CHAPITRE PREMIER
Définition.
Nous ne saurions dire que l’idée de considérer l’intervention chirurgicale comme funeste chez les cancéreux soit absolument neuve; certains bons esprits nous reprocheront de combattre des obstacles imaginaires, et d’inventer des vérités qui courent le monde.
Pour bien nous faire comprendre, nous allons donc montrer ce que chacun sait, et exposer ce que nous voulons prouver de nouveau ; on verra que tous les auteurs qui ont traité cette question ont passé à côté u.e l’idée qui nous occupe.
Quand bien même, d’ailleurs, nous eussions seulement apporté des observations à l’appui d’une idée déjà proclamée, c’eût été une œuvre utile qui se fait tous les jours avec profit pour la science. Mais il n’en est rien.
Que disent tous les auteurs, que pensent tous les chirurgiens? Qu’il ne faut pas opérer les cancers lorsqu’il existe, dans d’autres parties du corps, des tumeurs inaccessibles à l’action chirurgicale. Et quelles raisons en donnent-ils? Nous allons citer les ouvrages classiques.
«On devra s’abstenir de l’opération (1), dit Littré, lorsqu’il existe des tumeurs qui ne peuvent pasêtre extirpées, et lorsque la cachexie cancéreuse est manifeste; dans ce cas, le mal renaîtrait infailliblement, et les souffrances de l’opération ne serviraient qu’à hâter la fin des malades. »
(1) Littré. Dict. en 30 vol., t. VI, p. 317, art. Cancer.
« Il faut savoir distinguer la cachexie cancéreuse qui est une contre-indication de cet état de marasme et d’affaissement où entraînent les douleurs et les pertes, et qui ne contre-indique pas absolument l’opération...
« Le sarcocèle (1) se complique fort souvent de l’engorgement de l’un des viscères abdominaux, foie, pancréas, du squirrhe des ganglions mésentériques, de tumeurs cancéreuses développées dans l’abdomen. On sent quelquefois ces tumeurs par la palpation; leur présence défend toute opération; la castration n’a aucun succès en ces cas, et aggravera le mal. Ce n’est pas que la plaie du scrotum ne guérisse fort bien, et quelquefois même avec une étonnante célérité; mais trois mois, six mois, un [an après, de nouvelles douleurs lai luantes se font sentir dans l’abdomen, et la dégénération cancéreuse, réveillée plus terrible, tue le malade en peu de temps.
« N’oublions pas de rappeler que lorsque le testicule et le cordon spermatique sont vraiment cancéreux, l’abdomen renferme presque toujours des glandes, des tumeurs frappées par cette dégénération. Alors la fièvre -hectique, le teint pâle et plombé, les coliques habituelles, la diarrhée, les nausées fréquentes sont les symptômes de cette période avancée de la maladie.
« Aquoi servirait (2) d’emporter un sein ou un testicule cancéreux si on a de bonnes raisons de croire que le poumon ou le système lymphatique de l’abdomen sont déjà affectés ? »
La dernière ressource est dans l’ostéo-sarcome, dit Boyer (3), l’amputation de la partie malade lorsqu’elle est
(1) Montfalcon. Diction, en 60 vol., art. Sarcocèle p 29 p 32
(2) Delpech. Dict. en 60 vol., p. 682, art. Cancer.
(3) Boyer. Art. Ostéosarcome. Dict. en 60 vol,, p, 5Q2
praticable, lorqu’on s’est assuré, par l’examen des sym-ptômes existants, que les organes intérieurs ne sont pas : atteints par l'état cancéreux. Ainsi il ne faudrait pas l’en- treprendre si les glandes situées au delà du lieu de l’amputation avaient elles-même l’état cancéreux. »
« Les contre-indications (1) sont l’âge avancé du sujet et la marche lente de la maladie, la cachexie cancéreuse, ; l’engorgement manifeste profond des ganglions... Mais il ; n’y a rien d’absolu. »
En rapportant une observation d’extirpation du rectum, Heyfelder ajoute : « Ce cas promettait un résultat favora- ble, tandis que, dans la plupart des cas de cancer du rectum, on trouve aussi dans les organes internes des tumeurs i cancéreuses qui après l’extirpation du rectum se développent plus rapidement et provoquent la mort. »
« Il faut s’abstenir, dit Lebert (2) lorsque des signesd’une infection générale avancée existent, et lorsque des tumeurs éloignées du siège primitif de la maladie se sont déjà manifestées. »
Velpeau a vu au contraire un certain nombre de faits qu l’ont frappé : « Les cancers (3) se disséminent dans presque tous les organes, en ne troublant parfois les fonctions centrales que d’une façon assez peu marquée. Que de fois il m’est arrivé de trouver des tumeurs cancéreuses dans différentes régions du ventre, dans le foie, dans les poumons, ou chez des femmes dont la santé ne s’était réellement altérée que depuis peu de temps ! »
Mais à propos des dangers de l’opération (4), Velpeau,
f\) Follin et Duplay. Pathol, ext., t. I, p. 1127.
