autorité du cœur à celle de la doctrine, pour se convaincre que Sénèque n'était pas un stoïque impassible. Cela touche, réjouit et donne de la confiance au lecteur. On aime à voir encore comment, malgré sa morgue stoïcienne, il comprend et explique les sentiments humains et les affections sensibles, tout en les combattant. On les voit d'ailleurs paraître et percer à travers le manteau stoïque dont il se pare trop souvent1. On ne trouve pas

^nnseum serenum , carissimum niihi , tam immodice flevi , ut, quod minime vel'im, inter exempla sim eoium, quos dolor vieil [). 63).

chez lui ce renoncement absolu et ce goût de la perfection impossible qui paraît dans Épictète. À Dieu ne plaise qu'on en fasse un crime à cet esclave qui avait connu toutes les tortures physiques et morales de sa condition, et qui j par une sorte d'héroïsme nécessaire qui n'enlève rien à sa gloire , se retranchait aveuglément toutes les passions , tous les désirs qu'il ne pouvait satisfaire. Mais aussi, on sait gré au grand seigneur, philosophe de profession , d'être resté lui-même dans ses écrits , de n'avoir pas étalé plus de rudesse pour se faire pardonner sa haute fortune , et de nous prouver sa sincérité en se montrant dans ses livres tel qu'il paraissait, lorsqu'entouré d'honneurs et d'amis , il conversait avec urbanité dans ses beaux jardins.

Et ce qui prouve encore que Sénèque n'était pas un déclamateur, c'est le ton persuasif et plein d'onction qu'il prend sans effort quand il dépeint les plaisirs de la vertu et le calme d'une âme bien réglée1. Alors il est pénétrant et prouve par l'abondance , la grâce et la justesse de ses expressions qu'il a connu et goûté toutes les délices de la sagesse. C'est le sujet qu'il préfère , de temps en temps il le traite avec amour, et l'on sent que c'est pour lui une occupation d'élite de décrire les paisibles et fortes joies de la véritable philosophie.

On a souvent reproché à Sénèque son goût pour les paradoxes et les subtilités de l'école, grave reproche,

1 Alibi credo, res severa est verum gaudium (1. 23).

Celte joie, dont je parle est sévère, chaste, sérieuse, solitaire et incompatible (Bossuet, deuxième conclusion du quatrième sermon, sur la circoncision).

Voy. lettres 23, 02, flo, 120, et De vitâ beatd.

ri DE i.\ MOB \i.r: PB \ i mi i

qui ferai! i<ti au moraliste pratique, ni était mérité, et <loni il c.^i juste d'examiner la valeur La Harpe surtout, pour répondre à l'admi ration intéressée de Diderot, a déchiré Sénèque avec l'acharnement d'un ennemi personnel et le fanatisme d'un nouveau converti, comme si le philosophe romain était complice des impiétés de son trop fougueux admirateur. Il le raille surtout de son amour pour les subtiles inepties de la scolastique stoïcienne, et, dans l'égarement de sa haine , il ne voit pas que Sénèque ne soulève ces questions et ne traite paradoxes que pour donner â son disciple l'ensemble de la doctrine, ou pour le mettre en garde contre subtilités, sans adhérer pourtant à ses laborieuses folies. C'est ainsi qu'il explique à Lucilius plusieurs dogmes stoïciens: Si le bien est corps, si les vertus sont des animaux, etc.

Nous avons beaucoup de peine à comprendre de pareilles questions, aujourd'hui que la raison moderne plus pratique nous a débarrassés de ces arguties oiseuses. Mais l'éducation, la mode , l'oisiveté et l'abus de l'esprit n'ont-ils pas souvent donné naissance à des discussions aussi violentes qu'inutiles? Les Grecs qui conversaient beaucoup , qui philosophaient en se promenant , qui traitaient les questions les plus épineuses sur la place publique et dans les écoles, où l'on pouvait interpeller le maître, ont dû s'exercer de bonne heure à ces artifices de langage et de raisonnement. L'envie d'avoir raison, la mauvaise foi dont il est difficile de se défendre dans une discussion orale , ont dû perfectionner cet art de réduire un adversaire au silence en l'embarrassant. Faut il rappeler les Gorgias, les Hippias, qui se vantaient de n'avoir jamais été vaincus? Socrate lui-

même fut forcé de mettre le sophisme au service de son bon sens , pour réduire ces charlatans qui échappaient toujours aux plus solides raisons, et qu'il ne put prendre que dans les fdets de leur propre dialectique.

