CHAPITRE V
École de chant. — Formation des chanteurs. — Choristes et solistes. Etude du plain-chant.
Il est difficile OU plutôt impossible de prétendre généraliser un établissement semblable à celui dont nous venons de parler, une école complète où Ton formerait des chanteurs, des organistes et des compositeurs. Mais la nécessité d'une école de chant centrale ou spéciale dans les localités de quelque importance, nous paraît démontrée, si l'on veut sérieusement donner à l'exécution de la musique sacrée, la décence et la perfection relative qu'elle réclame. Cette école devrait être placée sous la direction d'un habile maître de chapelle et sous le contrôle d'un ecclésiastique entendu dans la partie. On y enseignerait également le plain-chant et la musique, nous n'exceptons que les églises secondaires, celles qui seraient trop dépourvues de ressources financières, mais encore y aurait-il une classe de plain-chant, comme il en existe dans les grands séminaires. Dans les écoles où l'on enseignerait le plain-chant et la musique, il y aurait au moins une heure de leçon par jour, et pour stimuler les professeurs et les élèves,
il y aurait quatre ou cinq fois l'an, îles examens publies faits d'après un programme sévère, mais à la portée des élèves, où Tapplicalion et le progrès dûment constatés seraient encouragés et récompensés. Comme les enfants de chœur ou les élèves de celte école seraient appelés à exécuter les chants sacrés à l'église, et qu'il serait avantageux qu'auparavant ils eussent reçu une première initiation à l'art chrétien; il conviendrait que dans les écoles pi'imaires les premiers éléments fussent enseignés, et qu'il y eût ainsi une instruction préablale, une préparation à des études plus étendues.
Nous ne tracerons pas ici le plan d'études que nous croirions devoir être adopté; bien des plans ont été imaginés dejmis celui de Choron jusqu'à ceux des divers conservatoires actuels; nous laisserons les hommes d'expérience se prononcer et nous nous contenterons d'appeler l'attention sur quelques points graves, ((ue nous regardons comme de la dernière importance dans une classe de chant. Léchant est incontestablement une spécialité, autant au moins que le violon ou le piano. On ne commet point l'étrange anomalie de donner un professeur de llùte pour enseigner le violon, ni un maitre de piano pour apprendre la clarinette; comment se fait-il que tous les musiciens prétendent donner des leçons de chant, même ceux qui ne s'en sont jamais occupés? D'où vient encore cette malheureuse prévention (|ui suppose qu'on ne peut bien enseigner le chant qu'avec le secours d'un instrument, d'un piano? Enfin comment qualifier le système d'un grand nombre de maîtres particuliers (jui font consister tout l'enseignement vocal à faire chanter leur élève avec justesse et en mesure?
Nous ne parlons ici (|ue des éléments, de la formation des élèves ordinaires et non de la perfection des chanteurs consommés.Une étude méthodifjue et raisonnée du solfège est sans doute indispensable, une série d'exercices qui conduise la voix du coinni à l'inconnu, du facile au diftieile et à rexécution prompte et assurée de tontes les prescriptions musicales, former roreille de rélève, lui rendre saisissables les intonations,
lui apprendre à les attaquer avec netteté et franchise, le familiariser par degrés avec la lecture et le mainlenir dans une exactitude classique de la mesure. Tout cela est de première nécessité, et il s'en faut que tous les maîtres l'enseignent bien. Nous avons vu des enfants lire, au bout de huit mois, déchiffrer librement toute musique facile, et au contraire des jeunes gens, après plusieurs années d'études et de solfège, incapables de lire correctement dix mesures.
