CHAPITRE m
Remèdes : le zèle et la science. — Conditions d'une bonne exécution. Avantases des anciennes maîtrises.
Il y a bien d'autres abus à signaler, d'autres défauts à relever dans rexécution de la musique religieuse. Nous avons parlé des plus saillants, les autres sont assez connus. Pour les faire disparaître, il faut du zèle et de la science, comme nous l'avons dit. L'indifférence, le laisser aller, la routine, gâteraient tout. Mais si le zèle n'est pas assez commun, la science musicale est plus rare encore, et c'est d'elle, en grande partie, que dépend le sort de la musique et en particulier d'une bonne exécution.
Une exécution convenable suppose l'intelligence et du texte sîicré et de la plirase musicale, elle exige un accent qui soit en barmonie avec l'un el a\ec l'autre, une dévotion profondément sentie, une piété expansive; elle veut enfin une parfaite observation des règles de l'ail et pai- conséquent de l'aplomb, de l'assunince, de l'iiabilclé dans la m;niière de diriger la voix, (remettre le sens des phrases, d'interpréter le texte piw la musique, une précision, un ensemble égal et constant. Mais
les études, la formation nécessaire ponr atteindre ce résultat, voilà ce qui manque à peu près partout. Ce serait ici le lieu de déplorer la chute des anciennes maîtrises, de ces écoles de chant, établies à l'imitation de celles de saint Grégoire et qui, l'épandues partout, se sont perpétuées jusqu'à la grande révolution française.
En dehors du bien (jui en résultait, pour l'éducation de beaucoup d'enfants, elles fournissaient des chanteurs, des organistes, des compositeurs. Là, toute altération du plain-chant devenait impossible, on en conservait le caractère et les traditions telles, du moins, qu'elles y avaient été transmises. On y cultivait toutes les espèces de musique qui peuvent convenir à l'Eglise, la musique sévère de l'antique école d'Italie y était comprise et sérieusement étudiée. C'étaient les maîtrises qui foi-maient les meilleurs instrumentistes, et de là sortaient les maîtres les plus capables de donner un bon enseignement.
Ce n'est cependant qu'au seizième, dix-septième et dix-huitième siècles que les maîtrises furent réellement formées et obtinrent ces précieux résultats. Les principales maîtrises de la France étaient celles de Notre-Dame, de Saint-Euslache et de Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris; celles des cathédrales de Sens, de Noyon, de Poitiers, d'Amiens, d'Auxerre et de Cambrai. La Belgique dont les artistes ont été les maîtres de l'Europe, ne devait pas rester inférieure en établissements de ce genre. A Mons, les églises de Saint-Nicolas et de Saint- Germain avaient des maîtrises; les autres étaient celles de Saint-Rombaud à Malines, de Saint-Bavon à Gand, de Notre- Dame à Anvers, ainsi que celles des cathédrales de Tournai et de Liège.
L'Allemagne et l'Angleterre avaient aussi des institutions analogues; l'Italie commença à avoir des maîtrises au seizème siècle; ses écoles de chant avaient fleuri jusqu'à la fin du treizième, les guerres nombreuses qui bouleversèrent celte con- Irée en suspendirent le développement et le progrès. Dans le siècle dernier la France eut jusqu'à quatre cent cinquante
n<3 MISIQIE
iiiiiilriM's, (l(\s(|ii('||('s clKUfne année, fi|)rès avoir coinplolé lenrs études, soiiaienl environ deux cenls élèves. En loul, elles possédaicnl quatre mille élèves, tandis que le nombre de ceux du conservatoire de Paris se réduit à quel(|ues centaines.
