NATURE DE LA MUSIQUE SACRÉE
CllAPlïRt: PREMIER.
Im|)ortance de la musique auprès des peuples de l'ancien monde, des Juifs en parliculier. — Auprès des chrétiens. — Sentiment de saint Thomasd'Aquin. — La musique sacrée sous le patronage de sainte Cécile.
Dans tous les temps et chez toutes les nations, la musique a été regardée comme Tart le plus noble, le plus touchant, le plus capable de faire naître des sentiments religieux et de porter à la vertu. Après les peuples orientaux, les Grecs et les Romains l'employaient dans leurs temples pour rendre grâces aux divinités ou se les rendre propices, ou bien sur le champ de bataille pour inspirer, par des accents belliqueux, la valeur et le dévouement à la patrie; comme aussi ils s'en servaient pour former .la jeunesse, c'était un des ressorts d'éducation les plus puissants.
L'hisloiiela plus reculée nous la montre comme faisant par-
tie indispensable du culte, elle était consacrée à la divinité avant qu'on songeât à s'en servir pour un usage profane. Et cela n'est point surprenant. Quand le sentiment religieux est vivace et qu'il est i)rofondénient grav^ dans les cœurs, la reconnaissance, le bonheur de jouir incessamment des bienfaits de la Providence, la terreur des divins châtiments, et, comme dit Bergier (Diction, théolog.), la douce émotion que produit la réunion des hommes aux pieds des autels, devaient naturellement se traduire par des élans de l'àme, des accents de musi(iue et des chants. De là la musique, comme sa sœur la poésie, rangée parmi les attributions sacerdotales. De là encore les éloges, excessifs peut-être, que lui ont prodigués les anciens.
Pour eux il était aussi honteux d'ignorer les éléments de nmsique, que les belles-lettres. Au témoignage de Polybe, cité par le cardinal Bona (De div. Psalm. c. 17.), les peuples mêmes de mœurs dures et farouches, comme les Areadiens, cultivaient cet art; les Spartiates, de l'aveu de Plularque, y attachaient autant d'importance qu'à la nourriture corporelle, et Lycurgue, leur législateur, qui repoussait obstinément toute civilisation, en a sanctionné par ses lois l'étude et l'usage. Celte estime professée par l'antiquité n'était point le fruit d'un enthousiasme de passion, elle était raisounée et fondée sur les précieux elfels qu'on lui attribuait. Socrate, Platon et Arislole regardaient la nuisique conune naturelle et indispensable à l'homme, comme fort utile pour calmer ses passions et pour dévelopj)er ses facultés morales.
A ces autorités, le cardinal Bona en joint une foule d'autres par lesquelles il serait établi que la musicpie a redressé des caractères vicieux, puissamment aidé à corriger de graves défauts et même fait passer son influence de l'âme au corps, en contribuant à la guérison de certaines maladies. Surprix luimême de l'immense profusion de témoignages de l'antiquité en faveur de l'art musical, le savant cardinal s'écrie (De div. Psalm. cap. M) : 0 iinmensam inusicœ siiavilalis e/ficaciam! Transeunl in sluporein admirabdes ejus e/J'cctus, ac
omnem prorsus amitterent fidem, ni prœter siininionim virorum auctoritatem continua probarenlur expericntia. « 0 merveilleuse elïicacilc de la iniisi([iie! On est ravi « d'étonnemeut en en contemplant les admirables résultats, « mais on n'oserait y ajouter foi, s'ils n'étaient prouvés par « de graves autorités et par des faits constants. » Quel que soit le jugement de la critique sur les faits et les témoignages du monde ancien, onnepeut nier qucles sages et les savants du paganisme n'aient été unanimes sur ce point. Aujourd'hui encore on pourrait conclure de ces faits que l'enseignement bien dirigé, ou la pratique de la musique peut exercer une influence salutaire soit dans l'éducation de l'enfance, la formation de la jeunessCj soit comme objet d'utiles réunions, de délassements innocents, sur des masses d'ouvriers et d'artisans, soit même dans les salons des classes aisées. Mais il faudrait pour cela que le but de cet enseignement et de cet exercice ne se bornât pas, comme il arrive. communément, au chant de romances frivoles, sans portée et sans caractère moral, ou d'airs d'opéras le plus souvent incapables de réveiller quelque bon sentiment.