Sénèque n'aime pas ces arguties et les condamne1. Selon lui, elles peuvent aiguiser l'esprit, mais elles ne manquent jamais de gâter le cœur par la vanité2. Au risque de rompre avec les stoïciens, il ne craint pas de répéter sans cesse que ces subtilités importunent sa raison et la révoltent3. Tantôt il s'en moque , tantôt il s'en indigne, et sur ce point son esprit et sa mauvaise humeur ne tarissent pas4. Quand il expose un de ces paradoxes , c'est par complaisance pour Lucilius , ou pour compléter son instruction stoïcienne; mais, à la fin de chacune de ces lettres scolastiques, il a soin de répéter qu'il faut laisser ces frivolités aux oisifs et entrer résolument dans le fond et l'esprit de la doctrine5. Nonseulement on a tort de reprocher à Sénèque son goût pour les subtilités, mais encore il faut reconnaître que de tous les adversaires de la scolastique , c'est lui qui en a fait le mieux justice et qui s'en est moqué avec le plus de finesse et de grâce.

1 Illud loties testor, hoc me argumenlorum génère non deleclari (1. 85). Tolum genus istud exturbandu'm judico, quo circumscribi se, qui inter-

rogatur, existimat, et ad confessionem perductus, aliud respondet, aliud pulat (1. 82).

2 Hoc habent in se pessimum : dulcedinem quamdam sui faciunt, et animum specie sublilitatis inductum tenent ac morantur (1. \\\).

3 Alagis indignandum de isto, quam disputandum est (1. i J 3) . 4Libetridere ineplias gracas [1. 8:2). — Latrunculis ludimus (I. 406).

— Dissilio risu (1. H3).

5Nec ego nego prospicienda ista : sed prospicienda tantum et a limine salutanda (1. 49).

Morem gessi tibi (1. 10G).

Cogita quod soleo fréquenter tibi dicere , in istis nos nihil aliud , quam acumen exercerc (l. dOO).

1 l DE LA M«>i: \i.i. pu \ i m i

Cependant , pour être juste, nou convenon qi nèque, oubliantquelquefoi e pirituelle ortie contre lii dialectique puérile, développe de bonne foi certains dogmes inutiles avec tout le pédantisme de L'écol< tombée soninsu souslecoupdeses propres épigrammi Comment un moraliste aussi sérieux a-t-il pu se perdre dans ces divisions d ses distinctions frivoles qui ne cou tentent ni le cœur ni l'esprit? C'est que ces vaine.- questions occupaient nue grande place dans renseignement de la philosophie2. La polémique des écoles rivales leur avait donné de l'importance. Toute école de philosophie qui a des adversaires se fait une scolastique pour attaquer et se défendre. On vit en sécurité au centre d'un dédale dont l'ennemi ne connaît point les détours. Ne voulant point se laisser battre , on s'entête, on subtilise , pour conserver un dogme intact ; par respect pour les principes , on admet les plus futiles conséquences , les mots môme deviennent sacrés et prennent la valeur des choses; et, pour ne pas trahir la doctrine dont on est le défenseur, on finit, dans la discussion comme à la guerre, par adopter ce principe: Dolus an virtus quis in hoste requirat ?

Le lecteur étranger à ces questions trouve ces disputes indignes des grands esprits qui les ont soutenues, parce qu'il n'entend point retentir à ses oreilles ces formules d'une autre époque. Leur nouveauté pour nous rend leur absurdité palpable. Et cependant ces subtilL tés, que nous méprisons avec justice, couvrent sou-

401im ipse me damno , qui illos imitor dum accuso, et verba apertœ rei impendo (1. Ml). *

2Quemadmodum omnium rerura , sic litterarura quoque intemperanlia laboramus; nou vit» sed scolae discimus (I. 106).

vent de grandes idées aussi bien que d'ardentes passions. Tous ces fils déliés finissent par former la trame solide d'une doctrine , quand ils ne servent pas à tresser un nœud pour étouffer un adversaire.

Sénèque se donne la peine d'exposer et de combattre ces paradoxes de l'école, tout en les méprisant, parce que ces puérilités faisaient illusion de son temps , que de graves personnages les étudiaient en fronçant le sourcil et la mine rébarbative , comme il dit lui-même en se moquant1; enfin, parce qu'il veut faire entrer Lucilius l'épicurien dans le stoïcisme , en dirigeant ses études , en lui faisant embrasser toute la doctrine2, mais aussi en le mettant en garde contre la sophistique de l'école. Il faut louer Sénèque d'avoir conservé son indépendance et rempli le devoir du véritable philosophe , quand il avertit les esprits curieux qui se perdent dans ces dédales de raisonnement , et qu'il les ramène aux solides méditations.

En résumé, bien qu'il soit arrivé quelquefois à Sénèque de s'arrêter, plus qu'il ne fallait, dans une de ces questions inutiles , pour prouver sans doute , comme Socrate, qu'il savait battre les dialectiques avec leurs propres armes , il est à remarquer cependant qu'il évite ces curiosités de l'école3, que d'ordinaire il reste moraliste , et qu'il a le bon sens et le bon goût d'accommoder, autant

Haec disputamus, attractis superciliis, fronte rugosa (1. 113).