Ces exercices, ce travail sont des études de musique, mais non des études de chant, ou du moins ce n'est que le commencement. Il y a beaucoup de maitres de musique , de professeurs qui enseignent le solfège, il en est peu qui soient professeurs de chant, dans la rigueur du terme, qui développent et forment la voix. La nature sans doute doit doter les individus d'un timbre décidé, d'une voix caractéristique; souvent elle est avare et ne distribue à un baryton, par exemple, ou à un contralto (ju'une partie de rèchelle vocale ; communément elle ne donne pas, ce que veut M. Sléphen de la Madeleine, deux octaves moins une note aux voix ordinaires, aux choristes. Mais l'art est fait pour suppléer et aider à la nature, et dans bien des cas il enrichit d'une façon surprenante des voix d'abord grêles et de peu d étendue. Nous avons été plus d'une fois témoin du fait, et les chanteurs en conviendront avec nous, un exercice assidu, une méthode rationnelle et constante, une excellente direction peuvent ajouter à l'étendue de la voix, la fortifier, en égaliser les sons, la rendre vigoureuse, nuancée, douce au gré du chanteur bien formé. Or ces effets peuvent s'obtenir, tant qu'on n'a pas à faire à une nature foncièrement rebelle, c'est-à-dire tant que l'organe n'est pas essentiellement vicié.
Mais ici encore que d'erreurs ont été admises! Pour ne parler ici que d'un point, combien de maitres se sont trompés, en déclarnnt après une ou deux leçons et un examen superficiel, (|u'un élève présenté était incapable de devenir chanteur, parce qu'il avait la voix fausse? «Leur erreur, dit M. Slé-
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« pbcn (Théories du Chant, pag. 597), a déjà privé Tart d'une « foule de sujets qui auraient pu devenir ses plus dignes sou- « liens. » Puis il ajoute : «La fausseté de la voix, qui n'est « souvent qu'apparente, est rarement incurable. Chez quel- « ques individus, très-rares dans la nature humaine, l'oreille « est radicalement fausse. Chez d'autres elle est paresseuse et « inhabile, elle devient fautive par suite de circonstances qui « troublent la netteté de son jugement. D'autres ont l'oreille « placée dans de bonnes conditions naturelles, mais l'habi- « tude des sons lui fait défaut et par suite la faculté de com- « pa raison. »
M. Stephen affirme qu'il n'y a que la première catégorie qui échappe à toute espèce de curation, puis il discute tous les cas de fausseté et les moyens plus ou moins laborieux à employer. a Quand par exemple, dit-il, la faute vient de l'engourdisse- « ment de l'instinct vocal, il faut en favoriser l'épanouissement " par l'audition souvent répétée de l'accord parfait, qui est « mystérieusement sympathique à toute espèce de nature; « puis amener l'oreille à comparer un son exécuté par la voix « de l'élève avec la même note rendue par le piano, ou mieux " encore et simultanément, par la voix du maître. Beaucoup «' d'efforts peuvent être tentés inutilement, sans que la nature « ait dit son dernier mot. < Nous engageons les professeurs de chant à lire en entier le chapitre XVP des théories de chant, ils y trouveront pour le cas présent de parfaites solutions.
Un travail préliminaire et d'une immense importance est le classement des voix. Il est bien à désirer, mais la chose n'est pas possible partout, que non seulement le professeur de chant soit un chanteur, mais aussi qu'il ait la même espèce de voix que l'élève. Confiez des ténors à un ténor, des basses à une basse, etc., c'est le moyen le plus utile de maintenir les voix dans réchelle que la nature leur a prescrile. « Il semble, dit « encore iNI. Stéphcn (/>. "289), (|n'aucun maitre de chant ne « pourrait commettre la ridicule bévue de prendre un baryton
« pour eu faire uu léuor, ou uu conlialto pour eu faire uu so- « f)raiio. Or il iiuj)orle de coustaler uu fait bizarre et très-réel, « c'est que Terreur grave dont je parle est commise tous les « jours, tant par les soi-disants professeurs de chant qui infes- « lent les pensionnats et les familles, que par de vrais mai- « très, par d'excellents musiciens qui enseignent hors de leur «spécialité. On trouve cette erreur et dans renseignement « privé et dans les écoles publiques. Moi-même j'ai été sur le a point d'en faire sur mon pro|)re organe une assez triste « épreuve, au temps où je suivais au conservatoire les leçons « d'un maître illustre, mais ténor jusqu'au fond de l'àme, et « je ne dus qu'à l'intervention du vénérable Le Sueur, alors « surintendant de la chapelle royale, la conservation des no- « tes graves dont il avait besoin pour l'exécution de ses magni- « iîques oratorios. »
M. Stéphen de la Madeleine voudrait que le classement des voix ne fût pas abandonné à l'avis du professeur, mais qu'une commission décidât, quand la voix est naturellement foimée et que la mue est faite, à quelle catégorie chaque voix appartient, et qu'il y eût autant de classes de chant avec uu professeur spécial qu'il y a de classifications vocales. C'est alors que chaque voix, maintenue dans la condition de ses moyens, aurait toutes les chances possibles, sans courir risque de se fourvoyer, de parvenir au développement normal et complet qu'il lui est possible d'espérer. Elle évitera de la sorte de perdre quelques-unes de ses bonnes notes naturelles, graves par exemple, pour atteindre à quelques notes aiguës, données avec effort, faibles et sans caractère.