Si le paganisme a fait tant de cas de la musique, la religion véritable, bien plus à même d'inspirer la perfection, l'idéal du beau en tout genre, et d'en diriger le mouvement vers la source immortelle de toute beauté et de tout bien, la vraie religion n'en a pas moins apprécié la valeur et les heureux effets. Tout le monde sait le rôle élevé que la musique jouait dans la religion juive, les [)rescriptions divines qui en réglaient la forme et la manière, le nombre presque intiiii de choristes et d'instrumentistes qui, dans le temple de Salomon, interprétaient et traduisaient aux oreilles du peuple le sens des Hosanna et des Alléluia.
Les docteurs chrétiens affirment avec Saint Thomas que ces prescriptions étaient nécessaires sous la loi d'attente et pour un peuple dur et charnel, et qu'elles ne sont plus commandées sous la loi de lumière et de grâce qui s'adresse moins aux sens,
et plus à l'esprit et au cœur. Toutefois, dans la Religion elirétienne, hàtons-nous de le dire sur le témoignage des Pères, des Saints et de toute l'histoire ecclésiastique, la musique a toujours fait partie du culte depuis le Sauveur et les Apôtres jus- (ju'à nous, bien qu'avec des variétés et des formes différentes. Et ce n'est pas sans raison, car, parloutoù le chant sacré a été traité avec conscience et respect, il est facile de constater qu'elle a beaucoup ajouté à la pompe des cérémonies et des fêtes, et qu'elle a été un ressort actif pour ranimer la piété des fidèles.
Saint Augustin, au livre 9 de ses confessions, ne peut rendre la vivacité des impressions qu'il a ressenties, à l'audition des hymnes et des saints cantiques : « Quantum flevi in hijmnis et canticis tuis, suave sonantis ecclesiœ tuœ vocibus commotus acriter? Voces illœ influcbant auribus ineis et eliqtiabatur Veritas tua in cor nie uni : et exœstuahat inde affectas pietalis, et currebant lacrymœ et bene niilii erat cum eis. « Que « mon émotion a été vive, que de larmes j'ai versées en enten- « dant les pieuses hymnes et les doux cantiques de votre «' sainte Eglise. Tandis que ces chants frappaient mon oreille, « la voix de votre parole pénétrait dans mon cœur, et alors je « sentais en moi les transports de la piété; ils m'arrachaient « des larmes et j'éprouvais un sentiment d'un inexprimable « bonheur. » Voilà bien les émotions les plus vives et les plus saintes, il est vrai que les accents mélodieux s'adressaient à un cœur bien disposé. Plus loin, le même saint assure que, dans un temps de persécution, ces douces mélodies étaient la consolation des fidèles de l'Eglise de Milan.
Saint Ansbert, évéque de Rouen, étant encore laïc et vivant à la cour, se sentit détaché des fêtes mondaines et vivement épris des saintes joies de la prière, en entendant, non pas des chants religieux, mais un concert de divers instruments, il dit alors en lui-même, au rapport de son historien : Obone condilur quale crit le diligentibus canlicuni indcficiens in cœlestibus audire anfjeluruni : quainqtie suave et delcctabile sancto-
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rum choris concinentibus intéresse, si fnntam mortnh'lms prœbes imlustriam, nf poil/a nrfis ac suavitas canf/lenœ provoccnt animas audientium, ni te Deinn creatorem omnium dévote collaudent. « 0 bon Maître, quelles délices pour « ceux qui vous aiment, de jouir de réternel cantique de la « céleste patrie, quand sur cette terre d'exil, il est donné au « génie humain de ravir les cœurs et de les élever jusqu'à vous « par la puissance des sons harmonieux. »
Dans ses premières années, saint Dunstan, plus tard archevêque de Cantorbéry, de concert avec quelques pieux jeunes gens, avait coutume de chercher ses délassements dans une musique innocente, elle lui servait, assure-t-il, à le dégoûter des plaisirs tumultueux du siècle et à diriger son âme vers les choses de Dieu. Jacques de Vitry rapporte que la bienheureuse Marie d'Oignies, trois jours avant sa mort, se mit soudainement à chanter des hymnes d'une mélodie délicieuse et inconnue, et qu'elle se prépara à la mort par des chants sacrés. Par son langage persuasif, par ses mille manières de parvenir au cœur, par le cachet de puissance et de douceur qui lui est inhérent, la musique religieuse se fait bien venir de tous, est utile à toutes les classes; elle est également propre à entretenir la ferveur du juste comme à amollir la dureté du pécheur, elle calme les passions du jeune âge et en conserve la vertu.