Hoc est quod tristes docemus et pallidi? (1. 48j.

2Nec te prohibuerim aliquando ista agere, sed tune, quum voles nihil agere (l. 111).

3Quanto satius est ire aperta via et recta (1. -102).

Potius id âge, ut mihi viam monstres, qua ad ista (sapientiam) perve-

niam tôt quœstiones fortuna tibi posuit : nondum illas solvisti; jam

cavillaris. Quam stultum est, quum signum pugnse acceperis, ventilare (I. 117).

1<» DE i.\ MOB ILE M: I I [Ql I

que les principe toïcien le permettent , la moi nie 8 la nature humaine , jugeant directement le action h la lumière «lu sens commun, expliquant les Faibli donnant !<■ remède des maladies morales, montrant !»• bien et l<* mal en homme sensé, qui tient moins à laire tomber l'esprit dans les pièges de la dialectique, qu'à l'éclairer par 1rs préceptes d'une expérience appui encore sur 1rs principes d'une forte doctrine.

Selon lui , il ne faut pas profaner la majesté de la philosophie par des disputes sans dignité <•( sans but mol'ai f. Au lieu de la compromettre par des toui - d'adn — qui peuvent embarrasser les ignorants oii amuser les délicats, il faut songer uniquement à réformer les mœurs^ Prouver par lés choses et non par les mots, agir sur l'imagination et l'esprit par des peintures éloquentes et des pensées lumineuses, toucher I»' cœur et l'entraîner par des maximes dont on apprécie immédiatement la vérité et que le bon sens accepte, telle est la lâche du véritable philosophe , de celui qui veut rendre les hommes meilleurs2. C'est là l'unique préoccupation de Sénèque; c'est elle qui lui donne cette apparence de directeur et lui fait répéter si souvent, sous tant de formes diverses , cette humble et morale pensée qui semble empruntée à la pratique chrétienne : Non fâchait bonos ista sed doctos. Apevtior res est sapere, imo simplicior :j.

'Non débet hoc nobis esse propositum, arguta disserere et pbilosophiam in bas angustias ex sua majestale detrahere (1. 102 .

2Quid isla res me juvat? fortiorem faciet, jusliorem, temperatiorem ? nondnm exerceri vacat; adbuc medico mihi opus est (1. ^09).

Quid mihi lusoria ista propouis ? Non est jocandi locus : ad miseros advocatns es (1. 48).

Pour prouver mieux encore combien l'enseignement moral de Sénèque est pratique , il convient de montrer comment dans ses lettres il a rencontré souvent les idées du christianisme, et presque son langage. Aussi les chrétiens ont-ils revendiqué le philosophe païen : Le concile de Trente le cite comme il ferait un père de l'Église , et saint Jérôme le place au nombre des écrivains ecclésiastiques et l'appelle notre Sénèque.

Cependant, sur les, grandes questions religieuses et morales , il ne fait qu'exposer les idées de Platon , que Cicéron avait déjà répandues et popularisées , en leur enlevant les grâces subtiles de l'imagination grecque. Or, si Sénèque, sans avoir rien inventé, a frappé davantage les chrétiens , c'est qu'il a fait descendre des hauteurs de la métaphysique, et fait entrer dans l'usage ces grandes idées reléguées autrefois dans les écoles , et qu'en les appliquant à la conduite particulière des hommes, il a trouvé ces nuances délicates qui vivifient la morale , en la rendant plus persuasive , et rencontré souvent les prescriptions que la religion chrétienne , si familière et si pratique, devait découvrir et ordonner. Nous devons examiner cette conformité de Sénèque et des directeurs chrétiens, pour montrer jusqu'à quel point le philosophe païen a pénétré dans ce que la morale a de plus intérieur. Ici Bossuet pourra nous servir encore de commentaire.

Quoique Sénèque se contredise parfois , partagé qu'il est entre la métaphysique stoïcienne et la philosophie de Platon, cependant il est évident qu'il admet un Dieu unique , dont la providence gouverne le monde , veille sur le genre humain et s'enquiert même des hommes en particulier. Le culte qu'il faut rendre à la divinité doit

18 DE LA MOI! mi. i*r, \ i im i.

être tout moral. Il l'honore, celui qui la connaît . qui croit à sa toute-puissance, ainsi qu'à sa bonté 1. Bos net . dans un sermon sur le culte dû à Dieu, ne lait que développer les idées de Sénèque dans le même ordre : ( In adore Dieu, dit-il ,en connaissant qu'il est une natjjrcjparfaitc, souveraine et liïenraTsante ; telle est la division de n discours.