Enfln dans la formation proprement dite du chanteur, le professeur, tout en suivant (|uelqu'une des méthodes de chant que l'expérience a reconnues être les plus classiques, comme celles de Garaudé ou de Panseron, ne perdra jamais de vue la constitution, la force physique, la nature et la force de la voix, les dispositions naturelles de son élève. Il s'efforcera de former d'abord ce qu'on nomme la voix blanche de l'individu, de lui
appiTiidro à éineUre, à poser le son, de le dégager de toute nuance hétérogène, de lui donner le sentiment de la pureté et de l'égalité du son, et de Texercer graduellement à tout le Ira- \ail du mécanisme vocal.
V oici en quelques mots les instructions du maestro Mazzi sur ce sujet : 1" Le maître, après avoir soumis à l'épreuve la force et l'étendue de la voix, analysé le physique de son élève, doit le placer debout devant lui, pour lui apprendre à se tenir, à porter le regard horizontalement, à émettre la voix, en corligeant les défauts qu'il j>eut avoir dans l'ouverture de la bouche, la pose de la langue, la contraction des traits, etc. 2" L'élève doit être longtemps exercé dans les échelles diatoniques et chromatiques, elles doivent former et affermir la voix; mais on évitera la fatigue, on empêchera l'élève de s'exercer seul lanl qu'il ne sera pas sur de la justesse d'intonation. o° Pour la pureté et l'élasticité de la voix, on apprendra à aspirer et à res|)irer avec méthode. 4" On fera connaître à l'élève la distinction des registres, la manière de les diriger, de les marier entie eux, selon la nature et ses facultés. Mais quelque soit la facililé démonter d'un individu, il ne faut pas lui faire outrepasser le do sopra acuto, pour ne point affaiblir les notes du milieu. o° Il faut exercer l'élève sur les voyelles a, e, et sur les syllabes de la gamme do, re, mi, pour apprciidre à arti • culer. L'ouverture de la bouche doit être en proportion de l'acuité de la note. Dans les notes liées, la transition doit être comme insensible et plus forte en montant qu'en descendant. 4" Dans les échelles chromatiques ou dialoni(|ues, l'élève doit aussi augmenter la force du son en montant jus(|u'au centre de la voix. 7" A part ce cas, l'élève doit s'habituer à rendre égales en intensité et en \olume les notes qu'il émet. H" Il faut arrondir les sons dans les notes élevées sur la |)luparldes voyelles, mais la voix doit être très-modérée sur la \o}elle /, sous peine d'un son disgracieux et dur. Enfin il doit apprendre à alla(|uer, nuancer, liler les sons, les dclacher, augmenter et diminuer d'après les lègles de l'art, rendre ses
porls-de-voi\ agiles cl naturels. De tout cela dépeud Texpression et la modulation du beau chant.