Nous empruntons encore à l'inépuisable érudition du cardinal Bona, quelques traits qui confirment ce que nous venons d'avancer. Un écrivain des premiers siècles, Cassiodore, raconte fort au long ce qu'il a éprouvé et ce dont il a été témoin dans les autres, à l'occasion de la musique ecclésiastique. Il avoue plus d'une fois que, par ses caractères insinuants ou énergiques, ses nuances, ses tons divers, elle possède comme une langue universelle, sympathique à tous les sentiments, des expressions, des accents pour remuer toutes les fibres du cœur, qu'elle a ainsi bien des ressources pour attaquer et vaincre les passions perverses, pour stimuler et développer les inclina-
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lions vorlueiisos. Richard de Saint-Victor va plus loin, il prétend (Lih. b.de Contempl.) (\nc la musique est d'une efticacité merveilleuse pour élever l'esprit à la contemplation des choses célestes : Agit quippe cantiis in spiritum, cumqnc potentissime affîcicns ad cœlestes infuxus recipiendos, idoneum efficerv censetur. Elle est encore utile, selon l'ahhé Ruperl, à interpréter le sens du texte, et par là même à donner à la multitude une sorte d'exi)lication des Saintes Ecritures. Alcinous {De doctr. Plat. c. 8) dit de plus qu'une musique chaste et pieuse peut éloigner la tentation : Qiiod si cantus occulta proprietate mentcm revocat ad divina, quid mirum si malî spiritus musicœ siiavitateni sustinere non possint. Saint Thomas de Villeneuve confirme ces paroles, en parlant de l'action des sons mélodieux de la harpe de David sur l'esprit agité de Saûl. Il dit (Serm. de vis. B. V.) : Mitsica fuyatur diabolus, et qui den'det vibrantem hastam, ad citharœ sonitum tremefactiis recedit et qiiem nulla vis superat, superat harmonia. « Une musique chaste et religieuse éloi- « gne le démon, et celui-là même qui se rit des menaces du « i'cr brandissant, s'enfuit effrayé aux sons de la cithare. »
Nous avons accumulé texte sur texte, pour monti-er que, dans l'opinion des siècles chrétiens, l'art musical n'est point indiflérent au culte, ni inutile à l'aliment de la piété et de la vertu. Ces avantages, et la perpétuité de la musique dans les églises ont été traités par un grand nombre d'illustres écrivains, depuis Clément d'Alexandrie, saint Justin, le vénérable IJède, saint Augustin, jus(ju'à Baronius, les PP. Suarez, Kircher, etc. Bien des Papes et plusieurs Conciles n'ont pas dédaigné de s'occuper de cette question qu'ils regardaient comme grave et importante.
Beaucoup de saints évéques ont fait de même. On cite entr'autres saint Nizier, qui s'est distingué par la composition de |»lusienrs morceaux de chant, saint Gai et saint Priât, é\r(|ues de Clermont, (pii ont cultivé avec ardeur la nuisi(|U(' religieuse, saint (iermain, évê(|uc de Paris, (pii passait de son
temps pour un musicien consommé et saint Aldric, évêque du Mans, auparavant préeliantre de Téglise de JNFetz.
Charlemagne, Louis-le-Débonnaire cl d'autres rois descendirent aux moindres détails de cet art pour le maintenir dans sa pureté, et saint Grégoire-le-Grand, indépendamment des travajiix qu'il exécuta pour la restauration de la musique sacrée, poussa le zèle jusqu'à ouvrir lui-même une école de chant et à former par ses soins une foule d'enfants destinés à louer le Seigneur dans le saint lieu.