Selon Sénèque , on honore Dieu en l'imitant, en s'efforçant de lui ressembler1. Soyons des dieux, j'écrie Bossuet, il nous le permet par l'imitation de sa udnt< Ce ne sont pas les richesses ni les honneurs qui peuvent nous rendre semblables à Dieu; Dieu est nu, Dieu est pauvre4. Combien tous les argumrnh sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : Jésus-Christ est pauvre, un Dieu est pauvre 5.

Le Dieu de Sénèque n'est pas relégué au fond des cieux j il vit avec les hommes, il est avec nous , il est en nous, il voit nos plus secrètes pensées6. Il nous traite comme nous le traitons. Sans lui on ne peut arriver à la vertu, ni surmonter la fortune. C'est lui qui nous envoie les bonnes résolutions, qui nous garde, nous soutient, et quelquefois nous abandonne. Il n'est pas d'honnête

1 Deum colit qui novit Primus est Deorum cultus, Deos credere ;

deinde reddere iflis majestatem suam, reddere bonilatem sine qua nulla majestas est; scire illos esse qui prassident mundo, qui univorsa vi sua tempérant, qui humani generis tutelain gerunt , interdura curiosi singulorutn (l. 95).

2 Salis illos coluit quisquis imitatus est (1. 9o).

3 Bossuet, fragment d'un sermon sur la nativité.

4 Parem te deo pecunia non faciet; deus nihil habet : praetexta non faciet; deus nudus est (1. 34).

5 Bossuet, Sermon sur la nativité.

cPropeest a te deus, tecumest, intus est hic prout a nobis trac-

latus est, ita nos ipse tractât. Bonus vir sine deo nemo est (1. 41). 0 te rai sérum si conlemnis hune testera (I. 43 \

homme sans le secours de Dieu. (On voit que Sénèque a presque rencontré la grâce chrétienne.) Dieu nous donne la main pour nous élever; bien plus , il descend jusqu'à nous1; ou, pour résumer les idées du philosophe, disons avec le docteur chrétien: Encore que Dieu soit éloigné de nous par ses divins attributs, il descend quand il lui plaît par sa bonté, ou plutôt il nous élève2.

Sur la prière , le langage du philosophe est encore celui d'un chrétien3. Il ne faut pas adorer Dieu de la posture du corps et du mouvement des lèvres1; on doit prier Dieu en esprit et avec confiance , et ne lui demander que la santé de l'âme et puis celle du corps 5 : Viens demander à Dieu la conversion de ton cœur, expose-lui toutefois avec confiance tes nécessités même corporelles 6. Ces paroles de Bossuet sont aussi de Sénèque. Enfin , le philosophe fait une vive sortie contre ceux qui adressent à Dieu des prières intéressées et honteuses pour lui demander la satisfaction de leurs grossiers désirs7, et re-

1Nihil deo clusum est: interest animis nostris et cogitalionibus mediis intervenit. Sic intervenit , dico? tanquam aliquando discedat (1. 83).

Non sunt Dii fastidiosi, non invidi : Admittunt et aseendenlibus mamim porrigunt. Miraris hominem ad deos ire? Deus ad homines venit, imo quod propius est , in homines venit. Nulla sine deo mens bona est (1.73).

2 Bossuet, fragment d'un sermon sur la nativité.

3 Non sunt ad cœlum elevandae manus, nec exorandus œdiluns ut nos ad aures simulacri, quasi magis exandiri possimus, adm liât (1. 41).

4 Bossuet , Sermon sur le culte dû à Dieu.

5 Roga bonam mentem, bonam valcludinem animi, deinde corporis (I. \0).

fl Bossuet, sur le culte dû à Dieu.

7 Quanta dementia est hominnm? lurpissima vota diis insusurrant: Si quis admoverit aurem, conticescent , et quod scire hominem nolunt, deo narrant (I. 10).

50 DE LA MOB \u: PRÀ1 IQ1 B

primande avec rigueur ceux que l'éloquent docteur apostrophait ainsi : Vou prétendez que Dieu et h oints épousent vos intérêts et favori ent votre ambition '.

Sur l'immortalité de l'âme, Sénèque n'esf pas toujours d'accord avec lui-même. Sans doute, il ne croit j>;is iiu\ fables «lu paganisme, il craint même d'énoncei une pauvreté en disanl qu'il n'j croit pas, Hais, pour ce qui est de l'autre vie, tantôt il raisonne en stoïcien, admet le dogme de l'anéantissement fi le développe avec une sécheresse el une bravade insupportables :. bien différent alors de Socrate, qui cherche du moins à décorer la mort d'un beau nom , en l'appelant un sommeil ; tantôt il aime à s'enchanter d'une belte espérance; il ne fai t plus le brave, et appelant de tous ses vœux une autre vie, il rencontre les accents d'un chrétien. Il parle avec joie de ce jour où son âme, délivrée de la prison du corps, pourra revenir aux dieux dont elle émane; pour lui la vie terrestre. n'est que le prélude d'une vie meilleure, la mort n'est qu'un enfantement à l'immortalité. Toutes ces expressions sont chrétiennes. Sans doute les idées de Sénèque sont moins précises que celles de nos docteurs ; ce ne sont point des croyances arrêtées, mais les aspirations sont grandes et pleines de ce calme religieux qui prouve la sincérité3.