<2i Lebert. Traité des mal. cancéreuses, p. 1S8.
(3) Velpeau. Traité des tumeurs du sein, p. 552.
(4) Velpeau. Loc. cit., p. 612.
qui dit avoir eu32 morts sur 197 opérations, ne parle pas des généralisations méconnues; il est bien étonnant qu’il n’en ait pas observé. — Dans un autre paragraphe assez long (1), il parle de l’affection cancéreuse, mais comme d’un accident, et non comme d’un état pathologique impor- , tant.
On voit, d’après les citations intégrales que nous venons de faire et que nous eussions facilement multipliées, que tous les auteurs, regardant la présence d autres tumeurs comme une contre-indication, en donnent deux raisons : d’une part, l’opération serait inutile ; d’autre part, elle pourrait accélérer la marche de la diathèse cancéreuse. C’est-àdire qu’ils craignent que l’opération ne donne, suivant l’expression consacrée, un coup de fouet à la généralisation, et n’avance la mort du malade au lieu de lui procurer une survie plus ou moins considérable.
Il y aurait lieu nous le pensons, de reprendre avec des documents précis cette question de l’influence d’une opératisn sur la généralisation. Si le temps nous l’eût permis, nous en aurions fait un chapitre de cette thèse. Il serait facile de montrer avec de nombreux documents, plus facilement et mieux interprétés à l’époque actuelle, que dans beaucoup de cas où l’on ne semble pas se douter même de la possibilité de néoplasmes profonds, où l’on ne considère la mort et la présence du cancer généralisé à l’autopsie que comme une coïncidence malheureuse et fortuite, que dans ces cas, dis-je, les cancers profonds existaient certainement avant l’opération.
Nous arriverions en tous cas à la conclusion de tous les auteurs, en changeant quelque peu les termes: au lieu de parler de diathèse cancéreuse (ce n’est pas d’ailleurs pour
(1) Velpeau. Loc. cit,, p. 650.
rejeter cette expression dans une autre occasion), nous prouverions que toujours, ou au moins dans l’immense majorité des cas, l’ablation d’un néoplasme provoque une marche rapide des tumeurs déjà existantes dans les viscères.
Mais, nous l’avons dit, ce n’est pas précisément à cette démonstration que nous prétendons.
Bien loin en effet de chercher à discuter la présence des tumeurs secondaires avant l’opération, ou leur production par celle-ci, j’examinerai seulement les faits où une mort rapide a permis une constatation irréfutable.
Je réduirai même encore ce programme, en ne m’étendant que sur les cas de mort vraiment chirurgicale.
C’est là précisément ce dont ne parle acuun auteur. Velpeau a vu, il est vrai, que les symptômes des cancers viscéraux ne sont pas toujours bien nets, mais aucun n’a songé à rapprocher la lésion anatomique de la mort qui la faisait constater, et à regarder celle-là comme la cause de celle-ci.
Eh bien! voici en quelques mots ce qui se passe :
Un sujet est atteint d’une affection locale justiciable de la médecine opératoire. On l’examine très attentivement, on interroge son passé, on recherche s’il est entaché ou non d’une maladie constitutionnelle, on explore avec soin tous ses organes internes, tous ses appareils. L’enquête ne révélant aucune contre-indication formelle, et le pronostic paraissant dépendre tout entier de la blessure chirurgicale, on opère sans autre préoccupation que de diriger convenablement le traitement consécutif. Si la lésion locale est légère, si l’opération est simple, on ne craint pas grandchose et l’on s’efforce de faire partager sa quiétude au patient et à son entourage.