Terminons cette longue suite de citations, par une exposition rapide de la doctrine du Docteur Angélique sur ce sujet. L'illustre saint Thomas d'Aquin dit d'abord que, partout dans les divines écritures, la louange divine par le chant des saints cantiques est vivement recommandée, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament. Le motif en est que la musique sacrée est un acte de religion, un hommage rendu à Dieu et que, comme les autres actes extérieurs du culte, elle fait participer le corps, les sens de l'homme à l'adoration intérieure : Sacrificium laudis honoriflcabit me. Ps. 49. « Un sacrifice « de louanges m'honorera; » que de plus c'est une sorte de prédication et d'apostolat qui exerce une douce violence sur l'âme de l'auditeur : Semper laus ejus in ore meo, audiant mausueti et lœtentur. « Que sa louange soit toujours sur mes lè- « vres; que les cœurs pleins de mansuétude m'entendent et se «réjouissent. (Ps. 55.) » Docentes et commonentes nosmetipsos in psalmis, cthymnis, et cantids spiritualifms. «Nous « instruisant et nous avertissant mutuellement par le chant <i des psaumes, des hymnes et des saints cantiques; » (Coloss. 5.) qu'enfin les chants sacrés élèvent l'âme et la retirent des affections profanes : Lande mea infrœnaho te. (Isa. 48.) « Ma louange te servira de frein, » et lui donnent la paix et la joie spirituelle : Labiis exultationis laiidabit os menm. (Ps. G2.) « Ma bouche louera mon Seigneur par des cantiques de joie. » Après avoir fait connaître son opinion sur l'utilité de la musique et l'avoir appuyée de textes de l'Ecriture, le saint
Docteur conclut par ce principe sur lequel nous aurons à revenir plus loin : Laus vocal is ad hoc nccessaria est ut affectus hominis provocetur in Deuni. Et ideo qua^ciimqtie ad hoc utilia esse possimt, in divinas landes congruenter assumuntnr. (2'^ 2*. q. 91.) « Le chant sacré est nécessaire pour ex- « citer la volonté de Thomme à s'élever à Dieu. C'est pourquoi « tout ce qui est utile à ce dessein, est convenablement eni- « ployé dans la musique religieuse. » Principe large, fécond, et qui bien appliqué peut faire connaître et justement apprécier la nature et l'étendue de la musique religieuse.
Tous ces témoignages et les faits nombreux qui les viennent corroborer prouvent qu'il y eut un temps dans l'Eglise où la fonction de chanteur, d'exécutant de la musique sacrée n'était point censée une fonction profane, une manière de métier et de gagne-pain, elle était estimée et quand tout le peuple n'était pas appelé à mêler sa voix à celle des musiciens, on ne confiait cette charge sérieuse qu'à des hommes de choix, et le plus souvent qu'aux ministres du sanctuaire.
La piété des anciens musiciens, et l'idée qu'ils se faisaient de la sainteté de leurs fonctions leur ont fait adopter pour protectrice et patronne sainte Cécile, Vierge et martyre. Ce n'est pas, selon nous, par une fausse interprétation des actes de sa vie et d'un passage de son office. Ces mots : Cantantibns orr/anis, CœciUa Domino decantabat, dicens : fiai cor meum immaculatum, paraissent signifier d'après tout le contexte que, pendant que ses parents l'obligeaient à prendre pour époux un jeune payen de race illustre, et que le bruit du concert qui se faisait à cette occasion, arrivait jusqu'à elle, la pieuse Vierge suppliait son Dieu de lui conserver sa virginité. Et ce sens, cette interprétation paraît, de l'aveu de plusieurs critiques, avoir été commune au moyen-âge. Mais une tradition fort ancienne et qui s'est maintenue jusqu'à nos jours, veut ((ue la Sainte ait réellement aimé à consacrer sa voix à la htnange divine, et qu'elle se soit accompagnée sur quelque instrument. Aussi, bien {pic parfois on la représente avec les at-
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tributs (lu martyre, le plus eommunémentet sur les toiles antiques on la voit tenant en ses mains les attributs de la musique, une harpe ou un orgue, rarement une lyre. Cette tradition si ancienne et conservée intacte ne peut être, selon nous, dépourvue de fondement. Au reste, il n'y a rien là de surprenant. C'était chose ordinaire et continuelle que les Chrétiens, au temps des persécutions, se préparassent au martyre par la prière et les chants sacrés de la psalmodie.
Quelques sociétés de chœur ont eu pour patron saint Grégoire-le-Grand; mais le culte de sainte Cécile, parmi les musiciens, a été plus général et plus constant; autrefois le jour de sa fête était célébré, non seulement par des chants et de la musique, mais encore par des actes de piété et par la réception des Sacrements. Il existe quelques anciennes messes à quatre ou cinq voix, composées en Italie et dites délia beata Cea'lia. En France, il y eut des confréries de Céciliens, et même des concours annuels auxquels tous les musiciens du royaume étaient invités à prendre part, un prix était décerné à l'ouvrage le mieux fait, au motet le mieux composé en l'honneur de sainte Cécile. Nous n'avons pas voulu, dans ce court travail, passer sans dire mot de la Patronne de la musique religieuse.