Il imagine ensuite pour les grandes âmes une sorte

i Bossuet, sur le culte dû à Dieu.

Ailleurs Bossuet met en scène cette dévotion intéressée : «L'un lui dit : vous seriez mon sauveur, si vous vouliez me tirer de la pauvreté : je ne vous le promets pas. Combien lui disent en secret : que je puisse contenter ma passion : je ne le veux pas : que je puisse seulement venger celte injure: Je vous le défends [Sermon sur la nativité).

de paradis , où les secrets de la nature leur seront dévoilés , où toutes leurs ténèbres seront dissipées , où elles jouiront d'une sérénité sans fin. Mais ce qui est plus chrétien encore , il exhorte son ami , pour mériter ce bonheur de l'autre vie, à se nourrir de ces méditations sur l'immortalité qui épurent nos pensées , à considérer les dieux comme des témoins , à leur faire agréer ses actions et à se préparer à l'éternité, en l'ayant sans cesse présente à l'esprit1.

Dans toute cette belle méditation sur l'autre vie , où les expressions sont si sereines et le ton si pénétrant, on voit bien que Sénèque faisait usage pour lui-même de ces grandes idées de Platon , et que pour lui elles n'étaient pas seulement un texte de spéculation , mais encore une nourriture de l'âme 2.

Je reconnais que pour Sénèque , comme pour Tacite, ce bonheur de l'autre vie n'est réservé qu'aux grandes âmes; ce ciel est fermé aux petits et aux infirmes , et la gloire céleste ne fait que couronner la terrestre3. Mais du moins a-t-il bien vu par quels efforts et par quelles vertus on peut mériter cette immortalité, quand, plaçant dans le ciel Scipion l'Africain, non point pour avoir conduit de grandes armées , mais à cause de sa modéra-

1 Haec cogilalio nihil sordidum animo subsidere sinit , nihil humile , nihil crudele. Deos rerum omnium esse testes ail ; illis nos approbari, illis in fulurum pararijubet et aeternitatem proponere (1. 102).

2Juvabat de œternilate animarum quaerere, imo , mehercules, credere. Credebam enim me facile opinionibus magnorum virorum, rem gralissimam promitlentium magis, quam probantium. Dabam me spei lanlae : jam cram fastidio mihi; jam reliquias œlatis infraclse contemnebam, in immensum iilud tempus, et in possessionem omnis œvi transiturus (I. 402).

3 Si ut sapientibus placet, non cum corpore extinguunlur magnre animae (Tacite, Agricola).

52 DE LA MOfl mi: PRATIQ1 i

lion ci de sa piété , il (ait, pour ain i dire, une épigraphe à l'oraison funèbre du grand Condé '.

Eh effel , il recommande souvent toutei lei vei Lu pacifiques , et s'élève quelquefois jusqu'à la conception d'une espèce de charité. Ce sentiment, que Cicéron appelait déjà caritas, est développé par Sénèque qui considère comme citoyen du monde entier.

Il regarde tous les hommes comme tellement solidaires-, qu'il compare l'humanité â une route dont toutes les pierres se soutiennent. Nous sommes tous les membres d'un seul corps, les hommes Boni tous parents, puisqu'ils ont la môme origine et la menu; destination. C'est la nature elle-même qui non- inspire un sentiment d'affection mutuelle et nous rend sociables. Aussi, estce un plus grand mal de faire que de recevoir une injure. C'est un petit mérite de ne pas nuire aux hommes, quand le devoir commande de les servir. Bien plus, tendre la main au naufragé , indiquer le chemin au voyageur égaré et partager son pain avec le misérable , ce ne sont là que les éléments de la morale 2.

Celui qui avait conçu de pareilles idées sur la chari? . devait reconnaître l'égalité. Selon Sénèque. tous les hommes sont égaux devant la philosophie. Nous sortons tous d'une même origine , qui est Dieu , et la vertu seule établit une différence parmi les hommes. La sagesse est à tous; elle peut tomber dans l'âme d'un chevalier, d'un

1 Non quia magnos exercitus duxit — sed ob egregiam nioderationem pietatemque (1. 86).

2Quomodo hominibus s'il utendum. Quid agimus ? Quas damusprœcepta? ut parcamus sanguini humano ? Quantulum est, ei non nocere, cui debeas prodesse ! Magna scilicet laus est , si homo mansuetus liomini est ! Prsecipiemus ut naufrago uianum ponigat, erranti viam monstret, cum êsnriente panem suum dividat? etc (1. 93. Voy. 1. 48, 103).

affranchi, d'un esclave, vains noms inventés par l'ambition et le mépris1. Aussi n'est-il pas étonnant, qu'inspiré par de pareils sentiments, Sénèque ait condamné avec éloquence, longtemps avant saint Augustin, les combats de gladiateurs2, ni qu'il ait écrit, sur la manière de traiter les esclaves, une lettre tellement remplie de ce sentiment de la solidarité humaine, qu'on croirait lire le discours d'un tribun, tant son indignation est imprudente , tant est vif le sentiment des droits humains méconnus 3.