« L'usage des richesses musicales, dit Choron (Man. mus. « "2" par. tom. 5. 2*^ secL), exige une grande sensibilité d'ima- « ginalion, un tact fin dans le goût etdans l'esprit... L'arld'exé- « culer en musi(|ue est infiniment difficile, parce qu'il est in- « finiment fécond et varié. Il ne faut pas pour ainsi dire, que « deux sons qui se succèdent aient la même affection, la même a propriété. Le style de l'exécutant doit donc se rouler conli- « nuellcment d'opposition en opposition, de contraste en con- « traste. Ajoutez encore qu'un récitant habile ne s'asservit pas « strictement à ce que le compositeur a noté. Ici on orne le « texte; là on le simplifie; il altère une valeur aux dépens d'une « autre; et par ces modifications qu'il imagine, il se rend pour « un moment auteur de ce qu'il exécute... Il doit opposer le « fort au doux, le coulé au détaché, les vibrations larges aux « vibrations serrées, autrement il fatigue l'air d'un vain bruit «; où l'oreille ne peut rien concevoir. »
Tout en souscrivant volontiers à l'idée émise par Choron, nous croyons cependant que, dans la musique religieuse, l'expression doit être plus contenue, plus réservée quedans la musique profane. Ce qui sur la scène peut paraître naturel et convenable, devient aisément affecté et exagéré à l'église. Au théâtre, la passion s'exalte jusqu'au paroxysme, dans le saint lieu les plus pieux transports n'échappent point à la conduite d'une ]'aison réfléchie, les accents les plus véhéments ont toujours quelque chose de la paix et de la sérénité du Ciel. 3Iais to»t en usant avec mesure et discrétion des ressources que lui fournit l'art du chant, le chanteur doit mettre tous ses soins à rendre une mélodie dans toute sa vérité et dans toute sa force, selon cet avis de Saint Ambroise : « plus le chant est parfait, « plus il fait impression sur nos sens '.r>quœ melius cantantui\ inelius adhœreiit nostn's sensibus. (Serm. 7 in psalm.)
Le travail de la formation du chanteur est long sans doute, les préceptes que nous avons rappelés ne s"appli(iuent pas à
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tous indistinctcmonl, il s'agil surtout du soliste; mais dans une école publique de musique religieuse, c'est, à Texemple de Choron, des chœurs qu'il convient des'oecuperprincipalement. Quand un maître de chapelle, un professeur a du zèle, de la science, de la méthode, il peut arriver à de grands résultats, dans un laps de temps assez restreint.
Nous ne voulons pas prétendre par là que tous les enfants de chœur deviendront, à l'aide d'un spécifique nouveau, de grands musiciens, d'habiles lecteurs en peu de temps. Tous les élè\es n'ont point les mêmes dispositions, il y en aura toujours qui mêleront la routine et l'imitation à l'art; la masse, la multitude en est là pour l'ordinaire, excepté le cas où, comme en Allemagne, l'éducation musicale a commencé dès la plus tendre enfance. Mais une méthode classique, mais la sagacité et le discernement du maître feront en quelques mois ce qu'une méthode quelconque, des leçons comme il y en a trop aujourd'hui, ne feront qu'imparfaitement en quelques années. Ce que Choion a obtenu, d'autres, au témoignage de M. Maui'ice de Vaines {Gaz. mm. oct. 1846), y sont également parvenus : en particulier les chœurs de la Société piésidée par le prince delaMoskowa : « Us attaquent, dit-il, les mor- « ceaux d'ensemble avec une telle précision de mesure, une « justessede rentrée, une finesse d'intention qu'on ne retrouve « sur aucun théâtre lyrique, et qui ne sont troublés ni par les « difficultés du rhythme, ni par la complication des parties. » Mais, ajoute-t-il, « cela sujjpose dans les exécutants une solide «' instruction, de la patience et de la discipline, et dans leur « chef la science de direction. »
Voici comment le même écrivain rend compte d'un cliœur exécuté par ks orphéonistes à Paris : «i Quatorze cents chan- « leurs de tout âge, qui tous avaient pris sur leur repos, après .1 de rudes journées de travail manuel, les heures de l'étude, « ont dit avec un aplomb im|)erlurbable des morceaux d'un «' rhythme irrégulier et coupée par des rentrées inattendue^. « L'ensemble merveilleux des voix, la délicatesse des nuances,
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« la sûreté des arrêts et des départs étaient tels, que bien ra- « rementon peut les obtenir dechœurspeu nombreux et éprou- « vés par la pratique. »
Ce phénomène obtenu par des hommes formés tardivement, par des ouvriers qui ont peu de temps à consacrer à l'art musical, montre ce que peuvent la méthode et le zèle unis à une bonne direction. Il est évident qu'on peut atteindre partout au même résultat dans les églises comme dans les écoles religieuses, du moment qu'on se servira avec persévérance des mêmes moyens.