Caslil-Blaze dit à ce sujet {Diction, mus.) : « Les bienlails « du conservatoire ne s'étendent pas au-delà de reneeinte de « Paris; mais placées sur tous les points du royaume, les mai- « Irises donnaient les moyens de recueillir et de cultiver les « grands talents et les belles voix dans les lieux mêmes où la « nature se plaisait à les produire. Depuis leur suppression « presque totale, nous faisons toujours des pertes que rien ne « répare. La pépinière des bons musiciens n'existe plus, et » l'art dégénère dans les départements. » M. Stépben de la Madeleine, écrivain spirituel et érudit, également habile dans la prati(|ue et dans l'enseignement de l'art, entre sur le sujet (|ue nous traitons dans des considérations fort judicieuses {Théories du chant, ch. 14), cl après avoir constaté qu'il y a décadence du chant dans l'ensemble général et dans les détails de l'art, malgré la supériorité relative de deux ou trois talents hors ligne, il ajoute : « La vocale possédait en Fiance deux « grandes écoles nationales où venaient s'instruire et se per- « rectionner les maitres aussi bien que les élèves, où le génie « s'inspirait d'une noble émulation, où régnait en/in la vraie « science du chant sous ses divers aspects : la grâce, l'éner- « gie, la majesté. »
« Ces écoles étaient la chapelle-musique du souverain ainsi « que les maîtrises de |)rovince, où s'exécutait la nuisique sa- <cci:éea\ec une supériorité d'ensemble, de conviction et de « verve dont on n'a plus aucune idée aujourd'hui. La sup|)res- « sion des maîtrises a été le j)remior coup porté à la vocale : « coup terrible ([ui avait ébranlé les l'ondemenls de l'édilice, et « (pii (hîvait tôt ou lard entraîner sa ruine. En jllet, les mai- « Irises, instituées el soutenues à grands Irais dans chacune " (le nos calliédrales, élaienl autant de conscrNatoii'cs d'où « sorlaieni, connue d'un foyer de science el de lumière, les gé-
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" nies qui venaient éclairer le monde, puis les talents d'exé- « cution, dignes interprètes de leurs œuvres colossales; car « dans ces écoles partielles, les élèves choisis parmi les enfants « qui annonçaient dans chaque pays les plus heureuses dispo- « sitions, recevaient d'excellentes leçons de vocalise et de com- « position.
« C'était dans ces nombreuses et fécondes pépinières que se « recrutaient les grands établissements de musique de la capi- « taie, choisissant à leur gré dans de riches écrins le diamant « et la perle qui manquaient à leur couronne.... L'Église ca- « iholique imposait aux masses par la pompe dont elle entou- « rait ses cérémonies, par le luxe monumental de ses temples; « et l'art, son plus puissant auxiliaire, trouvait à son tour « dans le clergé un appui que la peinture, la statuaire et l'ar- « chitccture regretteront longtemps encore, aussi bien que la « musique. Après la chute de ces séminaires de vocale, la ft chapelle-musique au moins restait debout au milieu de ces « ruines de l'art.
« VOratorio, banni des églises, s'était réfugié dans la défi meure royale; toutes ces flammes éparses brûlaient sur un " seul autel; mais leur feu, quoique réduit aux proportions de « l'unité, n'en avait pas moins ce caractère sacré qu'aucune « imitation ne saurait lui donner ailleurs que dans un temple a consacré. Une fois ce derniei- sanctuaire fermé, la musique «religieuse a été perdue en France, les éléments en ont été « dispersés et ne se réuniraient pas sans de grandes difficul- « tés. C'est désormais un fait accompli : le genre sacré, le pre- ' mier type musical, est effacé, ou du moins il ne brillera plus « (|ue dans les bibliothèques des savants qui lui conserveront . un culte éternel; car il ne faut pas croire qu'il sulTise à a l'exercice de la musique sacrée d'une exécution pratiquée de u loin en loin, toujours incomplète, soit par le nombre des « exécutants, soit par celui des parties de chant, soit par le t défaut d'ensemble quedonnent Ihabiludeetun travail assidu « en commun. »
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l^]lles n'existent plus ces écoles si remarquables à plus d'uiî titre, ces écoles trou sont sortis des jeunes gens fort instruits pourTépoque, des cardinaux, un grand nombre de prélats y ont, été formés, le pape Urbain IV avait été élevé à Troyes parmi les enfants de chœur de la cathédrale, à la fin du douzième siècle. Nous n'entendons pas cependant pousser jusqu'à l'exagération l'éloge des anciennes maîtrises. Elles avaient leurs défauts, des méthodes inférieures aux nôtres, elles devaient se ressentir de l'état de l'art; mais il n'en est pas moins vrai qu'il s'y faisait, au point de vue artistique, un bien solide et universel, que la musique était plus cultivée, plus ré|)andue et que les églises avaient, par ces écoles , des moyens suffisants d'exécution.