Ce sont, sans doute, ces admirables passages, remplis d'un esprit presque chrétien , qui font dire encore aujourd'hui à des adversaires de Sénèque qu'il avait emprunté sa morale à saint Paul, supposition gratuite, qui ne fait que rehausser le mérite du philosophe païen , puisque ses détracteurs eux-mêmes semblent ainsi rendre hommage à la beauté de sa morale , tout en voulant lui en dérober la gloire.

dQuid est eques Romanus, aut libertinus, aut servus? Nomina ex ambitione aut ex injuria nata (1. 3l).

Bona mens omnibus patet: omnes ad hoc sumus nobiles. Non rejicit quemquam philosophia, nec eligit : omnibus lucet. Patricius Socrates non fuit : Cleanthes aquam traxit : Platonem non accepit nobilem philosophia, scd fecit (1. 44).

2 Homo, sacra res homini . jam per lu su m et jocum occiditur satis

que spectaculi ex homine mors est (1. 95).

3 Ce qu'il y a de plus hardi , c'est un parallèle des maîtres et des esclaves où Sénèque montre que ceux-ci sont souvent supérieurs à ceux-là, parce que , du moins , ils ne sont pas esclaves volontairement. Ces idées étaient d'autant plus dangereuses qu'il y avait à Rome des esclaves d'un grand mérite et quelquefois d'une grande puissance, témoins les affranchis des empereurs. Montrer le mérite des classes opprimées, c'est les appeler au droit commun. C'est là l'origine de toutes les révolutions sociales. Aussi Sénèque reconnaît son imprudence , sans pourtant en redouter les suites : dicet nunc aliquis me vocare ad pileum servos et dominos de fastigio suo dejicere (1. 47).

54 DE LA MORALE PRA1 loi i.

.!<' ne fais poinl difficulté de reconnaître que tout ces grandes idées de Sénèque ne ont qu'enta qu'elles ne sont le plus souvent que les nobles aspirations d'un esprit indocile qui lutte contre 5a propre doctrine, etqu2on n'j rencontre pa le sentiment vraiment chrétien de l'humilité. Cette vertu n'était pas familière aux stoïciens. Ils font prdfession de braver la fortune, de provoquer le malheur et de s'égaler aux dieux. Ce langage, dont le sois est moins arrogant qu'il ne paraît, montre cependanl les prétentipns de la secte.

Toutefois, on trouve chez les stoïcien- une sorte d'humilité. Se soumettre sans murmurer aux lois éternelles, céder à la volonté de la nature ou de Dieu, reconnaître sa faiblesse et son peu d'importance dans ce monde, voilà une espèce d'humilité qui souvent inspire Sénèque et qui remplit le livre de Marc Aurèle. Mais à l'égard des hommes ils sont fiers et raides, et, s'ils supportent sans se plaindre la nécessité immuable, ils ne sont point endurants pour l'humanité.

On sait que les philosophes stoïciens, comme les chrétiens, étaient regardés de mauvais œil parles empereurs, qui les soupçonnaient de vouloir troubler l'Etat. Yespasien alla jusqu'à les chasser de Rome. Ces soupçons ne manquaient pas de fondement ou du moins de prétextes. La morale stoïcienne devait paraître provocante à des maîtres ombrageux , et tout prouve d'ailleurs que les stoïciens étaient audacieux dans leur langage, et que quelques-uns aspiraient à une sorte de martyre civique '.

Sénèque , plus humain , témoigne , comme les chrétiens, de son respect pour les puissances et justifie le stoï-

K Plerique per abrupta , sed in nullum reipublicœ usum , ambiliosa morte inclaruerunt (Tacite, Agr. 42).

cisme en déclarant qu'il n'y a point de secte plus paisible et plus amie de l'humanité ; il montre que les philosophes recherchant avant toute chose la paix que recommande la philosophie, ils sont pleins de reconnaissance pour ceux qui leur assurent cette sécurité à laquelle ils aspirent !. Epictète se défend à son tour, mais plus vivement : Que nous importent vos palais, vos clients, vos habits magnifiques, vos joueurs de flûte? Est-ce que nous vous les disputons ? Là-dessus nous vous cédons , mais cédez-nous en retour sur la science et la morale que nous connaissons mieux que vous 2.