Mais bientôt surgissent, au point opéré ou ailleurs, des accidents graves, inattendus, qui déjouent tous les calculs et ruinent toutes les espérances.
Le malade meurt; à l’autopsie on découvre le plus souvent, dans les grands viscères, une lésion profonde tout à fait ignorée.
Je ne m’occupe que des cas de mort rapide, en sorte que, dans la plupart des faits que je rapporte, il y a eu terminaison fatale dans un espace de temps si court, que ce n’est pas au progrès de la généralisation que l’on peut rapporter la mort, mais bien à une influence inexpliquée du traumatisme sur les dépôts préexistants et latents.
Il sera donc facile de conclure q u’opérer un sujet chez lequel les viscères sont déjà en possession de tumeurs semblables à celle que l’on enlève, c’est s’exposer véritablement à le tuer par l’opération, soit directement sans autre complication, soit par des complications opératoires, favorisées par la présence de la tumeur cachée, et dont la fatalité est alors toujours inexorable.
Je reconnais que le terme de vxort rapide est un terme vague ; cependant il est impossible‘de fixer un nombre de jours exact, on le comprend. Tel sujet présentera des phénomènes spéciaux, et im état d’adynamie caractéristique, le jour même, le lendemain, deux jours après; tel autre semblera d’abord supporter la blessure, qui, en entrant dans la période de réparation, languira et s’éteindra plus doucement; dans ce dernier cas, ce pourra n'être qu’au bout de deux, trois, quatre semaines qu’aura lieu la terminaison fatale.
Mais ce n’est pas seulement, je l’ai indiqué dès le début, i des résultats d une opération chirurgicale que nous nous occupons.
Il est en effet un ordre de faits dont l’intérêt démonstratif est si remarquable, que nous en ferons un chapitre à part et pour ainsi dire préparatoire : ce sont les cas de mort rapide survenus à la suite d’une blessure accidentelle qui, chez un sujet sain, eût été d’ordinaire presque insignifiante.
C’est là que nous trouverons une démonstration des plus évidentes de cette théorie, que le traumatisme agit d’une manière particulière et indépendante, comme constituant véritablement une entité morbide, plus difficile souvent à dégager quand il y a eu opération et plus encore quand il y a eu des complications opératoires. Ce fait ne pourra faire de doute ici. Il appuiera donc, s’il en était besoin, ou agrandira l’application de cette idée que M. Yerneuil recherche partout et toujours : que la gravité du traumatisme la plupart du temps est liée à l’état constitutionnel du sujet. Nous aurons en même temps l’avantage de procéder du simple au composé.
Voici donc quelle sera la marche de notre démonstration. Nous parlerons des cas où il y a eu blessure accidentelle, puis de ceux où il y a eu acte chirurgical.
Ici la question se divisera, car l’acte chirurgical peut s’être exercé sur un tissu sain ou un tissu morbide, et dans ce dernier cas il peut avoir amené la mort sans complication, ou avoir occasionné une complication mortelle.
Il nous faut encore expliquer ce que nous entendons par « sujet atteint de néoplasme profond. » En effet, les mêmes résultats malheureux peuvent se montrer dans tous les cas où l’on peut dire cliniquement qu’il s’agit de néoplasme malin, et non pas seulement dans les cas de cancer véritable. Toutes les tumeurs susceptibles de se généraliser semblent mettre l’économie dans le même état de suscep-
tibilité, qu’il s’agisse de carcinome, de sarcome, de lymphadénome, ou d’enchondrome.
Nous disons aussi néoplasme profond et non néoplasme viscéral. Nous verrons en effet des cas de tumeurs ganglionaires, de tumeur d'une côte, etc. D’autre part, le terme viscéral serait difficile à expliquer. Le terme de viscère implique physiologiquement unefonction importante, et à vrai dire la présence du néoplasme dans ces organes est le plus fréquent ; mais d’autresfois il n’en est pas ainsi: qu’est l’utérus chez la vieille femme, que sont ses ovaires? Anatomiquement ce sont des viscères; physiologiquement, ce ne sont plus que des organes profonds ou cachés.