CHAPITRE PREMIER
Causes générales des abus de la musique religieuse.
Après avoir dit quelle nous parait être la musique sacrée dans son acception la plus naturelle et la plus complète, il est aussi important de signaler les conditions d'une bonne exécution et les moyens à l'aide desquels on peut l'obtenir. L'exécution est indubitablement la partie musicale qui est le plus en soulîrance. Il existe de mauvai.ses compositions, il y a infiniment plus de mauvaises exécutioiis. Elles tiennent également et de la négligence et de l'incapacité. Le zèle et une surveillance active feraient disparaître la première, des études plus sérieuses la seconde.
Mais ce zèle, celte surveillance sont incompatibles avec l'indiirérence; or cette indifférence règne dans plusieurs localités, dans les villes et dans les campagnes, spécialement cependant
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ddus celles-ci. On se préoccupe peu ou point du succès des chants religieux, on en laisse le soin à des mercenaires (|ui n'ont aucun sentiment de l'art et qui ne songent qu'à leurs inléréls, ils ne sont ni surveillés, ni encouragés, ni réprimandés.
D'autres sollicitudes, des occupations plus graves partagent les loisirs de ceux qui pourraient remédier aux abus; il en est aussi qui, à raison de leur âge, de leur éducation ou de préventions n'ont aucun goût pour la musique sacrée: elle les laisse enracinés, froide et indifférents, sans qu'ils réfléchissent à l'intluence qu'elle peut exercer sur les masses. Tous cependant savent quelle importance les Papes et les conciles ont attachée à cette noble partie du culte, et avec quelle sévérité on réprimait autrefois dans les ecclésiastiques la négligence ou rignorance en cette matière. En effet, de tous les rits, de toutes les cérémonies, le chant sacré est celui qui, pour le vulgaire, caractérise le mieux l'hommage parfait qu'on doit à Dieu, qui a le plus d'influence, d'action décisive sur les esprits chrétiens. On s'habitue aux autres actes du culte, on s'accoutume même aux fêles qui ne paraissent qu'une fois dans le cercle de l'année; mais une musique bien faite a mille ressources pour réveiller les coeurs et leur imprimer le sentiment de la piété. Comment donc concevoir l'indifférence et la négligence dans ceux qui sont chargés du soin de la musique religieuse?
Le Cardinal Bona déplorait en cc.> termes le laisser aller de son temps : Pudet me pU-rosque ecclesiasticos viros totius vitœ cursu in cantu versari, ipaimi lero mnlum, qiiod turpe est, ifjnorore. « Je rougis de voir- la plupart des ecclésiastiqtu's « s'occuper de chant pendant toute leur vie, et cependani, « chose honteuse, ignorer le chant lui-même. » (De divin, psulni. C. 17 ^ 3.) Il v;i sans dire, en eflel, que l'exécution mauNaise est bien plus fâcheuse lors(|u'elle a pour auteurs des membres du clergé lui-même. Quand la musique sacrée a pour interprètes des laïcs, il est à désirer (jue la direction et la surveillance soient exercées pai* un ecclésia.Nticjue; il conviendrait aussi <pi"un (xciésiaslitpie seid lut cliargé des fonctions d'orga-
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nisle; un homme du siècle, un musicien de salon, un mercenaire y seront rarement parla ilemenl propres. On ne lrou\e généralement chez en\ ni cet instinct religieux, ni ce zèle, ni ce sentiment des convenances, ni celte inspiration de la loi qu'on rencontre dans le prédicateur, Tapôlre, le dispensateur des saints mystères.
Presque partout, heureusement, on oblige les élèves des grands et quehjuefois des petits séminaires à l'étude sérieuse et assidue du plain chant, et là les messes sont pour l'ordinaire exécutées avec un ensemble, une précision, une sorte de majesté qui ne laissent rien à désirer. Mais ce ne sont pas des séminaristes, des ecclésiastiques qui exécutent le plainchant dans la plupart des églises : ce sont des chantres à gage. Or depuis des siècles ils ont soulevé des plaintes nombreuses, ils ont négligé l'étude et la tradition, ils ont substitué à la règle le caprice et l'arbitraire, ils ont misérablement mutilé ou altéré de plusieurs manières les mélodies qui ra\issaienl nos ancêtres, ils ont rendu le plain-chitnl lourd, sans accent, sans rhythme, sans lois, et même sans chant.