Rapprochement singulier qui fait honneur aux stoïciens ! Les chrétiens , en butte aux mêmes soupçons et à déplus cruelles persécutions, se défendaient de la même manière , et , pour prouver l'innocence de leurs intentions, ils déclaraient qu'ils renonçaient aux biens de ce monde et qu'ils ne demandaient qu'à adorer avec un esprit pacifique le Dieu de leur religion.

Par ce qui précède , on voit que les idées du philosophe sont quelquefois si pures et si religieuses qu'elles semblent empruntées à quelque Père de l'Eglise. Mais, si nous entrons plus avant dans l'étude de ces lettres, nous trouverons encore des sentiments et des prescriptions qui nous permettent d'appeler Sénèque un directeur de conscience.

Ainsi , son amitié pour Lucilius n'est pas une amitié ordinaire et mondaine. C'est une sorte d'union religieuse où les deux amis ne font qu'un seul cœur en philoso-

1 Sénèque , De cïementia ,11,5,2.

Errare mihi videntur qui existimant philosophioe fideliler deditos contumaces esse ac refractarios et conlemplores magistratuum ac regum (I. 73). 2Epict.; Dissert. I, 29, 9, IV, 1, 33.

.")<» DE i.\ MÛR ILE l'i; \ i im i

phie» L*' langage de Sénèque est < elui d'un p pli iiiicl : Lucilius est son enfant; ayant vu ses généreu dispositions , il a mis la main sur lui» il Ta exhorté ,îl a guidé ses premiers pas; il ne & de le mrveiller. Quand il apprend que son disciple devient meilleur et qu'il fait des progrès dans la pratique, le maître jouit, il l'encourage, il va jusqu'à le supplier de persévérer. Le vieux philosophe se sent renaître dans son ami, comme le père reverdit dans la jeunesse de son Bis. I1 vit en esprit avee Lucilius, il l'entoure tellement «le loi île su sollicitude qu'il assiste , pour ainsi dire, à toutes ses actions ; en un mot, il est avec lui , tecum sum '.

Le langage de Sénèque est encore celui d'un directeur moral, quand il donne des instructions sur la manière d'enseigner et d'étudier la philosophie. On pourrai! leur donner le même titre qu'à l'ouvrage de Nicole Sur I" maniera d'enseigner chrétiennement. Le maître et l'adepte ne doivent avoir qu'un but, le profit moral2. Le maître doit se consacrer tout entier à la conversion des âmes, les préparer avec art, puis les pousser avec vigueur, sans s'amuser à des arguments subtils, sans rechercher les délicatesses de l'esprit, et songer toujours que le discours le plus sensible et le plus profitable est celui qui ne s'attache qu'au remède et n'a pour but que

d Tecum sum. Sic vive, tanquam quid facias auditurus sim : imo lanquam visurus (1. 32j.

Quod perlinaciler sludes, et omnibus omissis. hoc unum agis, ut te quotidic meliorem facias et probo et gaudeo : nec lantum liorlor, ut persévères, sed etiam rogo (1. 5).

Assero te mihi. M eu ni opus es. Ego quum vidissem indolem luam, injeci manum, exhorlatus sum, addidi stimulos (1. 3-5).

Voy. lettres 2, A, 5, 19, 20, 31 , 32, 34 , 39 , 40 , 45.

2 Idem et docenti et discenti débet esse propositum : ul ille prodesse \elit, hic proficere (l. 108).

le bien des auditeurs1. En un mot, Sénèque -demande, ainsi que Bossuet : « non tin brillant et un fin d'esprit qui égaie , mais des éclairs qui percent , un tonnerre qui émeuve , un foudre qui brise les cœurs2.»

Le disciple, de son côté, ne doit suivre le cours du philosophe que pour se rendre meilleur et pour emporter quelque vérité salutaire. Qu'il ne soit point délicat sur la forme , qu'il ne remarque ni les figures vicieuses , ni les expressions hors de mode , mais qu'il se borne à recevoir les avis utiles , et qu'il se remplisse le cœur , de manière à convertir le discours en action3.

Les prescriptions de Sénèque sur la lecture ne sont pas moins pratiques. Il recommande à Lucilius de ne lire que des livres choisis et de se contenter de ceux qui se rapportent aux mœurs4. Lui-même est si scrupuleux sur ce point qu'il s'excuse de lire la métaphysique de Platon , et qu'il se croit obligé de montrer que ces hautes spéculations ne sont pas sans profit moral, puisqu'elles nous apprennent à mépriser le corps , à révérer notre âme 5. Il ne veut que des lectures simples , éloignées des moindres subtilités , bornées aux choses d'une pratique sensible , comme dit Fénelon6. Il faut apporter à ces lectures des dispositions sérieuses, et recevoir les

2 Bossuet, sermon sur la parole de Dieu, i point.

3 Non ut verba prisca aut ficta captemus et translaliones impro-

bas , scd ut profectura prsecepla et magnificas voces et animosas, quae mox in rem transferantur (1. 108).