Est-il suri)renant (jue trop souvent le fidèle ne recueille de l'audition du iilain-cluint que dégoût et lassitude? Les jdainles (jue nous formulons sur la manière actuelle de chanter ne sont que l'écho de celles des âges précédents. Musica, ul mine est, dit Max. Tyrius (5en><o>t.), extemialo corpore incidens, ptilcliritudmeDi, et siiavitatem illam veterem ahjecit. « La musi- « que actuelle, semblable à tui corps exténué, a perdu sa a beauté et sa douceur primitives. » Le cardinal Bona ajoute d'autres témoignages antiques et il dit : Uas te/erum sententias eo tibcntius transcripsi, quo marjis hodiernœ musicœ deplorabih's status innotescat. Fastidit œtas nostra concentum fjravem et stabUeni, amatque tnodulos quosdain, quibiis in frusta conc/'sus ciuilus dissiliat et enercelur. Ipse canins ecclest'as tiens quam à vero yregoriano dissimilis est! « J'ai réuni « ici les opinions des anciens, pour faire mieux sentir l'étal « déplorable de la musi(|ue moderne. ■Notre âge ne souflre j)lns
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« un chant grave et posé : il n'aime qu'une mélodie brisée, ou « langoureuse et énervée. Quant au plain-chant actuel, com- « bien ne diffère-t-il pas du vrai chant grégorien? »
Ce chaut saccadé, cette manière de parodier les effets mondains, cette façon efféminée, cette recherche de soi et ce désir de distinction, cette afféterie toute profane, celte sorte de raffinement et cette expression théâtrale, toutcomme cette rusticité, ces cris barbares, cette affectation des notes extrêmes, des sons les plus aigus : tous ces excès, ces défauts monstrueux ont été hautement condamnés par tous les personnages illustres de l'antiquité qui ont eu à cœur la dignité du culte, depuis saint Jérôme, saint Benoit, saint Ambroise, Jean XXII, saint Bernard, jusqu'à S, Pie V, le cardinal Bona et Benoit XIV.
On les reprochait au plain-chant de ces temps; à l'exécution du plain-chant actuel, il faut encore reprocher le mauvais choix des voix ou plutôt l'absence de choix, celles qu'on prend sont les premières venues , elles sont parfois d'un timbre sonore et éclatant, mais sans culture, grossières, dures; tandis (|u'il n'est pas de village où l'on ne puisse trouver des voix convenables parmi les enfants, les jeunes gens et les hommes faits; un peu de soin, d'attention et d'étude ôterait aux voix leur rusticité et formerait les oreilles susceptibles de l'être.
Comme la musique moderne est un art plus étendu , plus complet et j'oserai dire plus fixé et plus connu que le plainchant, l'exécution en est sous plus d'un rapport plus compli- (|uée, plus difficile : les abus s'y rencontrent plus aisément. Outre les défauts qui lui sont communs avec le plain-chant, on peut relever encore dans sou exécution l'affectation mon- <laine bien plus facile dans la musique que dans le plain-chant, les clameurs dans les cordes élevées de la voix, l'abus des points d'orgue, le manque de justesse dans les intonations «l (rensend)le dans les chœurs, l'hésitation dans les chanteurs non exercés et surtout les mouvements mal saisis, mal compris : la pièce doit sans doute êlre étudiée, mais il l'aut relu-
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dier au point de vue religieux el nou comme un morceau de salon.
Dans un grand nombre de cas et surtout dans la musicjue saillante, peu harmonique, dans ce qu'on nomme la musique facile, un allegretto, un allegro d'église ne sont pas les mêmes qu'au théâtre. Pour ne citer (ju'un exemple, presque toute la musique religieuse du P. Lambillotte est prise trop rapidement, de l'aveu de l'auteur : on conçoit (jue le caractère du morceau en souffre. Il en est de même d'un grand nombre de pièces de musique de l'école italienne moderne. Les causes de tous ces abus sont, outre l'indifférence de quelques administrateurs des paroisses, l'absence du sentiment religieux et la recherche de soi dans quelques-uns des chanteurs, l'inertie, le laisser aller et la négligence dans les autres.
Tout en convenant qu'il y a des abus dans l'exécution des chants sacrés, les trois quarts des administrateurs des paroisses nous objecteront qu'ils sont impuissants conti'c le mal; que, malgré tout le bon vouloir, on ne peut se passer du concours des mercenaires; que ceux-ci seront toujours peu nombreux et le plus souvent peu avantagés du côté des connaissances musicales; que les ressources exiguës des fabriques ne permettent pas de faire mieux.
On ne peut nier que les difficultés financières ne soient un des plus grands obstacles qui arrêtent le zèle des hommes saintement passionnés pour la gloire de la maison du Seigneur. Nous examinerons ailleurs cette question; mais qu'il nous soit ici permis de dire qu'on fournil peu à la musique sacrée parce qu'on l'estime peu, parce qu'on n'en sent pas l'importance. Il y a sans doute des églises pauvres qui man (|uent du nécessaire, mais il en est qui sans être riches ont des moyens assez considérables; on les emploie non seulement aux dépenses d'urgence, mais à l'ornementation des autels, à des acquisitions utiles, convenables, dont on pourrait toutefois restreindre les dépenses, tandis (|ue le chœur, l'orgue, le chant, la musicjue sont oubliés; on se contente de ce qui s'est
l'ail jiis([ue-là, de la rouliiie, quand bien même celte rouline, ces clianls seraient déplorables. Si un ecclésiastique était préposé à la direction de la nuisi(jue, il est à présumer que sa pa rôle serait entendue, ses réclamations deviendraient eOicaces, on connaitrail mieux retendue de l'abus et la nécessité d'y porter remède.