Pour être attentif à la parole de l'Évangile, il ne faut pas ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs (Bossuet, Ibid., 2e p.).

4Quiquid legeris, ad mores statim referas (1. 89).

6 Fénelon, Instructions et avis, 11.

•">s DE i. \ MOH ILE PB ITIQ1 i.

grandes vérités à cœur ouvert , avec foi, de manière les garder et â les approfondir, non pas seulement lei classer dans sa mémoire, mais encore les di . les rendre siennes 1 1 les mettre en ordre pour l< retrouver dans la pratique '. // ne suffit pas, dit .Nicole qui semble résumer Sénôque , de savoir ers vériU d'une man spéculative, ni qu'elles soient cachées dans quelque* recoins de nain' mémoire; il faut qu'elles soient rivi présentes à notre esprit, et qu'elles se présentent lorsqu il est question de 1rs mettre en pratique; ce qui *>■

peut [aire si nous a'arans sain de 1rs imprimer /">/'-

seulement dans notre mémoire, anus aussi dam notre

cœur1.

La méditation doit faire entrer dans le cœur ce que la lecture donne à l'esprit. Comme les directeurs chrétiens, Sénôque recommande de recueillir quelque pensée salutaire dans sa lecture du jour, et cten faire un texte de réflexions morales. Tous les jours il faut se fortifier ainsi contre la pauvreté , la mort ou tout autre épouvantait de l'humanité3. Lui-même donne l'exemple de ces méditations, et souvent dans ses lettres il retourne en tous sens une pensée morale d'Ëpicure , apprenant ainsi à Lucilius comment on peut profiter de ses lectures et s'édifier le cœur4.

JQuœ a sapienlibus viris reperta sunt non salis credimus , nec aperlis pectoribus haurimus (1. 59).

Concoquamus Ma : alioqui in memoriam ibunt, non in ingenium (1. 8 l .

2 Nicole , Manière d'étudier chrétiennement , lin .

3 Un u m excerpe quod concoquas. Hoc ipse quoque facio (1. 2). Aliquid quolidie adversus paupertatem , aliquid adversus mortem auxi-

lii compara, nec minus adversus ceteras pestes (ibid.).

4 Sur la leclure et la méditation , voy. lettres 2, 45, 59 , 64, 84, 89,

Voy. Fénelon, Manuel de piété , IX, XIII, XIV, lettres spirit. 35.

Non content de ces exercices qui ne font que préparer l'âme, en la nourrissant de bonnes pensées, Sénèque veut encore qu'on se surveille de plus près , et qu'on repasse sa journée pour s'examiner et se juger1. Selon lui , les hommes ne s'égarent que pour n'avoir pas fait cet examen de conscience. Lui-même , dans un de ses livres, nous apprend qu'il n'y manquait jamais, vantant le doux sommeil qu'il goûtait après cet examen qui soulageait son cœur. C'est un charmant tableau que celui où il se montre repassant toutes ses actions et toutes ses paroles de la journée, où il se confesse avec sincérité, s'absout à condition de ne plus retomber dans les mêmes fautes et se juge enfin , non point il est vrai , avec la terreur religieuse d'une âme qui rend compte à Dieu, mais avec cette attention indulgente qu'un homme qui ne relève que de sa conscience se doit à lui-même , quand il ne veut pas se décourager dans la pratique du bien2.

Il est d'autres points encore où Sénèque se rencontre avec les chrétiens. Ainsi, sur les misères de la vie, il enseigne à se soumettre à la volonté de Dieu. La vie est rude , pleine de disgrâces , non est delicata res vivere; dans ce chemin pénible tout homme chancelle, fléchit

1 Quod est uiilissimum , diem mcum recognoscam. Hoc nos pessimos facil , quod nemo vilain suam respicit (1. 83).

2Quid ergo pulchiius hac consuetudine excutiendi tolum diem? Qualis ille soninus post recognitionem suî sequitur? Quam tranquillus, altus ac liber, quum aut laudatus est animus , aut admonitus, et speculator sui censorque secretus cognoscit de moribus suis? Ulor hac poleslate, et quotidie apud me causam dico : quum sublatum e conspeclu lumen est, et conlicuit uxor moris jam mei conscia, totum diem mecum scrutor, facla ac dicta mea remelior. Nihil mihi ipse abscondo, nihil transeo : Quare enim quidquam ex erroribus meis limeam, quum possim dicere : \ide ne istud amplius facias , nunc tibi ignosco (De ira, 1. III , 36).

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